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LA PRÉSIDENCE DE LA CIIAMRRE SOUS LA MONARCHIE DE .11 IF.LET

suivi par la majorité de la Chamhrc. Quclquorois cependant il parla contre le sentiment de cette majorité et même au j^rand déplaisir des ministres dont il n'hésitait pas à combattre les projets. Au mois d'août 1835, à la suite de l'attentat Fiesclii, le gouvernement avait présenté des projets de lois qui, pour donner compétence à la Cour des l^airs, érigeaient certains délits de presse en attentats contre la sijrelé de l'Etat. Dupin était choqué dans ses sentiments de juriste par ces dispositions et il eut le courage d'exprimer tout haut son opinion qui était défavorable au projet ministériel. A la séance du '23 août liî35. il combattit très vivement la loi proposée, comme juriste, disait-il, parce qu'on voulait transformer de simples délits en attentats contre la sûreté de l'Etat, comme président de la Chambre, parce qu'en attribuant compétence à la Cour des Pairs, on afïaiblissait comparativement la Chambre des Députés. Cette fois d'ailleurs, la loi devait être adoptée malgré l'intervention du président de la Chambre et bien qu'il eut voté contre le projet (1).

Dupin, on le voit, ne se considérait pas comme privé du droit de vote par sa qualité de président. En temps ordinaire, il est vrai, il en usait rarement, mais lorsque l'assemblée lui paraissait divisée sur une question qui lui tenait à cœur, il n'hésitait pas à apporter l'appui de son suffrage à l'opinion qui avait ses préférences (2). Dans une circonstance célèbre, le vote sur le projet de loi de disjonction, le suffrage du pré-

(1) V. Dupiw, op. cit., m, p. 173 et s. Journal le Temps, 1" sept. 1835 : V. également sur une intervention malheureuse de Dupin contre un projet de loi accordant pension à la comtesse de Lipona, veuve de Murât, Dupiif, op ci' , III. p. MO. Dupin raconte qu'une cabale s'était formée pour l'empêcher de prendre la parole et qu'il fallut une injonction précise de sa part à l'un djs vice-i)résidents pour le décider à monter au fauteuil. A la tribune, la voix do Dupin fut couverte par les interruptions et il eut beaucoup de peine à se faire entendre.

(2) V. DupiR, op. cit , t. m, p IS, 340 et s.

sident fut même la cause de l'échec du projet, échec qui devait entraîner la retraite du ministère (1).

On peut discuter sur l'opportunité de l'intervention d'un président d'assemblée dans les discussions et les votes de l'assemblée. On peut se demander si Dupin n'a pas compromis lui-même son autorité de président en se mêlant ainsi constamment aux luttes parlementaires. On ne peut s'empêcher pourtant de reconnaître qu'il a fait preuve dans la plupart de ces circonstances d'un réel sentiment d'indépendance et d'un courage d'autant plus méritoire que, président de l'assemblée, il aurait pu se retrancher derrière sa magistrature pour se dispenser de prendre parti dans les discussions et les ([uerelles de son époque.

S'il l'avait fait, il aurait vraisemblablement conservé la présidence pendant toute la durée de la Monarchie de Juillet. En prenant une part trop active aux discussions de la Chambre et en combattant en tirailleur solitaire, il finit, au contraire, par s'aliéner tous les partis et s'usa en quelque sorte luimême. Dès les premières années de sa présidence, il avait manifesté peu de sympathie au ministère du maréchal Soult et, pendant la session de 1834, le bruit se répandait à la Chambre qu'il était le chef d'un tiers parti libéral constitutionnel.

Ce tiers parti était formé d'éléments assez divers et représentait moins un corps de doctrines qu'un état d'esprit où se mêlaient des aspirations à l'indépendance et des susceptibilités provenant d'amours propres froissés. M. Dupin, dit M. Thureau-Dangin (2), « par plus d'un trait de son esprit et de son caractère était l'homme du tiers parti : indépendance

(1) Y. infra, p. 381.

