‹ La prépondérance juiveChapitre 32 sur 46 · CE QUE FUT NAPOLÉON, A LA LUMIÈRE DU LIVRE DE DIEU · texte numérisé non relu

CE QUE FUT NAPOLÉON, A LA LUMIÈRE DU LIVRE DE DIEU

I. Comme quoi le Livre de Dieu fournit les éléments d’une appréciation juste de Napoléon. — II. La Providence lui avait préparé la mission d’un Cyrus : son œuvre en présente l’ébauche. — III. Mais il s’est rapproché d’Hérode le Grand, dans ses passions et par ses attentats. — IV. Appréhensions de Bonaparte sur son avenir. Un grand homme et son œuvre, au jugement de Dieu.

On 11e quitte qu’à regret les grands hommes, vivants ou morts. Après avoir étudié Napoléon dans ses rapports avec le peuple d’Israël, nous avons demandé à cette figure extraordinaire la permission de la définir et de la résumer dans un jugement où la Bible fournirait les éléments de vérité.

Beaucoup de jugements ont été portés sur Napoléon.

La plupart, dans le principe, se ressentaient de l’antiquité païenne. C’est un parallèle devenu banal que celui de Napoléon avec César, Annibal, Alexandre. Lui-même, de son vivant, l’appelait et le posait. Une littérature enthousiaste l’a ensuite poussé à l’extrême,

trouvant « que l’homme dont le nom remplit le monde et qui s’est emparé du temps, de l’espace, de l’imagination, de la pensée, a sa place marquée au-dessus des Alexandre et des César b » Il est hors de conteste, cependant, que, comme guerrier, Napoléon égale, et dépasse même, les plus grands capitaines: jamais nom n’est allé aussi loin que le sien, sur l’aile de la foudre !

Deux historiens, l’un dont la plume est un pinceau, l’autre dont la plume est un scalpel, mais les premiers de tous, l’ont jugé en lui-même, et à fond, dans sa personne, ses entreprises, son œuvre : Thiers et Taine 1 2. Il y a, comme on a dit avec beaucoup d’esprit, le Napoléon de M. Thiers et le Napoléon de M. Taine. On convient généralement que tous deux ont péché contre les règles de la perspective, T un par excès, l’autre par défaut. Thiers, en exagérant les proportions, transporte assez souvent son héros et l’épopée napoléonienne dans le domaine de la légende. Taine, en examinant de trop près, et continuellement, les défauts et les petits côtés de la personne, a rapetissé le grand homme.

Nous osons espérer que notre appréciation sera trouvée juste, parce qu’elle s’isole de tous les partis, et qu’elle s’est inspirée du Livre de Dieu. Lorsqu’il s'agit de parallèles, la Bible fournit des types illuminateurs et surs : il y a là une galerie de portraits qui éclaire tontes les autres physionomies. En outre, elle fait éviter ces deux écueils, le danger d’exagérer, et celui de rape-

1 Dézobry.

2 Thiers, Histoire du Consulat et de l'Empire ; Taine, Les Origines de la France contemporaine : le Régime moderne .

tisser : car la Bible est aussi un phare. Nous avons donc cotoyé, à sa lumière, la grande figure ; nous étions plein de respect pour la personne, d’admiration pour les prodiges, de tristesse pour les fautes, de compassion pour les malheurs. A l’expiation sur le rocher de Sainte-Hélène, ces vers de Lamartine nous revinrent à la mémoire :

On dit qu’aux derniers jours de sa longue agonie,

Devant l’Éternité seul avec son génie,

Son regard vers le ciel parut se soulever :

Le signe rédempteur toucha son front farouche. . .

Et même on entendit commencer sur sa bouche Un nom!... qu’il n’osait achever.

Achève... C’est le Dieu qui règne et qui couronne;

C’est le Dieu qui punit; c’est le Dieu qui pardonne:

Pour les héros et nous il a des poids divers.

Que ce dernier vers est touchant, tout en semblant contenir une erreur! Dieu n’aura point d’égard à la condition des personnes : saint Paul le déclare 1 ; mais, à cause des difficultés qui accompagnèrent leur mission, les héros obtiendront, il est permis de l’espérer, la bonne mesure de la miséricorde.

