‹ La prépondérance juiveChapitre 4 sur 46 · Q SP · texte numérisé non relu

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in Blotz, scribe Jonas Vallabrègue, scribe |

Suppléants rabbins : Mendel Prague; Moïse-Hertz Mosbach; Betsallel Milhau. — Suppléants laïques: J. Emmanuel Ottolenghi; Sam. Ghediglia;

Emilio Vita; J. Dreyfoss; Jérémie Hirsch; Félix Levi; Michel Beer, scribe-rédacteur.

Tableau composé d’après les noms conservés avec leur numéro de place dans la collection des Procès-verbaux et décisions du grand Sanhédrin.

PARLEMENT JUIF

que tous les autres, ce sont les membres eux- mêmes du Sanhédrin. L’enthousiasme est général dès la première séance. Il n’en avait pas été ainsi à l’ouverture de l’Assemblée des Notables; les députés s’étaient montrés assez réservés, et même craintifs : en effet, on ne savait pas encore où le tout-puissant maître qui convoquait voulait en venir i. Au contraire, dans la réunion du Sanhédrin, dès la première séance, le pont de la défiance a été franchi, l’enthousiasme possède tous les esprits, et le chef s’en fait l’interprète dans le discours suivant :

« Docteurs de la loi et Notables d’Israël, glorifiez le Seigneur.

« L’Arche sainte, battue par des siècles de tempêtes, cesse enfin d’être agitée.

« L’élu du Seigneur a conjuré l’orage, l’Arche est dans le port.

« O Israël, sèche tes larmes, ton Dieu a jeté un regard sur toi. Touché de ta misère, il vient renouveler son alliance.

« Grâces soient rendues au libérateur du peuple de Dieu.

cf Grâces soient rendues au Héros, à jamais célèbre, qui enchaîne les passions humaines, de même qu’il confond l’orgueil des nations.

« Il élève les humbles, il humilie les superbes : image

1 A la fin de la première séance de l’Assemblée des Notables, « lorsque 1 officier qui avait été placé à l’entrée de la salle s’approcha du président élu pour prendre ses ordres, que la garde rendit les honneurs militaires aux députés et que les tambours battirent, ceux-ci se sentirent relevés, et leur crainte se changea en confiance. » (Graetz, Hist. des juifs , t XI, p. 282.)

ET GRAND SANHEDRIN 39

sensible de la Divinité, qui se plaît à confondre la vanité des hommes.

« Ministre de la justice éternelle, tous les hommes sont égaux devant lui; leurs droits sont immuables.

« Docteurs et Notables d’Israël, c’est à ce principe sacré pour ce Grand Homme que vous devez le bonheur d’être réunis en assemblée pour discuter les intérêts d’Israël.

« En fixant mes regards sur ce Conseil suprême, mon imagination franchit des milliers de siècles. Je me transporte au temps de son institution, et mon cœur ne peut se défendre d’une certaine émotion que vous partagez sans doute avec moi h »

Mais pour quelles raisons l’Empereur faisait-il ainsi appela deux sortes d’assemblées?

L’usure avait été la cause occasionnelle qui avait suscité l’intervention de l’Empereur dans la question juive. Mais du moment que sa pensée avait été attirée sur ce sujet, Napoléon l’avait envisagée de ce point de vue supérieur et général qui donnait un caractère de grandeur inusitée aux actes de son gouvernement. Il ne lui suffit plus de chercher un remède contre l’usure, il veut faire disparaître les causes profondes de scission

1 Discours de M. David Simheim , chef du grand Sanhédrin, séance du 9 février 1807.

PARLEMENT JUIF

qui séparent les juifs de la masse de la nation, et dont l’usure elle-même était une conséquence.

Mais comment parvenir à ce résultat ?

Quelque immense et absolu que soit son pouvoir, l’Empereur a compris que, pour transformer un peuple tenace et immobilisé comme le sont les descendants d’ Abraham, il aboutira à l’impuissance s’il s’en tient uniquement à l’emploi de forces modernes. Armé d’un coup d’œil sûr, il en appelle également aux forces juives elles-mêmes. « Aidez-vous, » dit-il à ceux qu’il veut régénérer, « et Napoléon vous aidera. » Voilà pourquoi il convoquait successivement deux sortes d’ Assemblées. En effet:

La première, celle des Notables, exprime la représentation nationale juive : c’est 'im appel au peuple. Le principe nouveau et révolutionnaire de la souveraineté du peuple est appliqué aujudaïsme. L’Empereur s’en est expliqué lui-même dans une note secrète. Blâmant l’omnipotence religieuse de tel ou tel rabbin durant les siècles du moyen âge, il dit : « Le droit de législation religieuse ne peut appartenir à un individu, il doit être exercé par une Assemblée générale des juifs légalement et librement réunis, et renfermant dans son sein des juifs espagnols, portugais, italiens, allemands et français, représentant les juifs de plus des trois quarts de l’Europe L » A cette assemblée de députés juifs, on posera des questions, on sollicitera leurs réponses, et, ces réponses données, on les fera sanctionner par une sorte de concile hébraïque.

L botes adressées par l'Empereur à M. Champagny . (Archives israélites, année 1841, p. 139.) *

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Ce concile hébraïque ou le Sanhédrin est, dans la pensée de l’Empereur, le grand moteur de la régénération projetée. Les Notables, en effet, ou les députés, ne sont après tout que des particuliers, sans autre autorité que celle de leur mérite personnel. Or Napoléon veut se créer un point d’appui plus solide pour agir sur la masse de la population juive. Il le cherche dans une institution oubliée depuis les anciens temps, et qui doit donner aux décisions de V Assemblée civile la consécration du pouvoir religieux i.