(2j Tuuiieau-Dangin, op. cit.. Il, p. 264,

i\ PUiîsinENCi: \)E LA ciiAMum-: sous \.\ m(knaiu:iiik di: ji iij.kt )i7î)

raiilas(|ue, ôi^oïslo, envieuse, ne permettant jamais de prévoir (lequel coté il allait se ranger,., inconséquence d'une vanité bourgeoise qui se flattait de supprimer toutes les aristocraties et d'abaisser la monarchie sans se livrer à la démocratie dont elle avait peur..., ignorance des doctrines et haine des doctrinaires... Grande cependant eut été l'illusion des députés du tiers parti s'ils avaient cru pouvoir compter sur M. Dupin... Au lendemain du jour où il se laissait traiter et paraissait même se poser en chef de ce groupe, le moindre péril, le plus petit risque de responsabilité suffisait pour qu'il se dégageât et se dérobât par quelque mouvement brusque, empressé à jurer ((ue le tiers-parti n'existait pas ou qu'il ne le connaissait pas ». Et, en effet, dans un discours politique prononcé, à l'ouverture de la session de 1834-1835, sur les négociations qui avaient suivi la démission du maréchal Soult, Dupin niait énergiquement être le chef du tiers parti (1).

Il n'avait pas tout à fait tort de le faire, car le tiers parti ne pouvait guère s'attribuer pour chef un homme qui entendait ne rien abdiquer en sa faveur de son indépendance et de sa liberté d'action. Dupin se contentait de combattre pour son compte, comme il le fit au mois d'août 1835, lors de la présentation et de la discussion des projets ministériels qui devaient devenir les lois de septembre. L'attitude de Dupin dans cette circonstance devait d'ailleurs lui aliéner une fraction de l'assemblée et, à fouverture de la session de 1836, il n'obtenait qu'une majorité inférieure à celle de ses précédentes élections. La partie la plus ministérielle de la Chambre avait adopté la candidature de M. Sauzet, le rapporteur des lois de septembre et le futur successeur de Dupin, qui devait peu à peu gagner tous les suffrages que Dupin allait perdre.

La session de 1836 fut marquée par des crises ministé-

(1) V. Dupin, o^). cit., III, p. 126.

rielles dans lesquelles Dupin jouait toujours un rôle. Très lié avec le roi Louis-Philippe, il était appelé aux Tuileries toutes les fois que le Roi avait à constituer un nouveau ministère et il lui donnait sur la solution de la crise des conseils que le Roi ne goûtait pas toujours extrêmement et qu'il ne suivait parfois qu'à contre-cœur. Dupin, toujours jaloux des prérogatives parlementaires, estimait que les ministres devaient gouverner en s'appuyant étroitement sur les Chambres et il vantait au Roi la maxime fameuse, « Le Roi règne et ne gouverne pas » , pour laquelle Louis-Philippe n'avait aucune sympathie (1). Il enseignait également au Roi les vraies pratiques du gouvernement parlementaire en l'engageant à ne pas former lui-même les ministères, mais à désigner simplement un chef de cabinet qui choisirait ensuite ses collaborateurs (2). Pendant la session de 1836, Dupin eut l'occasion de soutenir à la Chambre le cabinet de M. Thiers qui partageait ses idées sur le gouvernement parlementaire et qui gouvernait suivant ses principes (3). Mais, au mois de septembre 1836, le cabinet Thiers devait se retirer et il était remplacé par un ministère présidé par le comte Mole dans lequel les doctrinaires étaient représentés par M. Guizot. Le cabinet Mole allait se heurter l'année suivante aux obstacles que Dupin devait mettre sur sa route à l'occasion du fameux projet de loi de disjonction. Ce projet avait pour but de séparer les poursuites dans les procès criminels où étaient impliqués à la

(1) V. Dcpm, op. cit , III, p. 311.

(2) V. Ddpih, op. Gif., III, p. 19.^.

(3j Lo 1*^'" mai ISSb, dans son discours au Roi, à l'occasion de sa fôte, Dupin avait déclaré que la France ne voudrait pas voir confier ses destinées à ceux qui voulaient la ramener en arrière. Le parti doctrinaire, qui s'était cru visé par cette phrase, avait, le 3 mai, soulevé un incident de séance et demandé des explications au président Quelques jours après, le 16 mai, Thiers avait été à son tour h la Chambre lohji't d'accusations injustes. Dupin était intervenu d'autorité et avait pi()[)()sé d'office l'ordre du jour dont le vote avait mis fin au débat.

