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I. I^a maison de YEnseigne rouge dans la vieille rue des juifs à Francfort : berceau et commencement d’une dynastie financière. — II. Nathan Rothschild et le duc de Wellington. — III. Mont Saint-Jean : l’agonie de l’aigle sous l’œil du vautour. — IV. La barque du millionnaire à travers l’orage et le coup de Bourse à Londres. — V. Jugement sur le gain de trente millions. — VI. Un nouvel empire à l’horizon.
Goethe a décrit ainsi l’aspect de la Judengasse ou quartier juif de Francfort : « Rue étroite, triste et sale, aux maisons enfumées, à la population grouillante. » Il y avait là une maison ornée d’une enseigne rouge (roth Schild). C’est à cette enseigne, à cet écu rouge, que se rattache le nom de la famille qui allait devenir la plus opulente de l’univers. Une dynastie d’un nouveau genre devait sortir de cet endroit humilié.
Un certain Moïse Anselme ( Moses A mschel), brocanteur de curiosités et de vieilles médailles, gagnait sa vie en colportant de village en village sa modeste halle sur son dos. On raconte de lui un trait qui peint bien
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sa caractéristique prudence. Chemin faisant, il rencontra un jour un de ses compatriotes, colporteur comme lui, mais plus fortuné que lui, puisqu’il possédait un âne. Sur l’offre obligeante qui lui en fut faite, Amschel Moses s’allégea de son fardeau, qu’il déposa sur le bât. Arrivés au bord d’un ravin profond, sur lequel on avait jeté un branlant pont de planches, il arrêta l’âne, reprit sa balle, répondant à son compagnon qui le raillait : « Il arrive parfois des accidents dans des passages comme celui-ci, et puisque cette balle contient tout ce que je possède, vous ne me saurez pas mauvais gré d’être prudent. » Bien lui en prit de l’être, car l’âne et son conducteur s’étaient à peine engagés sur le pont qu’il s’effondrait sous leur double poids, les entraînant dans l’abîme i.
Mayer- Amschel, son fils, naquit en 1743. Destiné par ses parents à devenir rabbin, il fut envoyé à Fürth pour y suivre un cours de théologie juive ; mais la vocation lui faisait défaut. Son goût le portait à collectionner, et à trafiquer de vieilles médailles et anciennes monnaies ; il se lia avec des numismates qui apprécièrent sa sagacité et son jugement, et entra comme employé dans la maison de banque des Oppenheim de Hanovre. Il y resta quelques années, très estimé des chefs de cette maison. Sobre, économe, actif, il mit de côté quelque argent et s’élablit pour son compte, achetant et vendant médailles et monnaies, joignant à ce commerce, dans lequel il était passé maître, celui
1 The Rothschilds , by John Reeves, Londres, 1887. — Revue des Deux Mondes , 1888 : les Grandes Fortunes en Angleterre .
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des objets d’art, des métaux précieux, des avances sur dépôts, jusqu’au jour où il put se consacrer exclusivement aux opérations de banque.
Ce fut lui qui fit l’achat de la vieille maison à Y Enseigne rouge de la Judengasse de Francfort. En y entrant, il en prit le nom, et devint Rothschild. La Fortune signa cette appellation.
Il y établit sa femme, Gudula Schnappe, la mère de tous les Rothschild, des cinq Grésus modernes. L’humble juive n’allait-elle pas faire pendant à Marie-Lætitia Ramolino, la mère de la famille des rois du nom de Napoléon? Disons en passant qu’elle ne consentit jamais à quitter, pour un plus brillant séjour, la maison de Y Enseigne rouge : elle l’habita jusqu’en 1849 ; elle s’y éteignit doucement, dans sa quatre-vingt-seizième année.
A sa réputation d’habileté, Mayer-Anselme Rothschild joignait celle d’une rare intégrité. On l’appelait l’honnête juif. Il sut gagner la confiance du landgrave ou électeur de Hesse -Gassel, Guillaume IX. Ce souverain s’était formé un trésor, un amas d’or, de pierres précieuses. En 1806, survint la grande débâcle des petits princes allemands : leurs principautés furent envahies de toutes parts par les armées de Napoléon. On vint annoncer à Guillaume IX l’envahissement de ses petits États: précipitamment, il fit venir en secret, dans son palais, Mayer- Anselme. De cette entrevue et de ce qui la suivit date la grandeur de la maison Rothschild.