C’était tout à la fois logique et hardi. Comment cette idée du grand Sanhédrin est-elle venue à Napoléon? Vraisemblablement, quelque fils d’Israël la lui a suggérée 2.

« Sa Majesté se propose dé convoquer le grand Sanhédrin. Ce corps, tombé avec le Temple, va

REPARAÎTRE POUR ÉCLAIRER PAR TOUT LE MONDE LE PEUPLE QU’lL GOUVERNAIT3. ))

Quand cette annonce fut faite à l’improviste dans l’Assemblée des Notables, une émotion indescriptible s’empara de tous les membres. Il sembla à ces descendants des tribus, dont l’imagination toujours brûlante était subitement rafraîchie par cette surprise, que Jérusalem, la ville- morte, s’agitait déjà dans son linceul !

1 Hallez, Hist. des juifs en France , p. 205.

2 Graetz incline à croire que ce fut M. Furtado, président de l’Assemblée des Notables (t. XI, p. 282).

3 Discours de M. Molé, commissaire du gouvernement dans la séance du 18 septembre 1806. (Mon i te ur, 21 septembre 1806, p. 1171.)

PARLEMENT JUIF

L’Assemblée des Notables exprime la représentation nationale juive, elle doit aider l’Empereur dans l’entreprise de régénération ;

Le grand Sanhédrin sera la consécration de l’entre prise par la religion juive.

Voilà bien la pensée de l’Empereur, et aussi la gradation.

Mais Napoléon n’a pas laissé l’une et l’autre assemblée se composer au hasard, ni à leur gré ; après avoir déterminé leur raison d’être et leur gradation, il a voulu être sûr de leurs éléments, c’est-à-dire s’assurer une majorité dévouée dans les deux Assemblées.

Le succès a été assez facile dans la composition de l’Assemblée des Notables. Au lieu de les faire nommer par tous les israélites de France et d’Italie, il les a fait désigner souverainement par les préfets. Or, comme bien on pense, ceux-ci n’ont pas commis la faute de choisir les israélites les plus hostiles aux volontés de l’Empereur.

Mais c’est dans la composition du grand Sanhédrin que Napoléon a particulièrement déployé ses qualités d’homme politique. Le ministre de l’intérieur, qui était alors M. de Champagny, avait proposé à Sa Majesté de composer cette deuxième assemblée juive d’hommes entièrement nouveaux, comme cela se pratique pour les deux Chambres d’un pays, où les hommes de la Chambre

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haute ne sont pas ceux de la Chambre basse, et réciproquement. Cette proposition semblait assez rationnelle. L’Empereur ne l’a point goûtée : « Ce n’est pas une pensée heureuse d, » a-t-il écrit à M. Champagny ; et alors il a prouvé à son ministre que les membres déjà captivés de l’Assemblée des Notables devaient contribuer à faire des captures dans le grand Sanhédrin, exactement comme des oiseaux déjà privés contribuent à rendre captifs d’autres oiseaux encore sauvages. Quinze à dix-sept rabbins avaient trouvé rang dans l’Assemblée des Notables. Ils sont donc soigneusement conservés pour le Sanhédrin, ainsi que d’autres Notables laïques apprivoisés 1 2. Trente nouveaux rabbins, appelés des différentes parties de l’Empire, s’empressent d’accourir aux accents de l’appeau. La majorité est bien assurée à l’Empereur dans l’une et l’autre assemblée : lorsque les Notables auront dit amen aux propositions impériales, les Sanhédrites y ajouteront alléluia .

Il ne suffit pas à Napoléon, toujours prévoyant, d’avoir composé les deux assemblées juives à sa guise, c’est lui encore qui les dirigera.

S’immiscer dans les affaires hébraïques est bien la dernière tentation qui soit jamais venue à un homme

1 Correspondance de Napoléon 7er, pièce numéro 10.725. Napoléon à M. Champagny, 3 septembre 1806.

2 Vingt-cinq Notables laïques, élus au scrutin secret.

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d’Etat. Outre que cette immixtion réclame d’ardues connaissances préalables, elle n’offre rien de gai et d’attrayant. Mais le grand capitaine ne doute de rien, il dirigera ces hébreux, à la façon d'un corps d’armée. Déjà il a prescrit qu’il y aurait deux étapes à parcourir: l’Assemblée des Notables, puis le Sanhédrin. Il a ensuite trié les meilleurs juifs des communautés juives comme on trie des soldats parmi les meilleures troupes. Il lui reste à commander ce qu’il y a à faire : il commandera.

La collection de toutes ces têtes dures ne se méprit nullement sur la direction militaire qui l’attendait, et elle se garda bien d’opposer de la résistance. On savait que celui qui avait dit, le 18 brumaire, au Conseil des Anciens : Songez que je marche accompagné du dieu de la fortune et du dieu de la guerre , voulait être obéi en législation, obéi comme l’avait été Moïse en descendant du Sinaï, et mieux que lui ! Les vieilles barbes d’Éphraïm et d’Issachar le comprirent sans peine. On avait dit de Bonaparte : « Ce n’est pas seulement en généralissime de l’armée qu’il débute, c’est en maître. Les vieux généraux frémissent devant le guerrier adolescent. Ils ne peuvent soutenir ces brèves paroles qui les interrogent, ce regard qui les perce, cette volonté qui les subjugue. Ils se sentent à la fois attirés et contenus. Ils se rangent, ils admirent, ils se taisent, ils obéissent, et le reste de l’armée avec eux. » A plus forte raison, nos timides et souples hébreux vont -ils se ranger, admirer, se taire, obéir !