Quelle est la plus belle figure de conquérant, au regard de la Bible ?

Est-ce Alexandre ?

Personarum acceptio non estlapud eum. (Ephes., vi, 9.)

Il s’en faut bien !

Le Livre de Dieu, comptant pour peu de chose ses vastes conquêtes et voulant faire comprendre combien il fut misérable avec toute sa gloire, dit :

« La terre se tut devant lui. Son coeur s’éleva et s’enfia. Il se rendit maître des peuples : après quoi il tomba malade sur son lit, et reconnut qu’il devait mourir i 2. »

La plus belle ligure de conquérant, de fondateur d’empire, célébrée par la Bible, c’est Cyrus. Le nom de Gy rus signifie soleil.

De tous les conquérants, de tous les monarques qui ont existé ou existeront, Gyrus est le seul dont la naissance ait été annoncée, et même, dont le nom ait été prononcé, cent cinquante ans avant son apparition. Voici le superbe passage qui l’annonçait dans Isaïe :

Moi , le Seigneurie dis à Gyrus qui est mon Oint , que fai pris par la main pour lui assujettir les nations , pour mettre les rois en fuite , pour ouvrir devant lui toutes les portes , sans qu'aucune lui soit fermée : « Je marcherai devant vous ; f humilierai les grands de la terre ; je romprai les portes d'airain , et je briserai les gonds de fer. Je vous donnerai les trésors cachés et les richesses secrètes et inconnues , afin que vous sachiez que je suis le Seigneur , le Dieu d'Israël , qui vous ai appelé par votre nom*. »

Eh bien, c’est à ce prince, à ce soleil si magnifiquement annoncé dans la Bible, qo’il convient de comparer

1 Premier livre des Machab., i.

2 Isaïe, chap. xlv.

Napoléon, durant la période qui s’étend de 1796 à 1 807. Chose remarquable, le grand Sanhédrin et M. de Chateaubriand se rencontrèrent pour saluer de cette comparaison la gloire alors grandissante, et pleine de pures espérances, du nouveau chef des Français :

Le Sanhédrin, en 1807, au milieu des adulations dangereuses que nous lui avons reprochées i, fut juste sur ce point : il remercia un nouveau Cyrus;

Et M. de Chateaubriand, en 1802 — avant le Sanhédrin — écrivant sa première préface du Génie du Christianisme , avait l’intuition du rapprochement entre Bonaparte et Cyrus : ce qui devait plus tard lui attirer une line raillerie 2.

Ni M. de Chateaubriand ni le Sanhédrin ne se trompaient.

Rappelons, en effet, succinctement ce que furent la physionomie et la mission de- Cyrus :

Enfant de la Perse, il mit aux pieds de sa patrie le

1 Voir plus haut pages 57-63.

2 En effet, dans une fine critique, M. Sainte-Beuve rappelle ce premier élan de Chateaubriand. La première préface, dit-il, du Génie du Christianisme se terminait par ces mémorables paroles :

« Je pense que tout homme qui peut espérer quelques lecteurs rend un service à la société en tâchant de rallier les esprits à la cause religieuse ; et, dût-il perdre sa réputation comme écrivain, il est obligé en conscience de joindre sa force, toute petite qu’elle est, à celle de cet homme puissant qui nous a retirés de l’abîme.

« Celui à qui toute force a été donnée pour pacifier le monde, à qui tout pouvoir a été confié pour restaurer la France, a dit, comme autrefois Cyrus : Allez , rebâtissez le Temple de Jéhovah.

« A cet ordre du libérateur, tous les fils du peuple choisi, et jusqu’aux moindres d’entre eux, doivent rassembler des matériaux pour hâter la reconstruction de l’édifice. Obscur israélite, j'apporte aujourd'hui mon grain de sable. »

Voilà ce que l'obscur israélite, encore obéissant, disait en présentant son tribut au nouveau Cyrus, et Cyrus de son côté l'entendit. (Sainte-Beuve, Étude littéraire sur Chateaubriand.)