Les détails précis en étaient peu connus. Les mémoires d’un témoin, d’un contemporain, du général baron
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de Marbot, ont apporté une propice lumière ; laissonsle parler :
« Obligé de quitter Gassel à la bâte pour se réfugier en Angleterre, l’Electeur de Hesse, qui passait pour le plus riche capitaliste d’Europe, ne pouvant emporter la totalité de son trésor, fit venir un juif franc fortois, nommé Rothschild, banquier de troisième ordre et peu marquant, mais connu pour la scrupuleuse régularité avec laquelle il pratiquait sa religion, ce qui détermina l’Electeur à lui confier quinze millions en espèces. Les intérêts de cet argent devaient appartenir au banquier qui ne serait tenu qii à rendre te capital.
« Le palais de Gassel ayant été occupé par nos troupes, les agents du Trésor français y saisirent des valeurs considérables, surtout en tableaux ; mais on n’y trouva pas d’argent monnayé. Il paraissait cependant impossible que, dans sa fuite précipitée, l’Electeur eût enlevé la totalité de son immense fortune. Or, comme d’après ce qu’on était convenu d’appeler les lois de la guerre , les capitaux et les revenus des valeurs trouvées en pays ennemi appartiennent de droit au vainqueur, on voulut savoir ce qu’était devenu le trésor de Gassel. Les informations prises à ce sujet ayant fait connaître qu’avant son départ l’Electeur avait passé une journée entière avec le juif Rothschild, une Commission impériale se rendit chez celui-ci, dont la caisse et les registres furent minutieusement examinés. Mais ce fut en vain: on ne trouva aucune trace du dépôt fait par l’Électeur. Les menaces et l’intimidation n’eurent aucun succès, de sorte que la Commission, bien persuadée qu’aucun intérêt mondain ne déterminerait un homme aussi religieux que
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Rothschild à se parjurer, voulut lui déférer le serment. Il refusa de le prêter. Il fut question de l'arrêter ; mais l’Empereur s’opposa à cet acte de violence, le jugeant inefficace. On eut alors recours à un moyen fort peu honorable. Ne pouvant vaincre la résistance du banquier, on espéra le gagner par l’appât du gain : on lui proposa de lui laisser la moitié du trésor s’il voulait livrer l’autre à l’administration française; celle-ci lui donnerait un récépissé de la totalité, accompagné d’un acte de saisie, prouvant qu’il n’avait fait que céder à la force, ce qui le mettrait à l’abri de toute réclamation; mais la probité du juif ht encore repousser ce moyen, et, de guerre lasse, on le laissa en repos.
« Les quinze millions restèrent donc entre les mains de Rothschild depuis 1806 jusqu’à la chute de l’Empire en 1814. A cette époque, l’Electeur étant rentré dans ses Etats, le banquier francfortois lui rendit exactement le dépôt qu’il lui avait conûé. Vous figurez-vous quelle somme considérable avait dû produire, dans un laps de temps de huit années, un capital de quinze millions entre les mains d’un banquier juif et francfortois!... Aussi, est-ce de cette époque que date l’opulence de la maison des frères Rothschild, qui durent ainsi à la probité de leur père la haute position financière qu’ils occupent aujourd’hui dans tous les pays civilisés h »
Ce ne fut pas le vieux Mayer Anselme qui eut la consolation de remettre entre les mains de l’Electeur le trésor conhé, ce soin fut laissé à son fils Nathan (en 1814). Le fidèle dépositaire était mort le 13 sep-
1 Mémoires du général baron de Marbot, t. I, chap. xxxi.
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tembre 1812. Avant de mourir, il avait rassemblé autour de son lit ses cinq fils, Anselme, Salomon, Nathan, James et Charles, et leur avait dit : Restez toujours fidèles à la Loi de Moïse ; — ne vous séparez jamais ; — ne faites rien sans les conseils de votre mère ; si vous observez ces trois préceptes que je vous donne , vous deviendrez riches parmi les plus riches , et le monde vous appartiendra 4. On doit convenir qu’il y avait dans ces recommandations quelque parcelle de l'ancienne grandeur patriarcale ! Les prédictions du vieux Francfortois devaient se réaliser. Une dynastie financière était fondée.
A la mort du père, les cinq fils, tout en restant unis, se répandirent dans le monde : Salomon alla à Vienne, Nathan alla à Londres, James vint à Paris, Charles prit Naples, tandis qu’ Anselme, l’ainé, celui qui portait le nom du père, garda la maison de Francfort.