Mais Napoléon a parfaitement compris la nécessité d’adoucir ses allures de rude guerrier. La question politique s’enchevêtre ici dans une question religieuse ; et,

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de plus, le peuple juif n’est pas aussi commode à mener que les autres peuples. G’est pourquoi, adroit à « couler » ses volontés, le César adopte deux manières de diriger ces assemblées hébraïques : l’une officielle, représentée par trois commissaires qui apporteront devant les députés l’expression de ses volontés ; mais l’autre officieuse, qui préparera et adoucira la mission impérative des trois commissaires.

Cette direction dans l’ombre est confiée à M. de Champagny.

M. de Champagny, alors ministre de l’intérieur, était aveuglément dévoué à Napoléon, qui, de son côté, l’avait en particulière estime pour ses rares qualités de sagacité, de patience, d’abnégation. Futur négociateur du mariage de l’Empereur avec Marie-Louise, il allait donner ses preuves en négociant un accommodement entre le jeune César et la vieille Synagogue. Il fut donc choisi par Napoléon pour être, sous ses ordres, le stratégiste secret de la question juive, et préparer le succès de ses plans de régénération. Il lui adressa, à cet effet, des lettres et des notes explicatives, précieux documents qui, aujourd’hui publiés, prouvent que l’Empereur a mené la question hébraïque à la façon d’une campagne militaire. Pour ménager l’amour-propre de leurs nationaux, les historiens israélites ont raconté que l’Assemblée des Notables et le grand Sanhédrin avaient siégé dans la pleine possession de leurs lumières et de leur liberté. Il n’en fut rien. Ils ont subi les volontés impériales pour le fond et pour la forme, pour les grandes lignes et pour les détails, sauf sur l’article des mariages, comme nous le racontons plus loin. La correspondance entre Napoléon

PARLEMENT JUIF

et M. de Champagny témoigne jusqu’à quel point l’Em pereur avait mûri son plan de campagne. Il n’a rien laissé à l’imprévu, ni à la discrétion des juifs. Ils siégeront autant de journées que le leur permettra leur impérial régulateur. Ils répondront comme il prescrira de répondre. Le Souverain écrit en ces termes à M. de Champagny :

Rambouillet, 13 mars 1806.

Monsieur Champagny, je vous envoie des notes qui vous feront connaître la direction que je désire donner à l’assemblée des juifs, et ce que les commissaires près cette assemblée ont à faire en ce moment.

Sur ce, je prie Dieu qu’il vous ait en sa sainte garde.

Napoléon.

Ces notes peuvent se classer ainsi :

Instructions données par l’Empereur pour établir un pont entre l’Assemblée des Notables et le grand Sanhédrin 1 ;

Instructions, pour s assurer les suffrages des rabbins, et forcer à capituler ceux qui se montreraient revêches2 * *;

Instructions, pour trouver dans la Loi de Moïse ellemême un principe illuminateur qui devra subjuguer tous les juifs du monde en leur persuadant qu’ils peu-

1 Correspondance de Nupoléon l* r, pièce n° 10.725. Napoléon à M. Champagny, 3 septembre 1806. - Pièce n- 11.320. Lettre à M. Champagny, 29 novembre 1806.

2 "‘il- Piéce n° ^.125. Nap. à M. Champ., 3 sept. 1806. - Pièces

Pièce n. ue3 'o° L6;tNaP' àM'^hamP- 22 J^Uet '806 et 23 août 1806. -

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vent concilier leurs nouveaux devoirs de citoyens avec leurs antiques croyances1. Ce fut le chef-d’œuvre de la stratégie. Napoléon fouille dans la Loi de Moïse et en extrait un principe qui force les juifs à se rendre prisonniers sur leur propre territoire biblique. Nous exposons cette stratégie dans le chapitre qui fait suite à celui-ci.

M. de Ghampagny est le confident de ces projets, il reçoit les notes, les instructions, les communique aux intéressés. Il est comme l’ingénieur chargé de disposer les mines qui vont faire sauter de vieilles habitudes. Il apporte aussi, tout bas, les leçons du maître pour qu’on les apprenne et qu’on se garde, en public, d’y changer un iota.

Les trois commissaires du gouvernement expriment, eux au contraire, la direction officielle de l’Empereur. Ce sont trois membres du Conseil d’Etat : MM. Molé, Portalis et Pasquier.

Suivant les recommandations expresses de Napoléon, les commissaires demandent « qu’il soit formé un comité de neuf membres choisis parmi les israélites les plus éclairés de l’Assemblée, avec lesquels ils puissent travailler et amener de grands résultats2». Ce Comité

1 Correspondance de Napoléon Jer, pièce n° 11.320. Lettre à M. Ghampagny, 29 novembre 1806. — Archives israélites , année 1841, p. 144.

2 Ibid., pièces nos 10.537 et 10.686. Napoléon àM. Champagny, 22 juillet 1 80 J et 23 août 1806.

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des new/’d’une part, ces trois commissaires de l’autre, constituent en quelque sorte l’état-major à la tête duquel Napoléon va manœuvrer1.

Promptitude à s’assurer toujours l’initiative, c’est une des qualités de son génie. Voilà pourquoi il nommait ici trois commissaires qui viendront faire connaître, au fur et à mesure, ses volontés. Par eux il exprimera, le premier, son avis comme une décision.

lia, sur tout sujet, des connaissances et des idées ou s’en forme facilement : c’est une autre qualité de son génie. En cette question hébraïque qu’il n’a pas rencontrée dans les Vies de Plutarque , s’il lui manque quelque connaissance, il se la procure à l’instant auprès de ce Comité des Neuf, par l’entremise de ses commissaires.

Le choix des trois commissaires, fait avec une extrême habileté, concorde avec une mise en scène de sentiments que Napoléon déploie comme des ressources militaires. L’Empereur, en effet, excellait à séduire, comme aussi à intimider. Séduction et intimidation étaient deux moyens de réussite qu’il employait à merveille. Les commissaires dont il a fait choix expriment admirablement cette séduction et cette intimidation qui lui seront utiles auprès des juifs réunis.