sceptre de l’Asie. Il fonda l’unité de l’Orient. Dans le vaste empire des Perses vinrent se confondre, comme les fleuves dans l’Océan, tous les autres empires. Alors il y eut le siècle de Cyrus. Ce prince fut le héros le plus accompli dont il soit parlé dans l’histoire ancienne. Aucune des qualités qui font les grands hommes ne lui manqua : sagesse, modération, courage, grandeur d’âme, noblesse de sentiments, merveilleuse dextérité pour manier les esprits et gagner les coeurs, profonde connaissance de l’art militaire, prudente fermeté dans l’exécution des vastes projets, intime conviction qu’il n’était sur le trône que pour rendre ses sujets heureux. Il suffit de rapporter cette remarque d’un ancien : que, dans les écoles publiques dé la Perse, Gyrus ouvrit un cours de justice aux enfants, comme ailleurs on leur ouvre un cours de lettres. Mais « ce qu’il faut le plus remarquer, dit Bossuet, c’est que ce grand conquérant, dès la première année de son règne, donne son décret pour le rétablissement du Temple de Dieu à Jérusalem. Ravi des oracles qui avaient prédit ses victoires, il avoue qu’il doit son empire au Dieu du ciel que les juifs servaient b » Le ravissement de Gyrus auquel Bossuet fait allusion provint de la lecture du célèbre passage d’Isaïe que les juifs captifs à Babylone montrèrent à leur libérateur1 2, passage dans lequel la venue et le nom de Gyrus étaient annoncés, comme nous l’avons dit, cent cinquante ans avant sa naissance. Certes, ce privilège unique dans l’histoire, puis la majesté du grand empire

1 Bossuet, Discours sur V Histoire universelle, Repartie, époque vu. — IIe partie, chap. vi.

2 Josèphe, Antiq. Jud., xi, 1. 2.

qu’il fonda, et surtout son obéissance aux vues de l’Eternel en rétablissant le Temple et le peuple de Dieu, justifient, pour Cyrus, la signification de soleil attachée à son nom.

Or, Napoléon, durant la première période de son règne, put véritablement donner les espérances d’un Cyrus, ramené par la main de la Providence.

Que le lecteur veuille bien se représenter quelqu’une de ces régions polaires soumises à la privation du soleil une partie de l’année. Les habitants ne l’ont plus revu depuis très longtemps. Que de privations ils ont endurées durant ces journées lugubres! Ils ont vécu dans des cavernes. Ils n’ont entendu que les cris rauques d’oiseaux voraces, que les hurlements des ours. Huit longs mois d’attente! Mais un matin, un filet d’or a coupé l'horizon : c'est le soleil! Se figure-t-on la joie de ces pauvres habitants? Ils le regardent, ils lui parlent, iis le contemplent comme une nouveauté, ils le bénissent comme l’image de la Divinité.

Quelque chose de cette émotion, de cette extase, s’est produite, assurément, à l’apparition de Bonaparte. On avait vécu sous la Terreur. L’horreur, le silence et la nuit avaient fait, de la France, une terre glaciale. D’autre part, Bonaparte était allé en Orient, dans ces contrées mystérieuses d’ou vient la lumière. Tout à coup, sans être attendu, il revient d’Égypte, arrive à Paris, et suivi de ses grenadiers et de vingt victoires, lance aux Jacobins cette apostrophe : Qiï avez-vous fait de la France ? C'était l’éclat du soleil qui déchirait la nue et reparaissait sur la France!

Puis, à la suite de cet éclatant lever, que de rayons

en tons sens, que d’œuvres fécondées par son génie! Rien n’échappe à son perçant regard, rien n’est laissé de côté par sa sollicitude. Il répand ses bienfaits sur les chrétiens et sur les Israélites, sur les noirs et sur les blancs, sur les armées et sur les écoles, sur la législation et sur l'agriculture : comme l’astre du jour qui luit avec autant de splendeur sur les campagnes paisibles et sur les champs de bataille! Quelle carrière de gloire que celle qui présente le cortège des maréchaux, les aigles, la garde, la Légion d’honneur ; le Concordat et les églises rouvertes ; le Code civil et l’Université, dont on n’aperçoit alors que les côtés tutélaires ; l’École polytechnique, le creusement des ports et des canaux, la réparation des routes ; la Banque de France ; la Madeleine et le Panthéon ; le pont d’Austerlitz jeté sur la Seine; la colonne Vendôme, l’Arc de Triomphe du Carrousel ; l’étonnement de l’Europe, les regards de tous les souverains tournés vers les Tuileries ; et pardessus tant de choses illustres, la présence de Pie VII à Notre-Dame pour sacrer Napoléon restaurateur de l’ordre et de la religion dans la société française !