Cinq Rothschild tenaient ainsi les cinq grands marchés financiers de l’Europe. Forts de leur union, de leurs capitaux accumulés, du nom de leur père, ils étaient prêts à profiter des événements qui se précipitaient, des changements que devait amener la chute de l’Empire, imminente et prévue. Sentinelles d’un nouveau genre, ils se renvoyaient l’un à l’autre, de leurs
1 The Rothscliilds , by John Reeves. — Revue des Deux Mondes , 1888.
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observatoires, le mot de garde des anciens remparts de Jérusalem : Sentinelle , qu' avez-vous recueilli de cette nuit? Sentinelle , qiC avez-vous vu dans la nuit 1 ?
Le Rothschild de Londres était Nathan. C’est lui que son père avait chargé de rapporter à l’Électeur de Hesse les quinze millions confiés. 11 les avait eus, du reste, en sa possession dès 1806, pour les faire valoir: « Mon père m’avait expédié ces fonds dont je tirai si bon parti, que le prince me fit plus tard présent de tout son vin et de son linge 2. » Ce Rothschild anglais était de beaucoup le plus original de la famille. Lorsqu’il s’était établi en Angleterre et qu’il avait tenté la fortune au Stock-Exchange (Bourse de Londres), les premières fois, on s’était peu occupé de lui, « et les têtes grises des vétérans de la Bourse traitèrent avec quelque dédain le fils du banquier de Francfort. Mais il avait conquis rapidement sa place, quand on l’avait vu « en cinq « années retourner 2500 fois son capital, » organiser un service spécial de courriers, consacrer des sommes considérables à l’achat de pigeons voyageurs, multiplier les moyens d’informations sûres et promptes ». La chute de l’Empire et la bataille de Waterloo devaient lui fournir l’occasion décisive d’inaugurer, sur le premier marché du monde, sa suprématie financière 3.
Nathan Rothschild avait pour ami le duc de Wellington. Cette amitié datait de la guerre d’Espagne. Le Gouvernement britannique, fort embarrassé pour faire parvenir régulièrement au duc de Wellington les fonds
1 Isaïe, xxi, 1 ! .
2 The Rothschild s, by John Reeves.
3 Ibid.
La Prépondérance juive, IL
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qui lui étaient nécessaires, s’était adressé à la maison Rothschild. Elle s’en acquitta avec ponctualité, inaugurant une neutralité qui consistait à fournir de l’or à ceux qui croisent le fer. Le poète a dit :
De peur d’endosser la cuirasse,
Tu sers avec fidélité Une damoiselle de glace Qu’on appelle Neutralité1.
Dans la maison Rothschild, la damoiselle était d’or...
Cette mission d’intermédiaire valut à l’opulente maison, en huit années, 1.200.000 livres sterling (30 millions), et créa des rapports étroits entre le duc de Wellington et Nathan Rothschild.
L’Europe respirait depuis que Napoléon était relégué dans l’ile d’Elbe : c’était le triomphe de l’Angleterre.
Tout à coup éclate, comme un coup de tonnerre dans un ciel serein, la nouvelle du débarquement de l’Empereur au golfe Juan, de sa marche rapide sur Paris et de la faite des Bourbons. L’Europe fut déconcertée, et le marché de Londres, bouleversé.
Peu après, le duc de Wellington vient prendre, en Belgique, le commandement des forces anglaises; et Nathan Rothschild, son ami, comprenant que le sort de l’Europe va dépendre de la première bataille et se fiant peu à la sagacité de ses correspondants, quitte Londres et arrive à Bruxelles. Puis il suit l’état-major du duc de Wellington à Waterloo.
1 Maynard.
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L aigle, « après avoir volé, de clocher en clocher, jusqu’aux tours de Notre-Dame », était venu se placer sur un arbre du champ de Waterloo ;
A Popposite, sur une ruine, regardait un vautour.
L’arbre mélancolique de l’aigle n’est pas complètement une tiction. Un contemporain de cette solennelle journée semble s’être appuyé contre ; Chateaubriand a écrit : « Nous nous trouvions devant un peuplier planté à l’angle d’un champ de houblon ; nous traversâmes le chemin, et nous nous appuyâmes debout contre le tronc de l’arbre, le visage tourné du côté de Bruxelles. Un vent du sud s’étant levé nous apporta plus distinctement le bruit de l’artillerie. Cette grande bataille encore sans nom, dont nous écoutions les échos au pied d’un peuplier et dont une horloge de village venait de sonner les funérailles inconnues, était la bataille de Waterloo !