L’un, en effet, est Portalis, chargé de l’administration des cultes, plein de tact et d’expérience. C’est lui qui a négocié le Concordat. En le faisant passer despourpar-

1 Le Comité des Neuf fut composé ainsi :

MM. Furtado, Avigdor, Andrade (juifs portugais) ;

Jacob Lazare, Moyse Levy, Beer Isaac Berr (juifs allemands); Segré, Cologna, Cracovia (juifs italiens).

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lers avec l’Eglise aux pourparlers avec la Synagogue, Napoléon montre le cas qu’il fait des hébreux i. Portalis lui servira donc à les séduire 2.

Mais avec le jeune comte Molé, il les intimidera. Celui-ci n’a que vingt-six ans; il est fier, superbe. Par les qualités de son esprit et la distinction de sa personne, il a plu à l’Empereur auquel M. de Fontanes, grandmaître de TUniversité, l’a présenté et il a été nommé maître des requêtes au ConseiL d’État. L’Empereur le juge propre au rôle d’intimidateur, il ne se trompe pas. Un autre motif, dit-on, l’aurait fait choisir : Molé a du sang d’ Abraham dans les veines. « Ce n’était pas sans dessein que l’Empereur avait fait choix du jeune Molé, descendant du célèbre garde des sceaux, et dont un autre ancêtre, le premier président Mathieu Molé, avait épousé, le 22 septembre 1733, la fille du riche et célèbre banquier juif Samuel, comte de Coubert3. »

1 Portalis, directeur des affaires ecclésiastiques, 1801, et ministre des cultes, 1804, se signala par sa tolérance, mais prépara le décret qui, en crainte des Jésuites, remit en vigueur les lois contre les congrégations. La même année il passa au ministère de l’intérieur, et, en 1806, fut élu membre de l'Académie française. 11 a laissé : De l'usage et l'abus de l’esprit philosophique durant le dix-huitième siècle , ouvrage remarquable par 1 impartialité, le véritable esprit philosophique, et le sentiment chrétien qui l’ont inspiré; le style a de la clarté, de l'élégance, et beaucoup de traits d’un goût fin et délicat. (Dézobry.)

2 « Il s’efforça de séduire les juifs, si nous pouvons ainsi parler, de les attirer dans le grand chemin de la nationalité française. » (Hallez, Des juifs en France , p. 184.)

3 Malvezin, Hist. des juifs à Bordeaux , p. 291. — On évaluait la fortune de Samuel Bernard à 33 millions. Dans une circonstance critique, comme on en vit plusieurs fois à la fin du grand règne, Louis XIV humilia son orgueil jusqu’à caresser la vanité de ce financier, et lai faire lui-même les honneurs de Marly. L’heureux financier fut anobli, et sa famille se trouva par la suite alliée aux plus grands noms. On rapporte que, jouet d’une superstition singulière, il croyait son existence attaché î à celle d'une poule noire qu’il faisait traiter avec un soin extrême.

La Prépondérance juive, II.

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La présence de ce jeune et brillant personnage, issu de sang israélite, était un stimulant pour encourager les juifs de l’Assemblée à se fondre dans la nationalité française. D’autre part, il n’est guère douteux que le jeune comte eût préféré que cette particularité de ses origines fût tombée dans l’oubli. Car il se montra dur pour cette réunion d’israélites et leur commanda avec hauteur L Si Napoléon a songé à Moïse en donnant des lois à la Synagogue, Molé, dans la main de l’Empereur, a parfaitement rappelé sa verge.

Il fait, entouré des deux autres commissaires, l’ouverture de l’Assemblée des Notables en ces termes :

« Messieurs,

« Sa Majesté l’Empereur et Roi, après nous avoir nommés ses commissaires pour traiter des affaires qui

1 Les Mémoires du chancelier Pasquier qui viennent de paraître confirment précieusement notre appréciation. Nous y lisons:

« Une circonstance, qui était personnelle à M. Molé, ajoutait encore à l'horreur que les formes de son langage inspiraient à ceux qu’il avait mission de ramener. On tenait assez généralement pour certain que son arrière-grand’mère, fille de Samuel Bernard, célèbre financier de la fin du règne de Louis XIV, était d’origine juive, et il n'était pas permis de douter que la grande fortune dont jouissait sa famille ne vînt presque entièrement de cette alliance. A la vérité, il prétendait que le judaïsme de Samuel Bernard était une pure fiction, fondée sur le hasard d'un nom de baptême, plus usité, en effet, chez les juifs que chez les chrétiens.

«.... M. Molé était toujours menaçant; M. Portalis et moi, nous nous efforcions de ramener, par des formes plus conciliantes, les esprits que notre impétueux collègue ne cessait de cabrer. » (Mémoires du chancelier Pasquier, par le duc d'Audiffret-Pasquier, t. I.)

De son côté, l'historien israélite Graetz ne dissimule pas son dépit à l’endroit du langage dur et des manières hautaines de Molé; il dit de lui : « Le comte Molé était réputé pour une personne peu franche. Lui, dont l’arrièregrand’mère était juive , avait donné à un rapport sur les juifs, dont l’Empereur l’avait chargé, une nuance hostile, et il l’avait terminé par cette conclusion : « que tous les juifs français devaient être soumis à des lois d’exception. » (Graetz, Hist. des juifs, t. XI, p. 272-3.)

ET GRAND SANHÉDRIN

vous concernent, nous envoie aujourd’hui pour vous faire connaître ses intentions. Appelés des extrémités de ce vaste Empire, aucun de vous cependant n’ignore l’objet pour lequel Sa Majesté a voulu vous réunir.