En vérité, devant cet ensemble de services et cette profusion de rayons, n’était-on pas fondé à saluer l’apparition d’un nouveau Cyrus ? La Providence se complaisait dans cette reproduction. L’ébauche en est restée fixée dans la première période de l’Empire. A quatre-vingt-dix ans de là, elle ne s’est pas effacée. On vit encore en France sur l’énorme gloire que Napoléon a amassée.

Pourquoi faut-il que cette apologie ne convienne pas à toute l’étendue de l’Empire ? Mais une seconde période

fait suite où l’on ne rencontre plus Cyrus. Qui donc rencontre-t-on ?

Une autre figure biblique : Hérode le Grand.

Hélas ! oui, quand les traits de Gy rus, que la Providence avait voulu repeindre sur le visage de Napoléon, s’altérèrent, l’Empereur se mit à exprimer Hérode le Grand.

Get Hérode est celui qui occupe le trône de Judée au moment où le Christ vient au monde.

Que présente le type d’Hérode le Grand?

Le lecteur nous saura gré de le lui dire, ce monarque étant demeuré inconnu pour beaucoup, sous plus d’un aspect.

Le type d’PIérode le Grand présente la magnificence des vues et l’audace, mais aussi cette furieuse ambition de régner qui a recours à la cruauté, à l’irréligion, à toutes sortes de passions mauvaises.

C’était un parvenu qu’Hérode. Iduméen de nation, il était monté sur le trône de Judée avec l’aide des Romains. Afin qu’on fut forcé de mieux oublier son origine par la perte des traditions des anciennes familles, il fit brûleries archives et toutes les généalogies qui étaient conservées avec soin, depuis des siècles, dans le Temple de Jérusalem. Ombrageux et cruel, il se débarrassa de tous ceux qui le gênaient.

Restait, un jeune prince, âgé de dix-sept ans, Aristobule III, dernier rejeton des Asmonéens, cher au peuple : il fut noyé dans un bain, par ses ordres. Une fois paisible possesseur du trône, Hérode s’excita à l’accomplissement de choses pompeuses, tant pour l’avantage des Juifs que pour la gloire des Romains, et ce furent ses magnificences qui lui concilièrent le surnom de Grand, qu’ Athènes même lui reconnut. Sous le despotisme d’Hérode, on vit s’introduire dans la Palestine le luxe de l’empire romain, avec tous ses vices. Le désordre était autorisé par l’exemple du monarque. Il avait donné le diadème à la belle princesse Mariamne, dont les vertus étaient aussi remarquables que la beauté : il la fît périr par jalousie. Il professait la religion juive, mais il méprisait, au fond du cœur, toutes les lois divines et humaines. Il voulut cependant gagner la faveur des juifs en réparant leur Temple. A ce grand œuvre furent employés dix-huit mille ouvriers, pendant neuf ans. Le nouveau temple surpassa en splendeur celui que Salomon avait bâti. Majestueux sur la colline du Moriah, et dominant une vaste plaine, son aspect, dit Josèphe, frappait chacun d’étonnement et d’admiration. Il était entièrement construit d’un marbre blanc comme la neige, et son faîte était revêtu d’or massif : quand il réfléchissait les rayons du soleil, l’œil ne pouvait en supporter l’éclat. Mais Hérode profana cet admirable édifice en plaçant, comme signe de la suprématie spirituelle de César, un grand aigle d’or, sur la principale porte du Temple. Selon la loi de Dieu, il ne devait y avoir aucune figure. Les juifs furent irrités, ils renversèrent l’aigle, et le sang coula à flots