« Auditeur silencieux et solitaire du formidable arrêt des destinées, nous aurions été moins ému si nous eussions été dans la mêlée : le péril, le feu, la cohue de la mort ne nous auraient pas laissé le temps de méditer; mais seul sous un arbre, dans la campagne de Gand, comme le berger des troupeaux qui paissaient autour de nous, le poids des réflexions nous accablait. Quel était ce combat? Était-il définitif? Napoléon était-il là en personne? Le monde, comme la robe du Christ, était-il
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jeté au sort ? Succès ou revers de Tune ou l’autre armée, quelle serait la conséquence de l’événement pour les peuples, liberté ou esclavage ? Mais quel sang coulait ? Chaque bruit parvenu à notre oreille n’ était-il pas le dernier soupir d’un Français? Etait-ce un nouveau Crécy, un nouveau Poitiers, un nouveau d’Az incourt dont allaient jouir les plus implacables ennemis de la France? S’ils triomphaient, notre gloire n’était-elle pas perdue? Si Napoléon l’emportait, que devenait la liberté 1 ? »
Napoléon était bien là en personne. Il avait confié de nouveau sa fortune aux champs de bataille, pour y acquérir le droit de tout pouvoir à son gré. Les souverains, réunis à Vienne, avaient mis sa tête à prix, comme aux temps barbares, en la taxant à deux millions. Trois armées, dont l’effectif devait dépasser huit cent mille hommes, s’étaient mises en marche pour l’écraser sous leurs poids : les Anglais, sous les ordres de Wellington; les Autrichiens, commandés par Schwartzenberg ; les Prussiens, par Blücher. Mais Napoléon était encore le génie des batailles ; il venait d’infliger des pertes énormes, à Blücher en avant de Fleuras, au village de Ligny ; et quarante-huit heures après, aigle au dernier vol impétueux, il attaquait Wellington au mont Saint- Jean, près de Waterloo.
Mais l’aigle était également sa vieille garde. A l’encontre des souverains qui l’avaient exclu d’une manière aussi étrange des lois de l’humanité en mettant sa tête à prix, ses soldats ne pensaient plus qu'à verser une dernière fois leur sang pour le défendre. A son retour
1 Chateaubriand, Congrès de Vérone.
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de l’ile d’Elbe, il leur avait dit' en leur rendant leurs aigles, et en présentant le petit bataillon qui l’avait accompagné dans son île : c< Soldats ! voici les officiers du bataillon qui m’a accompagné dans mon malheur : ils sont tous mes amis ; ils étaient chers à mon cœur. Toutes les fois que je les voyais, ils me représentaient les différents régiments de l’armée. Dans ces six cents braves, il y a des hommes de tous les régiments ; tous me rappelaient ces grandes journées dont le souvenir m’est si cher : car tous sont couverts d’honorables cicatrices reçues à ces batailles mémorables. En les aimant, c’est vous tous, soldats de l’armée française, que j’aimais!... Ils vous rapportent ces aigles; qu’elles vous servent de ralliement; en les donnant à la garde, je les donne à toute l’armée ; la trahison et des circonstances malheureuses les avaient couvertes d’un voile funèbre; mais, grâce au peuple français et à vous, elles reparaissent resplendissantes de toute leur gloire. Jurez qu’elles se trouveront toujours et partout où l’intérêt de la patrie les appellera ! Que les traîtres et ceux qui voudraient envahir notre territoire n’en puissent jamais soutenir les regards ! »
Un frémissement général dans les rangs de la garde, avait été la réponse d’un dévouement jusqu’à la mort : ce dévouement venait tenir sa parole à Waterloo.
C’est bien l’aigle !
En face, regardait le vautour.
Ce n’est pas nous qui infligeons à Nathan Rothschild cette appellation, nous ne faisons que la relater. Dans une brochure que nous avons sous les yeux, datée de l’année 1846, se trouve ce pénible passage : « La cor-
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ruption engendre les vers. Les cadavres attirent les vautours. Les grandes catastrophes font vivre les agioteurs. Les destins de l’Europe allaient être décidés à Mont -Saint- Jean. Le vautour avait suivi la trace de l’aigle. Nathan Rothschild était en Belgique, les yeux fixés sur Waterloo1. »
Dans ce peu de lignes, quel portrait ! Ni manteau broché d’or, ni titres de noblesse, ne corrigeront jamais la physionomie de ce Nathan, venu en spéculateur de ce solennel désastre. Les livres d’histoire naturelle caractérisent Je vautour par des yeux à fieur de tète : quels yeux à fleur de tête l’anxiété du gain devait donner au financier, qui suivait l’état-major du duc de Wellington !
Alors se déploya le dernier vol de l’aigle, puis son agonie.