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lois (les militaires el des civils, coiUraireineiil a la règle de riiulivisihilité des poursuites contre les auteurs des UK^ines infractions. Il avait été déposé à la suite de réchaulïburée de Strasl)Ourg provoquée par le prince Louis Napoléon Bonaparte et dans lacjuelle s'étaient trouvés compromis des civils et des militaires qui, poursuivis devant la Cour d'assises, y avaient tous été acquittés (1).

Dupin, comme jurisconsulte et comme magistrat, ne pouvait approuver le projet gouvernemental qui était contraire à une règle essentielle de la procédure criminelle et, très courageusement, car il était, en même temps que président de la Chambre, procureur général à la Cour de cassation, et à ce titre fonctionnaire amovible, il prit la résolution de le combattre énergiquement : « Je ne m'étais jamais inscrit à l'avance pour aucune discussion générale, dit-il dans ses Mémoires... Cette fois, je fis exception à mes habitudes. Je me fis inscrire contre le projet pour la discussion générale et je m'arrangeai pour être inscrit le premier (2). » La discussion s'ouvrit le 28 février 1837. Dupin, après avoir indiqué que le sentiment de sa responsabilité lui faisait un devoir d'intervenir dans un débat qu'il était en mesure d'éclairer, traita à fond la question au point de vue historique et juridique et, malgré les efforts du rapporteur et des orateurs ministériels, amena l'échec du projet qui devait être rejeté par 211 voix (3) contre 209. Cet échec devait entraîner lui-même

(1) Le principal inculpé, Louis Napoléon Bonaparte, avait été arraché des mains de la justice par un ordre du ministre de l'Intérieur, délibéré en conseil des ministres. Pendant la discussion de l'adresse, le 19 janvier 1837, Dupin n'avait pas craint de critiquer très vivement cette décision en déclarant qu'elle constituait un excès de pouvoir manifeste. \. Dupm, op. cit., III, p. 256.

(2) Dupin, op. cit., III, p. 265.

(3) Dont celle du président. Le parti doctrinaire devait attaquer très vivement Dupin à raison de son attitude dans cette circonstance. On avait même demandé sa révocation des fonctions de procureur général à la Cour

la chute du cabinet ou plutôt de ses ministres doctrinaires. Le comte Mole devait réussir en effet à constituer un nouveau ministère qui allait se maintenir au pouvoir pendant deux ans, en donnant à la prérogative royale une extension qui finit par déplaire aux cliel's de groupes de la Chambre.

Dupin avait, jusqu'à la fin de 1838, évité de se prononcer entre le cabinet Mole, soutenu par le parti de la Cour et la coalition parlementaire qui s'était formée pour le renverser. Mais, en décembre 1838, la question de la présidence fut l'occasion d'une première lutte entre le ministère et la coalition et Dupin devait forcément y ctre mêlé. Le parti doctrinaire l'avait mis en demeure de prendre parti et, sur son refus, (1) avait décidé les autres coalisés à porter Hippolyte Passy à la présidence. Le ministère avait alors pris pour candidat Dupin qui s'était laissé faire. L'élection eut lieu le 18 décembre et la lutte fut très chaude. Dupin devait finalement l'emporter, mais au troisième tour seulement et par 183 voix contre 178 à Hippolyte Passy. Le 22 décembre, il reprenait possession du fauteuil présidentiel en déclarant

de cassation. Dupin écrivit au Roi pour lui expliquer sa conduite et l'assurer qu'il n'avait pas cru pouvoir mieux défendre la Royauté qu'en combattant une loi plus capable de l'ébranler que de la soutenir. V. Ddpin, op. cit., III, p 276 et s. V. également sur les polémiques de presse engagées à cette occasion, id., p. 508.