« Vous le savez, la conduite de plusieurs de ceux de votre religion a excité des plaintes qui sont parvenues au pied du Trône : ces plaintes étaient fondées, et pourtant l’Empereur s’est contenté de suspendre le progrès du mal, et il a voulu vous entendre sur les moyens de le guérir. Vous mériterez sans doute des ménagements si paternels et sentirez quelle haute mission vous est confiée. Loin de considérer le gouvernement sous lequel vous vivez comme une puissance de laquelle vous ayez à vous défendre, vous ne songerez qu’à l’éclairer, à coopérer avec lui au Lien qu’il prépare; et ainsi, en montrant que vous avez su profiter de l’expérience de tous les Français, vous prouverez que vous ne vous isolez pas des autres hommes.

« Les lois qui ont été imposées aux individus de votre religion ont varié par toute la terre. L’intérêt du moment les a souvent dictées. Mais, de même que cette assemblée n’a point d’exemple dans les fastes du Christianisme, de même, pour la première fois, vous allez être jugés avec justice, et vous allez voir, par un prince chrétien, votre sort fixé. Sa Majesté veut que vous soyez Français ; c’est à vous d’accepter un pareil titre, et de songer que ce serait y renoncer que de ne pas vous en rendre dignes.

« On va vous lire des questions qui vous sont adres sées. Votre devoir est de faire connaître, sur chacune d’elles, la vérité tout entière. Nous vous le disons

PARLEMENT JUIF

aujourd’hui, et nous vous le répéterons sans cesse : lorsqu’un monarque aussi ferme que juste, qui sait également tout connaître, tout récompenser et tout punir, interroge ses sujets, ceux-ci, en ne répondant pas avec franchise , se rendraient aussi coupables qu’ils se montreraient aveugles sur leurs véritables intérêts.

« Sa Majesté a voulu, Messieurs, que vous jouissiez de la plus grande liberté dans vos délibérations : à mesure que vos réponses seront rédigées, votre président nous les fera connaître.

(( Quant à nous, notre vœu le plus ardent est de pouvoir apprendre à l’Empereur qu’il ne compte parmi ses . sujets de la religion juive que des sujets fidèles, et décidés à se conformer en tout aux lois et à la morale que doivent suivre et pratiquer tous les Français h » Les députés étaient donc avertis. Sous le vague calculé du langage du commissaire, perçait fort bien la volonté ferme et décidée du maître 2.

L’historien israélite Graetz dit du discours d’ouverture du jeune comte : « L’allocution que fit Molé était excessivement froide, et, en partie, blessante 3. »

Nous connaissons maintenant la manœuvre du grand capitaine :

* Moniteur , 31 juillet 1806, p. 97 2. — Collections des actes de l Assemblée des Israélites de France et du royaume dTtalie convoquée à Paris en 1806, p. 130-2.

* Hallez, Des juifs en France , p. 200.

3 Graetz, Hist . des juif s, t. XI, p. 285.

ET GRAND SANHEDRIN 13

Des questions, tenues secrètes, vont être posées au judaïsme ;

Deux assemblées juives ont été convoquées^ l’une civile, pour discuter, ou plutôt, pour accepter ce que l’Empereur proposera dans ces questions ; l’autre, religieuse, pour le consacrer doctrinalement.

Les préfets de l’Empire ont choisi, dans les départements, les notables les plus souples et les rabbins les moins revêches ;

M. de Champagny fait connaître officieusement dans les groupes la pensée et les volontés de son maître ;

Les trois commissaires du gouvernement, MM. Molé, Portalis et Pasquier, les expriment officiellement :

Voilà l’évolution de Napoléon et de son état-major ;

Quelle est l’attitude correspondante des deux Assemblées?

Ce qui doit arrêter, avant tout, nos regards, ce sont les deux personnages qui occupent le fauteuil de la présidence, l’un, dans l’Assemblée des Notables, l’autre dans le grand Sanhédrin.

Elus à la pluralité des voix, le président des Notables est Abraham Furtado, et celui du Sanhédrin, David Sinzheim .

Abraham Furtado descendait d’une de ces familles israélites du Portugal qui cachaient soigneusement le secret de leur croyance, pour pratiquer, dans la profondeur des plus obscurs souterrains, les principales cérémonies du culte de leurs ancêtres. Encore dans le sein de sa mère, qui habitait Lisbonne, il perdit son père dans la fameuse catastrophe du tremblement de terre de cette ville, en 1755. Sa mère se trouva ensevelie

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sous les décombres d’une maison et y resta une journée entière. Des soldats qui passaient par hasard la retirèrent de dessous les ruines ; elle se rendit à Londres, et ce fut dans cette dernière ville qu’elle mit au monde Abraham. Ramené à Bordeaux, devenu grand et riche, Furtado s’était voué entièrement à l’étude. Malesherbes l’avait appelé dans son conseil, lors que, sur l’ordre de Louis XVI, la question de l’entrée des israélites dans la société avait été, pour la première fois, examinée. Et maintenant, c’est lui encore que Napoléon consulte de préférence, au moment de donner à cette âpre et difficile question sa solution définitive. Ses coreligionnaires, dans l’Assemblée des Notables, l’ont donc porté au fauteuil de la présidence. Il possédait avec une rare éloquence un tact exquis dans la gestion des affaires. La beauté de son organe, la noblesse de ses traits, la majesté de son port, ajoutaient encore à l’impression qu’il produisait i.

David Sinzheim, élu président du grand Sanhédrin, était rabbin à Strasbourg. Tous ses coreligionnaires le vénéraient pour son âge, son caractère, sa grande douceur, son savoir, sa piété. A une physionomie patriarcale il joignait l’avantage d’être le beau-frère du célèbre Cerfberr; celui-ci était mort, mais le souvenir de son crédit auprès de Louis XVI, de ses luttes avec Strasbourg, de ses fatigues pour la cause d’Israël, subsistait impérissable : il se traduisit dans les votes donnés à son parent. Le président du Sanhédrin passait également pour le talmudiste le plus fort de son époque. L’historien

‘ Archh'es délites, année 1841, p. 361 et suiv. - Éloge d' Abraham Furtado par Michel Berr, Paris, 1817.