Au mont Saint-Jean, Wellington s’était fortifié dans une position défensive, très favorable au froid courage britannique.
En le voyant adossé à une forêt presque sans issue, l'Empereur calcule qu’il peut lui faire essuyer un désastre, et malgré la fatigue de ses soldats et une houe affreuse, il n’y résiste pas.
Séparé des Anglais par un petit vallon, par dessus lequel sa grosse artillerie les foudroie, il charge Ney de franchir cet espace et de percer leur centre. Les pentes sont enlevées ; Ney s’établit sur le bord opposé. Des canons, des troupes fraîches, et la bataille est gagnée.
1 Rothschild , 1846 (Paris, chez l'éditeur, rue Colbert-Vivienne, 4).
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Mais, en voulant le suivre, les pièces restent embourbées au pied des hauteurs, et en même temps les réserves sont obligées de faire face à trente mille Prussiens subitement apparus sur la droite. C’était l’avantgarde de Blücher, commandée par Bulow.
En dépit de ces accidents, les Français se maintiennent sur le plateau, et les efforts de Wellington n’aboutissent qu’à retarder sa défaite jusqu’à 7 heures du soir. IL se croit perdu, quand tout à coup une vaste rumeur parcourt le champ de bataille.
Qu’apporte cette rumeur?
Après avoir battu Blücher à Ligny, Napoléon avait chargé Grouchy de le surveiller et de l’empêcher de passer, tandis que lui-même irait attaquer Wellington au mont Saint-Jean. Or, dans le milieu du jour, l’avantgarde prussienne était arrivée au secours des Anglais : elle avait passé. Et vers le soir, Blücher en personne, ayant passé aussi, se présentait avec le reste de ses forces sur le champ de bataille de Waterloo h
(( Voilà Grouchy ! enfin Grouchy, mais à temps ! » se disent entre eux les braves exténués de l’armée française ! Epouvantable déception, sans pareille dans l’histoire des combats !
Ces braves sont exténués, et les troupes de Blücher
1 Les Anglais ont défendu Grouchy contre Napoléon. « L’Empereur laisse les Prussiens lui échapper après leur défaite de Ligny, et donne une fausse direction au maréchal Grouchy chargé de les poursuivre avec 33.000 hommes. Par suite de ce mouvement mal ordonné, Grouchy, pendant qu’on se bat à Waterloo, est à Wavre, où il livre un combat inutile au corps prussien de Thielemann, laissant Blücher libre de se porter au secours de Wellington. A chaque instant, pendant ces journées, Napoléon se montra négligent , inactif, inabordable et plus semblable à un Darius qu’à un Alexandre. » (Seeley, Histoire de Napoléon /«»•.)
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sont fraîches. Une nouvelle bataille à 8 heures du soir est devenue impossible : ils se rejettent les uns sur les autres. Ce n’est plus une lutte, mais le massacre dans une effroyable déroute.
La garde, cependant, est restée impassible. Elle s’est formée en plusieurs carrés ; avec elle, l’aigle saura mourir! « Autour de cette phalange immobile, le débordement des fuyards entraîne tout, parmi des flots de poussière, de fumée ardente et de mitraille, dans des ténèbres sillonnées de fusées à la côngrève, au milieu des rugissements de trois cents pièces d’artillerie et du galop précipité de vingt-cinq mille chevaux : c’était comme le sommaire final de toutes les batailles de l’empire. Deux fois les Français ont crié : Victoire ! Deux fois leurs cris sont étouffés sous la pression des colonnes ennemies. Le feu de nos lignes s’éteint; les cartouches sont épuisées ; quelques grenadiers blessés, au milieu de quarante mille morts, de cent mille boulets sanglants, refroidis et conglobés à leurs pieds, restent debout appuyés sur leur mousquet, baïonnette brisée, canon sans charge. Non loin d’eux, Yhomme des batailles , assis à l’écart, écoutait, l’œil fixe, le dernier coup de canon qu’il devait entendre de sa vie i. »
Il se demanda s’il n’entrerait pas dans un carré de sa garde pour succomber avec elle : ses généraux l’emmenèrent de force.