dans Jérusalem. Il coula ensuite à Bethléem, dans le massacre des Innocents. Mais pour un tyran tel qu’Hérode, accoutumé à tuer les hommes par centaines, qu’était-ce que ce carnage exercé sur de pauvres enfants de bergers? Pour faire diversion aux rigueurs et aux cruautés, ii occupa les juifs à de nouvelles et énormes constructions. C’est alors que fut bâtie la ville de Césarée avec des palais superbes, que Samarie fut somptueusement agrandie, que le mont Sion fut orné d’une demeure royale où le luxe et le génie prodiguèrent tous les ornements possibles, et qu’aux sources du Jourdain un temple fastueux fut dédié à Auguste. Comme toutes ces constructions étaient dans un style païen, et qu’il y avait là le renversemen't des mœurs de la patrie, le mécontentement devint général. Hérode le dompta en ne laissant plus au peuple aucun repos. Un temple fut bâti à Apollon dans l’ile de Rhodes, des promenades merveilleuses avec des arcades embellirent les rues d’Antioche, et la célébration des jeux olympiques fut rehaussée par des présents considérables qu’il envoya. Il va sans dire qu’un pareil prince ne devait pas laisser intact et tranquille le souverain Pontificat : toutes choses y furent brouillées ; les Grands Prêtres ne jouirent plus du droit d’hérédité, ils étaient créés ou destitués selon le caprice du roi. Il bouleversa aussi les noms des villes, et, à l’étonnement du monde entier, l’on vit en Judée les villes d’Antipater, d’Hérodion, d’Archélaus, de Tibériade, etc. Les tours mêmes de Jérusalem prirent les noms de Mariamne, d’Antonia, de Phasaëlis, si bien que, plus tard, Adrien n’aura besoin que d’inscrire sur la ville en cendres le nom

d’Ælia-Capitolina. Enfin, il mourut, après avoir lassé de meurtres et de corvées la nation juive. Il ne tint presque à rien que sa mort ne fût accompagnée de monstrueuses hécatombes1 II. Il expira dans des tourments affreux, rongé par les vers. Il est incontestable, cependant, qu’il eut de grandes qualités et fit de fort belles choses.

Voilà ce que fut Hérode le Grand.

Le rapprochement avec Napoléon ne se présente-t-il pas de lui- même ?

Comme l’Iduméen, le Corse est un parvenu, et, pour garantir la sûreté de son trône et de son empire, il a recours, lui aussi, aux moyens les plus terribles, au détrônement des autres rois, et aux passions mauvaises. A côté du meurtre du jeune Aristobule III, noyé dans un bain, ne voit-on pas, venant se ranger lugubrement, le meurtre du duc d’Enghien, fusillé dans les fossés du château de Vincennes ?

Est-ce que la tin tragique de Mariamne, l’épouse aimée, ne fait pas songer au rebut de Joséphine de Beauharnais ?

I Étendu sur un lit de douleur, courbé sous la main vengeresse de Dieu, que ses contemporains eux-mêmes ne pouvaient s’empêcher de reconnaître, le corps dévoré avant la mort parla pourriture et les vers, Hérode, âgé de soixante-dix ans, le cœur encore plein de haine contre Dieu et contre les hommes, voulut couronner par un dernier forfait une vie ^remplie de crimes et d’horreur.

II ordonna sous peine de mort aux juifs des principales familles de son royaume, aux chefs des différentes tribus, de venir le trouver à Jéricho. Puis, les ayant fait enfermer dans le nouvel hippodrome, il commanda, par un raffinement de cruauté inouïe, qu’aussitôt qu’il aurait rendu l’àme on les fît mourir tous en masse en les perçant de traits, afin qu’à sa mort tout le pays fCit jeté dans la consternation, et que son trépas fût pleuré par un deuil universel. (Josèphe, Antiquité lih. XVII, cap. vin ; et Bell. Jud.y lib. 1, cap. xxi.)

Du reste, mêmes emportements chez Hérode et chez Napoléon, et aussi mêmes appels à la duplicité : ils savent, l’un et l’autre, mêler à la colère du lion la ruse du renard. Hérode n’eut certainement pas désavoué la mauvaise foi qui rattacha les articles organiques au Concordat ; et Napoléon n’eût pas blâmé l'hypocrisie qui, de Jérusalem, guida vers Bethléem les rois Mages, pour les aider à trouver le Messie.

Même cœur de marbre chez tous les deux : mais celui d’Hérode est plus dur.

Tous deux cherchent à faire grand, à éblouir par la magnificence : ils y réussissent. Ils précipitent leurs sujets dans la gloire.