ET GRAND SANHÉDRIN

israélite Graetz émet cependant une réserve au milieu de ses louanges : « David Sinzheim était très versé dans la connaissance duTalmud, mais il était sans profondeur d’esprit 1 . »

Autour de ces deux noms, Furtado et Sinzheim, brillent et gravitent d’autres illustrations :

Le premier assesseur au grand Sanhédrin est le rabbin Segré, de Verceil;

Le second assesseur est le rabbin Gologna, de Mantoue;

Beer Isaac Berr, l’israélite de Nancv dont le rôle a été si remarquable devant l’Assemblée constituante, continue à faire ici grande figure : il a disputé le fauteuil de la présidence des Notables à l’éminent Furtado;

Avigdor et Michel Berr, chargés des procès-verbaux, écrivent avec talent.

Mais, entre ces pâles visages, entre ces vieux cerveaux si longtemps d’accord, s’accusent ouvertement, pour la première fois, des divergences. Suscitées par la philosophie du xvme siècle, elles ne feront qu’augmenter et partageront Israël en deux camps; elles portent sur les coutumes talmudiques. 11 j a le parti des 'pieux qui y reste cramponné. Il y a le parti des progressistes qui veut qu’on les sacrifie sur l’autel de la nouvelle patrie adoptive. Deux rites, également, sont en présence, qui ne se supportent pas, le rit e portugais et le rite allemand , comme, autrefois, Jérusalem et Samarie. Enfin, l’élément laïque se dresse en face de l’élément rabbinique : perfide nouveauté, introduite en Israël par Napoléon.

1 Graetz, t. XI, p. 278.

PARLEMENT JUIF

Parfois, les discussions menaceront d’être très vives dans l’intérieur des deux Chambres juives L Mais cette pensée: « On nous écoute aux portes, on nous regarde aux fenêtres, » amènera une facile concentration des opinions. Le conseil donné jadis par Joseph à ses frères se rendant de l’Egypte dans la terre de Chanaan pour en amener leur vieux père : Ne vous disputez pas en chemin 1 2, a toujours plané sur les assemblées et conciliabules hébraïques. Au Sanhédrin de Paris, sorte de grand chemin où les israélites sont en marche pour entrer dans leur nouvelle patrie civile, ils se disputent; mais le lien de race, aidé de la recommandation de Joseph, fait que l’entente triomphe. Et puis, l’Empereur attend !...

Cette redoutable personnalité était bien faite pour obliger à l’harmonie, en sa présence. L’unité dans l’obséquiosité et l’adulation a été complète au milieu de nos hébreux. Il n’est pas croyable combien ils ont flatté. Dans la suite, un de leurs historiens les plus complets mettra tous ses soins à dégager Israël de cette idolâtrie dégoûtante 3; mais il reste acquis qu’à cette époque, qui va des victoires de Marengo et d’Austerlitz à la paix de Tilsitt, Israël a été littéralement fasciné. Il est

1 On peut consulter, sur les partis, dans Graetz, le chapitre vi du tome XI.

2 Pro/îciscentibus ait : Ne irascamini in via. (Genes., ilv, 24.)

3 Graetz.

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juste de reconnaître qu’on avait devant soi l’exemple de la moitié de l’Europe à genoux devant Napoléon, et le traitant de demi-dieu. Mais il y a cette particularité grave dans les adulations qui sortaient des Assemblées juives, qu’elles détournaient et appliquaient à Napoléon des expressions et des figures exclusivement réservées au Messie, et qu’elles abaissaient devant lui la majesté des Écritures L Qu’on en juge:

L’Assemblée des Notables tenait ses séances. Arrive le jour anniversaire de la naissance de Napoléon (15 août). Une sorte d’ivresse s’empare de l’Assemblée. La Synagogue de Paris est transformée en temple païen2 , le portrait de l’Empereur y est suspendu, entouré de fleurs ; et alors discours et odes se débitent, où l’encens remplace celui qui ne s’est plus brûlé depuis le départ de Jérusalem. Ombres des vieux Prophètes, vous avez dû frémir en entendant qu’on détournait les Écritures pour autoriser la flatterie !

Le rabbin Segré, député du département de la Sésia, dit :

A peine ce matin les prëmiers rayons de l’aurore venaient d’éclairer mes yeux, que déjà s’offraient en foule à ma pensée les victoires de Montenotte, les palmes et les lauriers de Marengo, les glorieux exploits et les triomphes d’Austerlitz. Ce n’est donc point un songe, m’écriai-je? il a paru véritable-

i Bossuet a dit des flatteries de l'historien Josêphe à l'égard d’Hérode le Grand, puis à l’égard de Vespasien : « C’est ainsi quil détournait l’Écriture sainte pour autoriser sa flatterie : aveugle, qui transportait aux étrangers l’espérance de Jacob et de Juda, qui cherchait en Vespasien le fils de David et attribuait à un prince idolâtre le titre de celui dont les lumières devaient retirer les gentils de l’idolâtrie. » (Discours sur V Histoire universélle, ID partie, chap. xxm.)

* Graetz, t. XI, p. 290.

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ment sur la terre un Génie surnaturel, entouré d’une grandeur et d’une gloire infinies :

Et voici qu'avec les nuées du ciel , venait le Fils de l'homme :

Et l'Ancien des jours lui donna la 'puissance , l'honneur et le royaume .

(Daniel, vii, 13.)