Retournons à d’autres anxiétés, celles de Yhomme du gain:
Nathan Rothschild s’est mêlé à l’état-major du duc
1 Chateaubriand, Congrès de Vérone.
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de Wellington. « Pendant toute cette journée mémorable du 18 juin, il ne quitta pas le terrain, interrogeant anxieusement Pozzo di Borgo, le général Alava, le baron Vincent, le baron Müffling, passant avec eux de la crainte à l’espoir, voyant tout compromis, quand Napoléon lançait sur les carrés anglais cette masse de vingt mille cavaliers, les plus aguerris et les plus redoutables de l’Europe ; estimant tout perdu quand la garde gravit, l’arme au bras, le ravin de Mont-Saint-Jean. Sur ce grand tapis vert où se jouaient les destinées de l’Europe, se jouait aussi sa ruine ou sa fortune. Son étoile l’emporta ; il vit l’invincible colonne osciller, sous les décharges répétées de deux cents pièces d’artillerie, comme un immense serpent frappé à la tête, et sentit tout sauvé quand l’avant-garde de Bliicher déboucha des défilés de Saint -Lambert i. »
Eperonnant alors son cheval, il regagne Bruxelles l’un des premiers, se jette dans sa chaise de poste et, le matin du 19 juin, il arrivait à Ostende.
La mer est affreuse.
Aucun pêcheur ne veut risquer la traversée. Vainement Rothschild offrait 50U-600-800-1000 francs :
i The Rothschilds, by John Reeves. — Revue des Deux Mondes ,
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nul n’ose accepter. Mais est-il quelque chose d’insurmontable à la cupidité? Enfin l’un d’eux consent à transporter de l’autre côté du détroit le millionnaire, moyennant une somme de 2000 francs que Nathan compte à sa femme, le pauvre homme doutant fort de revoir sa cabane et sa compagne !
La barque s’éloigne.
Au large, la tempête se calmait. Jamais le proverbe que la Fortune est avec les audacieux ne trouva plus complète application.
Etrange barque, tu peux bien rappeler, par ton audace heureuse, celle de César : mais ne rappelles-tu pas plus justement, sur cette mer du Nord, la barque des Normands qui fit pleurer Charlemagne?...
Le même soir, Nathan Rothschild abordait à Douvres. « Brisé de fatigue, il réussit cependant à se procurer des chevaux de poste. Le lendemain, on le retrouvait à sa place habituelle, appuyé de côté à une des colonnes du Stock- Exchange, le visage pâle et défait comme celui d’un homme que vient d’atteindre un coup terrible. Le désarroi et la stupeur régnaient à la Bourse, et rabattement de Rothschild n’était guère de nature à rassurer qui que ce soit. On l’observait, on échangeait des coups d’œil significatifs, on prévoyait de désastreuses nouvelles. Ne savait-on pas qu’il arrivait du continent et que ses agents vendaient ? Dans la vaste salle silencieuse, secouée par moments de bruyantes clameurs, les spéculateurs erraient comme des âmes en peine, discutant à voix basse l’attitude affaissée du grand financier. Ce fut bien pis quand le bruit courut qu’un ami de Rothschild dit tenir de lui que Blücher, avec ses cent dix-
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sept mille Prussiens, avait essuyé une terrible défaite, le 16 et le 17 juin, à Lignv, et que Wellington, réduit à une poignée de soldats, ne pouvait espérer tenir tête à Napoléon victorieux, libre désormais de disposer de toutes ses forces. Ces bruits se répandirent comme une traînée de poudre dans la cité. Les fonds baissèrent encore; on considérait la partie comme perdue.
« Pourtant quelques fous semblaient tenir bon encore, car on signalait, par moments, des achats importants, suivis d’accalmie. On les attribuait à des ordres venus du dehors, donnés la veille par des spéculateurs mal renseignés ; ils se produisaient quand le découragement s’accentuait, intermittents et comme au hasard.
« Cette journée, puis la matinée du lendemain, s’écoulèrent ainsi. Dans l’après-midi seulement, éclata la nouvelle de la victoire des alliés. Nathan lui- même, le visage radieux, la confirmait à qui voulait l’entendre. D’un bond, la Bourse remonta aux plus hauts cours. On plaignait Rothschild ; on supputait le chiffre de ses pertes ; on ignorait que, s’il avait fait vendre par ses courtiers connus, il avait fait acheter, sur une bien plus vaste échelle, par des agents secrets, et que, loin d’ètre en perte, il réalisait plus d’un million de livres sterling de bénéfice1. »
Un coup de filet de trente millions de francs : jamais la mer du Nord ne s’était révélée si poissonneuse!
1 The Rothschilds , by John Reeves. — Reçue des Deux Mondes ,
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Que doit-on penser d’un pareil gain? et quelle impression en est-il resté dans les esprits ?