Tous deux ne laissent aucun repos à leurs peuples : Hérode accable la Judée de constructions pompeuses, et Napoléon étouffe la France sous les conquêtes et les couronnes.

Pour l’un comme pour l’autre, la vie de l’homme ne compte pas. L’aigle d’or fait couler le sang à la porte du Temple, et les aigles de l’Empire le font ruisseler sur les champs de bataille.

Il vient un moment où les populations affolées en appellent au Ciel contre les deux tyrans. Mais ils ne disparaissent qu’ après avoir révolutionné toutes choses : Hérode a déchiré les archives de l’État, brûlé les généalogies des familles, bouleversé jusqu’aux noms des villes ; Napoléon a arraché et roulé dans un pêle-mêle européen les frontières, les peuples, les nationalités, les usages.

Ensemble, ils ont porté une main sacrilège sur ce qui est saint : les Grands Prêtres ont été destitués à Jérusalem, le Pape a été enlevé de Home.

Ils meurent, frappés tous deux par la justice divine : les vers rongent l’un tout vivant, l'autre se ronge luimême sur le rocher de Sainte -Hélène.

Entre Cyrus et Hérode le Grand, s’éclairant de tous les deux : telle apparaît la physionomie vraie de Napoléon le Grand ;

Restauratrice avec le premier, néfaste avec le second;

Sur le premier l’avait calquée la Providence ; vers le second l’a entraînée la Révolution.

11 s’est levé avec Gyrus, et il est tombé du côté d’Hérode.

Son œuvre, aux 'deux périodes si disparates, aurat-elle été profitable ? Char du soleil, puis char armé de faux, son passage aura-t-il été utile à la France et à la société ?

Laissons Bonaparte répondre sur Napoléon :

N’étant encore que Premier Consul, il s’était rendu à Ermenonville, très beau domaine dans l’Oise, où le comte de Girardin avait offert en 1778 un asile à Jean- Jacques Rousseau : le philosophe y avait passé ses derniers jours, puis y avait été inhumé au milieu d’un lac du parc, dans une île appelée île des Peupliers.

Le noble propriétaire raconte ainsi dans ses Mémoires la visite de Bonaparte :

« Arrivé dans l’île des Peupliers, le Premier Consul s’arrêta devant le tombeau de Jean- Jacques Rousseau et dit : Il eût mieux valu pour le repos de la France que cet homme F eût jamais existé .

« — Eh pourquoi, citoyen consul ?

<( — C’est lui qui a préparé la B évolution française.

« — Je croyais que ce n’était pas à vous à vous plaindre de la Révolution.

« — Eh bien , V avenir apprendra s il ne valait pas mieux , pour le repos de la terre , que Rousseau ni moi n’ eussions jamais existé.

« Et il reprit d’un air rêveur sa promenade1. »

L’avenir évoqué par le sévère visiteur a apporté ses leçons.

Elles sont sous les yeux de tous ;

En ce qui concerne les juifs, sans Rousseau il n’y eût pas eu, pour eux, l’émancipation telle qu’elle s’est faite, au nom des Droits de l’homme.

Et sans Napoléon, il n’y eût pas eu, à la suite du grand Sanhédrin, l’organisation commencée de ce peuple au sein des autres peuples qui, eux au contraire, se désorganisaient.

Mais au-dessus du jugement de Bonaparte, il y a le jugement de Dieu ; et, dans la stratégie de la divine miséricorde, il y a des mouvements qui sauvent la personne d’un grand homme et son œuvre.

La personne :

1 Stanislas Girardin, Journal et Mémoires, m, Visite du premier Consul à Ermenonville.

Brillante carrière de Napoléon dans la justice et la vérité, tu n’as pas été longue, parce que toute créature humaine est incapable de soutenir longtemps le rôle de soleil qui n’appartient qu’à Jésus- Christ. Seul, le Christ de Dieu est le soleil de l’humanité. Même Cyrus, sa figure prophétique i, n’a pu soutenir ce rôle jusqu’à la fin 2. Napoléon a donc vite décliné, et il est allé s’éteindre dans une île perdue de l’Atlantique. Et là, un acte de repentir, sur le crépuscule du soir, un dernier soupir dans la charité, n’ont-ils pas rendu à l’astre humilié, de l'autre côté du temps, le radieux éclat de ses premiers matins ? Que Dieu lui ait fait cette grâce, le Dieu qui pardonne et couronne !