Déjà renaît et resplendit ce jour de joie et d’allégresse universelle, marqué par les astres en caractères ineffaçables^ jour, plus que les autres, pur et serein; jour à jamais heureux où le ciel donna à la terre le grand Napoléon 4.

C’est Daniel, prophétisant la majesté du Fils de l’homme, c’est-à-dire du Messie, qui est ainsi plié à la louange de Napoléon.

Le rabbin Sinzheim, député de Strasbourg, dit :

Texte (Isaïe, ch. xlii). Voici mon serviteur dont je prendrai la défense ; voici mon élu dans lequel mon âme a mis toute son affection. Je répandrai mon esprit sur lui , et il rendra justice aux nations ; il ne sera point triste ni précipité quand il exercera son jugement sur la terre , et les îles attendront sa loi. Je suis le Seigneur qui vous ai conservé , qui vous ai établi pour être le ré conciliateur du peuple et la lumière des nations .

... Il a choisi Napoléon pour le placer sur le trône de la France et de lTtalie ; on doit lui appliquer les paroles de mon texte : Je répandrai mon esprit sur lui.

Et en effet, considérez ses œuvres merveilleuses, ses premières campagnes d’Italie, ses exploits en Asie et en Afrique, ses secondes campagnes d’Italie, enfin ses campagnes étonnantes d’Allemagne, et cette bataille d’Austerlitz à jamais mémorable, dont la brillante paix de Presbourg fut le fruit. Pourrait-on après cela hésiter un moment d’appliquer à notre invincible Empereur le verset d’Isaïe? De lui encore, ne faut-il pas dire: Voici ce que dit le Seigneur àCyrus :Je V ai pris par

1 Collection des actes de V Assemblée des Israélites en 1806, discours prononcé en italien par M. le rabbin Segré, p. 204.

ET GRAND SANHEDRIN

la main pour lui assujettir les nations , pour mettre les rois en fuite , pour ouvrir devant lui toutes les portes , sans qu'aucune lui soit fermée. Je marcherai devant vous.j'aplanirai les montagnes et les collines , je romprai les portes d'air ain. N ’est- ce pas de la sorte que notre invincible Empereur a franchi ce mont réputé inaccessible, le Saint-Bernard, pour remporter la victoire immortelle de Marengo ? Le Seigneur aplanit tous les obstacles devant lui, et il pénètre dans les pays ennemis; il rompt les portes d'airain, cette forteresse d’Ulm, garnie de fortifications. Cette forteresse était occupée par une armée innombrable, mais dès que l’élu du Seigneur paraît, on voit s’accomplir ce que dit Isaïe (xu, 11) : Tous ceux qui vous combattront seront cnfondus ; tous ceux qui s'opposeront à vous seront réduits au néant et périront.

Les îles lointaines attendent ses lois ; en réunissant les nations, il les éclaire sur leurs véritables intérêts 1 !

C’est Isaïe, parlant également du Messie, qui, à son tour, est plié à la louange de Napoléon.

Le rabbin Abraham Cologna, député de Mantoue, lit une ode en hébreu ; ces stances sont applaudies :

Vers d’immortelles pensées j’élèverai mon esprit; mes cantiques célébreront des faits d’inconcevable grandeur. Oh ! puisséje, aux sources sacrées , trouver pour mes paroles de doux rayons de miel ! puissent-elles à la fois se revêtir d’agrément, d’éclat et de force !

C’est du plus grand des monarques que je chanterai les exploits, d’un mortel dont nul jusqu'ici n'égala la grandeur . Tous les princes devant lui me paraissent dépouillés de leur éclat ; leur grandeur devant la sienne n’est plus, et s'évanouit dans le néant.

Par où commencerait-on à célébrer les actions de l’homme qui, dans le temple de la mémoire, a gravé tant de merveilles! Qui pourrait raconter ses victoires, ses prodiges ! ou plutôt, qui

1 Collection des actes de V Assemblée des Israélites en 1806, sermon prononcé en allemand par le rabbin Sjnzheim, p. 211-18.

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pourrait fixer le nombre des étoiles du firmament, et qui, sans être ébloui, 'pourrait regarder V astre du jour !

C’est dans le bonheur de gouverner avec équité qu’il a placé les délices de son cœur ; jusqu’aux siècles reculés, le nom de père des peuples lui écherra en partage. 11 a gravé leur bonheur perpétuel sur les tables de ses lois ; la couronne de législateur^ les lauriers triomphants, décorent son front d’une grâce égale L

Si ces stances expriment des idées justes, grands hommes de l’antiquité juive, Abraham, Moïse, David, et vous, Messie, annoncé par eux, rangez -vous tous audessous de Napoléon : c’est la place que vous adjuge le Parlement israélite de France !

Voilà pour la Chambre des Notables.

Au Sanhédrin, on ne sut pas garder plus de mesure. Du reste, les mêmes hommes, récompensés pour leurs louanges chez les Notables -, reparaissent.

Le rabbin Cologna, devenu assesseur ou vice-président du Sanhédrin, dit dans le discours d’ouverture :

Il est donc vrai que le génie prodigieux de l’immortel Napoléon, émanation de V esprit vivifiant de V Éternelle Sagesse , rappelle à une nouvelle existence les membres desséchés et désunis des restes d’un peuple aussi célèbre par ses malheurs qu’il l’avait été par son ancienne gloire !

... Ce génie créateur, qui parmi les mortels est le mieux formé à V image de Lieu, en suit les traces sublimes 3. »

La flatterie est-elle assez écœurante ?

1 Collection des actes de V Assemblée des israélites en '1806, ode pour le jour de la naissance de Napoléon le Grand par le rabbin Cologna,

2 « l’Empereur fut très satisfait. Il n’y eut pas d’audience. Mais Sa Majesté fit savoir toute sa bienveillance à l’Assemblée.» Graetz, t. XI, p.290.