Il semble qu'au point de vue de la morale on doive considérer cinq choses autour de ce lucre tiré de Waterloo :
L’entreprise,
Les chances,
L’opération financière,
Le silence gardé par Rothschild sur l’issue de la bataille,
La feinte avec laquelle il a agi.
L’entreprise ? — Elle a été, pour lui, pleine de fatigues et de dangers.
Les chances ? — Elles ont été incertaines au début, puisque nul batelier ne voulait diriger la frêle embarcation, et qu’il s’est exposé, devant une mer mugissante, à être englouti.
L’opération financière? — Elle lui était permise, attendu que la Bourse de Londres existait depuis l’an 1571, inaugurée par Elisabeth sous le nom de R.oyal- Exchange. Maints banquiers et financiers lui donnaient l’exemple des opérations.
Le silence sur l’issue de la bataille de Waterloo ? — Il n’était pas tenu d’en sortir, vu qu’il n’était qu’un
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simple particulier, sans rôle officiel, nullement chargé de renseigner le public.
Mais la feinte avec laquelle il a agi ? — Ah ! c’est là la ligne noire sur le lucre des trente millions.
En apercevant, dans la salle de la Bourse, ce visage abattu, funèbre, de Rothschild, en prêtant l’oreille au récit de la défaite de Blücher à Ligny , on se hâtait de vendre, de se débarrasser de ses titres : ne les eût-on pas gardés sans ce visage, sans ce récit? Les uns disent: C’est probable. Les autres disent : Les mauvaises nouvelles, apportées par les courriers officiels et confirmées par les hommes d’Etat, suffisaient à l’effondrement du marché. Ils ajoutent : Rothschild n’était pas tenu d’avoir un visage différent des événements connus, ni d’apporter d’autres récits que ceux qui se lisaient au journal officiel. Le mieux pour l’israélite eût été, assurément, de se tenir enfermé chez lui, tout en faisant acheter par des agents secrets les titres en baisse sous l’impression de la débâcle, mais sans augmenter et presser la débâcle par sa présence affaissée et son air lugubre.
A la suite de cette investigation morale, doit-on dire que le lucre de Waterloo tombe sous le coup de la sentence de Mabillon : Que les fortunes énormes et mal acquises sont un scandale public et révoltant ?
Les avis seront, sans nul doute, partagés, dans un monde superficiel. Mais le sentiment favorable à Nathan Rothschild aura peine à expliquer et à dissiper l’impression douloureuse qui en est restée dans les esprits, et dont nous ne rapportons que l’écho le plus respectueux :
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« Impossible de voir une fortune dont l’origine soit plus honorable (le dépôt confié par le landgrave de Hesse- Gassel). Mais un fleuve, clair à sa source et dégagé de fange, ne roule pas toujours vers son embouchure des flots aussi limpides... Le lendemain de la bataille de Waterloo, Nathan Rothschild réalisa, sans trouble et sans remords, un coup de filet de trente millions1. »
Émue de cette déviation, plus encore que des interprétations défavorables, l’opulente famille s’efforcera, dans la suite, de rappeler la clarté de sa source et de repousser la fange, en creusant, au milieu de sa colossale fortune, un lit superbe à la bienfaisance:
La morale chrétienne inspirerait mieux encore !...
M, de Chateaubriand, rapportant les pourparlers de hauts personnages après les événements que nous venons de raconter, caractérisait la puissance de l’un d’eux par cette phrase :
« Le Maître des rois repartit : Il faut savoir si on lui en laissera le temps 2 ! »
Il semble, à la majesté du qualificatif et à la suffisance de la réponse, qu’on soit ramené par l’écrivain à l'épisode de Napoléon à Dresde, alors que, dictant la loi à l’Europe, il était environné d’une cour plénière de rois. Qu’on se détrompe : il s’agissait de Rothschild.
1 Eugène de Mirecourt, les Contemporains : Rothschild.
2 Chateaubriand : Négociations, colonies espagnoles, lxxvii.
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La plume de Chateaubriand ne s’est point méprise en écrivant : le maître des rois.
En effet, le soir même où finissait et disparaissait l’empire napoléonien, un autre commençait à poindre sur l’horizon. Etrange empire que celui-là ! il ne ressemblera en rien à tous ceux qui l’ont précédé. Dès 1815, le nom emprunté à l 'enseigne rouge brille déjà comme celui d’une maison souveraine : le maître des rois s’annonce!
Les moyens que Napoléon a employés pour introduire et asseoir sa dynastie, Rothschild s’en servira aussi, sous une forme nécessairement hébraïque :
Napoléon est entré dans la famille des rois, en soldat couronné, avec armes et bagages ; son mariage fut une conquête. — Rothschild y entrera, non par la chambre nuptiale, mais par la chambre du Trésor ; et la vieille Europe n’en sera ni moins stupéfaite ni moins silencieuse.