Mais l’œuvre?

L’œuvre pour laquelle Bonaparte, dans l’ile des Peupliers, devant le tertre de Rousseau, était comme effrayé de sa propre existence, elle a, hélas! abouti à des ruines et des décombres qui, après bientôt un siècle, n’ont pas fini de s’amonceler. Mais là encore Dieu et sa miséricorde voudront avoir le dernier mot. Voici la superbe marche du Tout-Puissant décrite à la première page des Écritures :

Pour chacun des six jours de la création, le récit

1 Cyrus fut la figure du Christ, lorsqu’il délivra les israélites de la captivité de Babylone, qui était le type du royaume de Satan.

2 La nouvelle inscription de Cyrus découverte à Babylone, dite Brique de Cyrus , jette sur son caractère religieux un jour inattendu. Les historiens l’avaient représenté jusqu’ici comme un monothéiste fervent, un destructeur des idoles, un fidèle sectateur de la doctrine de Zoroastre. Or il résulte de l’inscription nouvelle que non seulement il ne fut pas persécuteur des idolâtres, mais qu’il prit part à leur culte et accepta leurs idées, au moins dans une certaine mesure. La politique l’emporta en lui sur le zèle religieux. (Vigouroux, la Bible et les Découvertes modernes , t. IV, •p. 556.)

La Prépondérance juive^ IL

biblique apprend que Dieu partait du soir pour aboutir au matin. Dieu dit : Que la lumière soit, et la lumière fut. Et du soir et du matin se fit le premier jour. — Dieu dit : Que le firmament apparaisse au milieu des eaux, et qu’il sépare les eaux d’avec les eaux, et il donna au firmament le nom de ciel. Et du soir et du matin se fit le deuxième jour, — Dieu dit : Que la terre produise de l’herbe verte qui porte de la graine, et des arbres fruitiers qui portent du fruit. Et cela se fit ainsi. Et du soir èt du matin se fit le troisième jour. — Et de même pour les autres jours.

Le Créateur partait donc du soir pour aboutir au matin ; mais d’où vient que son point de départ n’a pas été le matin pour aboutir au soir ?

Dans sa sagesse et sa bonté, Dieu prévoyait que l’homme, par des faiblesses, des erreurs et des dépravations, ramènerait fréquemment la nuit dans l’œuvre qui allait lui être confiée ; que les riches couleurs de l’ordre physique et les belles vertus de l’ordre moral seraient souvent comme anéanties par les ombres du soir ; et que, là où circulait la vie, s’étendraient l’horizon noir et l’effroi : et alors, infiniment miséricordieux, il daigna, dans les six jours de la création, partir constamment du soir, afin d’apprendre à l’homme que sa Providence ne se laisserait pas vaincre par l’obscurité, et que, quelles que fassent les époques de décadence, de ruines et de ténèbres que produiraient, dans le cours des âges, la faiblesse et la perversité humaines, la Providence, elle, dans les jeux de sa sagesse et de son amour, aboutirait toujours au matin.

Nous sommes au soir du siècle qui posséda Napoléon.

Aux transformations salutaires que son génie a suscitées, son bras a associé bien des ruines, et les ruines, à cette heure, émeuvent plus que les transformations. Même, les décombres n’ont pas fini de s’amonceler, car le géant, s’il revenait, estimerait jeux d’enfants les moyens qu’il avait de renverser les barrières, en comparaison de ceux que la science a, depuis lui, livrés aux hommes. Autour des ruines, tout le monde est debout, et chacun se demande avec anxiété : Que peut- on espérer ? Doiton espérer ? Que va-t-on devenir ?

Les uns disent : Des ruines un aigle peut encore sortir !

Les autres disent : Une fleur royale peut seule les recouvrir et les faire oublier.

D'autres disent : C’est l’acheminement à la dernière ruine et à la consommation des siècles.

Il nous suffit, à nous, pour espérer, d’écouter d’abord du côté du Vatican, puis, de prendre notre vieille Bible et d’y relire, à la première page, la marche du Tout-Puissant : Il partait du soir pour aboutir au matin.

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