3 Collection des procès-verbaux et decisions du grand Sanhédrin ? p. 3 et 5.

ET GRAND SANHÉDRIN

Le rabbin Sinzheim, devenu président du -grand Sanhédrin, dit dans le discours de clôture :

... L’Eternel a gardé sa promesse ; il a dit du haut de sa demeure sainte : Quel est celui qui viendra au secours de mon peuple?... Quel est celui qui le protégera contre ses oppresseurs? Je l’ai nommé mon élu ; ma volonté l’a choisi pour être le dominateur des nations et pour répandre ses bienfaits sur les hommes. Le héros dont les peuples de la terre rechercheront le salut et l’alliance sera le libérateur d’Israël ; le héros qui renversera le trône des superbes et relèvera celui des humbles est le même que je destine à retirer de la poussière les descendants de l’antique Jacob. Je réserve à mon peuple un protecteur grand par sa sagesse, grand par ses hauts faits, grand par ses lumières, grand par ses vertus. Je l’ai appelé, je l’ai sanctifié; et toutes les nations reconnaîtront par ses œuvres que je n’ai point réprouvé mon peuple, et que je n’ai point retiré mes affections du milieu d’Israël l.

Et encore :

... Et toi, Napoléon, toi lebien-aimé, toi l’idole delà France et de l’Italie, toi la terreur des superbes, le consolateur du genre humain, le soutien des affligés, le père de tous les peuples, l élu du Seigneur, Israël t'êlève un temple dans son cœur ; toutes ses pensées se porteront sans cesse vers tout ce qui peut combler ta félicité.

Dispose, oui, dispose entièrement de la vie et des sentiments de ceux que tu viens de mettre au rang de tes enfants, en les faisant participer à toutes les prérogatives de tes sujets les plus fidèles 2.

Peut-on abaisser davantage la Divinité?

Il est à remarquer que toutes ces louanges, détournées des Écritures avec profanation, ont été décernées

1 Collection des procès-verbaux et des décisions du grand Sanhédrin, p. 128-9.

2 Ibid., p 130.

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par des rabbins. Le président de l’Assemblée des Notables, M. Furtado, un laïque, se contenta de comparer Napoléon à un dieu de la Fable 1 !

Un grave enseignement doit être tiré de cet ensemble excessif de louanges et de cet encens profané :

L’éblouissante splendeur du règne de Napoléon à cette époque, la main secourable qu’il tendait aux juifs, le lustre dont il voulait même les envelopper par la résurrection du grand Sanhédrin, les traitant en peuple qui doit* avoir, comme les autres, ses grandes assemblées ; toutes ces nouveautés, tous ces bienfaits ont du tourner quelque peu la tète aux députés de tant de synagogues jusqu’ici humiliées, et leur faire, par reconnaissance, dépasser les bornes de la louange; il fallait s’attendre à cette ivresse, et il y aurait injustice à lui refuser des circonstances atténuantes. Mais ce qui ne saurait être excusé, c’est l’attribution à Napoléon des grandes et saintes expressions dont la Bible se sert

1 Sa païenne adulation fut la suivante :

« Comment acquitter l'immense dette de reconnaissance pour des bienfaits si grands? Dans les temps appelés héroïques, et qui l'étaient moins que celui où nous vivons, la reconnaissance déifiait les fondateurs des sociétés, ou les destructeurs des brigands qui désolaient les hommes paisibles adonnés à l'agriculture naissante. On les plaçait, comme des dieux conservateurs, à la tête de la peuplade que leur génie avait retirée du sein des forêts, ou que leur vaillance avait sauvée de la férocité des hordes errantes; leur famille et leurs descendants recevaient, par la vénération des peuples, un caractère auguste qui les désignait d’avance comme les héritiers naturels des héros dont ils étaient issus.

« Docteurs et Notables d’Israël, vous le sentez plus fortement que je ne pourrais l'exprimer : il n’est pas un seul des bienfaits qui attiraient sur les héros de l'antiquité ce concert unanime d'applaudissements, de respects, de bénédictions, de la part de peuples, dont nous ne soyons redevables, et comme Français, et comme israëlites, à Napoléon le Grand. » (Discours de M. Furtado. — Procès-verbaux et décisions du grand Sanhédrin ,

ET GRAND SANHÉDRIN

à l’égard du Messie. Aveugles et fils d’aveugles qui, pour avoir méconnu autrefois le Messie là où il était, s’excitaient une fois de plus, avec délire, à le chercher là où il ne sera jamais ! De doctes exégètes et de graves auteurs ont exprimé cette crainte, malheureusement fondée : que les juifs, avant de se tourner pour tout de bon vers le Dieu fait homme, Christ promis à leurs pères, se laisseront séduire une dernière fois par la personnalité formidable qui doit être l’Antéchrist. En effet, qu’un conquérant se présente avec le cortège de victoires qui fut celui de Napoléon ; que ce conquérant protège les juifs, qu’il renouvelle pour eux les prévenances et séductions de l’Empereur, qu’il les dépasse : la fascination ne recommencera-t-elle pas, et les Ecritures ne seront-elles pas, de nouveau, profanées? L’imagination populaire, dans ses visions craintives de l’Antéchrist, se le représente avec des cornes, et lui prodigue des laideurs : qu’on se détrompe, l’homme de mal aura toutes les séductions L

Israélites, vous navez pas su vous contenir à l’égard de Napoléon : vous contiendrez-vous mieux devant le formidable roi temporel, que vous rêvez toujours ?

1 L’apôtre saint Paul dit de l’Antéchrist : «Il doit venir avec toutes les séductions qui peuvent porter à l'iniquité. » (IIe Épître aux Thessal .,

il, 10.)

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