Napoléon avait imaginé de faire des rois. Ne donnait-il pas des trônes à tous ses frères, « afin de créer, disait-il, des points d’appui et des centres de correspondance au grand Empire »? — La maison Rothschild s’installe et trône bientôt dans cinq capitales de l’Europe, à Francfort, à Londres, à Vienne, à Naples, à Paris. Disposant d’énormes capitaux, les cinq frères établissent dans tous les coins de l’Europe des bureaux de correspondance. On les informe des moindres fluctuations des fonds publics. Ils n’opèrent qu’à coup sur, et leurs opérations sont enveloppées du -secret le plus impénétrable. L’or afflue dans leurs caisses comme une marée toujours grossissante. D’un bout du continent à l’autre, les rois les comblent d’honneurs.
ROTHSCHILD
Napoléon disait : « Où est Drouot ? » pour l’artillerie ; « Où est Murat? » pour la cavalerie. — Les rois et les gouvernements diront : « Où est Rothschild ? » C’est la coalition des capitaux qui commence, autrement puissante que celle des armées. Conquérants d’un nouveau genre, les capitaux marchent plus sûrement à la suprématie que l’épée de César.
Étrange et insolite empire ! redisons-nous. Il n’y aura que l’Église qui, en passant devant Yenseigne rouge, saluera avec cette fierté dont les premiers chrétiens, dans les arènes, accompagnaient leur salut à César: Ave , Cæsar , te judicaturi salutanA !
L’antique métropole de Notre-Dame de Paris, qui a vu le couronnement du César des aigles, a entendu aussi cette fière et émouvante péroraison, où la prophétie se mêle à l’histoire :
« Quand l’empereur Julien s’attaquait au christianisme par cette ruse de guerre et de violence qui porte son nom, et qu’absent de l’empire il était allé chercher dans les batailles la consécration d’un pouvoir et d’une popularité qui devaient, dans sa pensée, achever la ruine de Jésus- Christ, un de ses familiers, le rhéteur Libanius, rencontrant un chrétien, lui demanda, par dérision et avec toute l’insulte d’un succès déjà sur, ce que faisait le Galiléen; le chrétien répondit : Il fait un cercueil. Quelque temps après, Libanius prononçait l’oraison funèbre de Julien devant son corps meurtri et sa puissance évanouie. Ce que faisait alors le Galiléen,
1 Les gladiateurs avaient toujours dit, dans leur salut à César : Te morituri ..., les chrétiens y substituèrent fièrement : Te judicaturi.. !
ET WATERLOO
il le fait toujours, quels que soient l’arme et l’orgueil qu’on oppose à sa croix. Il serait long d’en déduire tous les fameux exemples; mais nous en avons quelques-uns qui nous touchent de près et par où Jésus-Christ, à l’extrémité des âges, nous a confirmé le néant de ses ennemis. Ainsi, quand Voltaire se frottait de joie les mains, vers la fin de sa vie, en disant à ses fidèles : « Dans vingt ans, Dieu verra beau jeu » ; le Galiléen faisait un cercueil: c’était le cercueil de la monarchie française. Ainsi, quand une puissance d’un autre ordre, mais issue de la sienne à quelque degré, tenait le Souverain Pontife dans une captivité qui présageait la chute au moins territoriale du vicaire de Jésus-Christ, le Galiléen faisait un cercueil : c’était le cercueil de Sainte - Hélène. Et toujours en sera-t-il ainsi, le Galiléen ne faisant jamais que deux choses : vivre de sa personne, et mettre au tombeau tout ce qui n’est pas lui i. »
Cette énumération appelle un complément, une demande et une réponse :
A l’incalculable et prépondérante fortune du maître des rois, le Galiléen prépare-t-il un cercueil ?
Oui, assurément ;
Mais fasse le ciel que ce cercueil soit le sépulcre même du Golgotha! car, à l’entour, le repentir et la richesse pourraient renouveler magnifiquement le plus acclamé des triomphes : celui des larmes et des parfums de Madeleine, la riche juive de Magdala2 !
1 Lacordaire, 43e conférence : « Des efforts du rationalisme pour dénaturer la vie de Jésus-Christ. »
2 D'après l’étymologie hébraïque, Magdala , domaine de Galilée qui fourni à Madeleine son nom, signifie magnificence.
La Prépondérance juive, II.