(1) Dans une note adressée à ses électeurs le 5 décembre 1838, Dupin expliquait ainsi son attitude : « Le président, disait-il, ne prendra pas d'engagements vis-à vis du ministère parce qu'il sait très bien qu'un président inféodé à un ministère quelconque ne serait plus libre aux yeux de la Chambre et du pays. Il professe d'ailleurs hautement le principe qu'il ne peut pas y avoir de candidature ministérielle à la présidence sous l'empire de la Gliarte de 1830 qui, par une disposition expresse, a restitué à la Chambre la nomination directe de son président. Il n'en prendra pas non plus envers une fraction quelconque de la Chambre, fût-ce la majorité, car il faut qu'un président soit l'homme de tous et non pas seulement l'homme de quelques-uns ». V. Dupin, op. cit., III, p. 359. V. sur les polémiques de presse auxquelles donnèrent lieu ces déclarations, Durm, op. cit., m, p. 545. Le Journal des Débats approuvait l'attitude de Dupin et adop-

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« (ju'il ohcissail à la (-liainhi'O (I) " ol aiinoiKjail son inliMilion (l'abaiulonnor la pivsidonce à la lin do la session. Mais la session devait être très agitée et très pénible pour le président, puis(|u'elle devait être marquée par la lutte entre le cabinet 31olé et la coalition.

Dans la commission de l'adresse dont faisaient parties six coalisés, Dupin avait observé la plus grande réserve et avait assisté à toutes les délibérations sans prendre part aux votes. Au moment où la commission allait se séparer, il demanda à faire connaître son avis et, à la grande stupéfaction des ministériels, se prononça contre le ministère en le déclarant « insuffisant ». Cette attitude, dès qu'elle fut connue à la Chambre, surprit et scandalisa le parti ministériel qui avait soutenu Dupin lors de l'élection présidentielle. Dupin, dans ses Mémoires, essaie de la justifier en déclarant qu'il avait engagé à diverses reprises le Roi à renforcer le ministère et que c'est sur son refus quil avait été obligé de l'abandonner (2). Ce fait, fut-il exact, ne suffirait pas a expliquer un revirement aussi brusque que les amis de M. Mole qualifiaient de trahison ;3).

La discussion de l'adresse se poursuivit du 7 au 19 janvier 1839 et elle fut l'occasion de débats passionnés. Dupin manifesta dans ces séances orageuses une activité et une vigueur d'esprit incomparables et il retrouva dans la bataille une autorité que son attitude équivoque avait ébranlée. Un contemporain, M. Ortolan, a décrit ainsi son rôle vis-à-vis du ministère de la coalition : « La lutte entre M. Molle et tous

tait sa candidature. Les journaux doctrinaires l'accusaient au contraire de n'être ni impartial, ni étranger aux; luttes politiques et de mettre son pouvoir au service de ses opinions et de ses goûts personnels.

(1) Dupm, op. cit., III, p. 363.

(2) V. Dupin, op. cit., IU, ]). 360 et s.

(3) V. sur l'attitude de Dupin lors de la coalition parlementaire de 1839, TnuREAu Dangin, op. cit., III, p. 320. Ortolan, Notice biographique sur M. Dupin, 1840. p 166.

384 LIVRE II. TROISIÈME PARTIE. CHAPITnE II

les orateurs de la coalition l'ut vive, tenace, acharnée. Une seule fois, le président du Conseil laissa échapper une e?cpression trop vive et le président de la Chamhre dut le lui faire sentir bien qu'en termes adoucis. Mais il puisa dans cet avertissement même la force nécessaire pour faire respecter à son tour le président du Conseil dans sa défense si noble et si persévérante contre un si grand nombre d'assaillants (1). En un mot, toute cette présidence fut conduite avec une dignité, une vigueur et une impartialité remarquables ^2) ».

Dupin s'y faisait entendre pour la dernière fois car, descendu du fauteuil présidentiel à la fin de la session de 1839, il ne devait pas y remonter. Le cabinet Mole avait obtenu dans le vote sur l'adresse une petite majorité qu'il avaitestimée insuffisante. Il avait fait le pays juge du différend en faisant dissoudre la Chambre par ordonnance royale, mais le corps électoral avait réélu la plupart des coalisés et le ministère avait du démissionner. Sa disparition devait coïncider avec un désordre parlementaire inouï. Pendant des mois, les portefeuilles ministériels sont offerts, repris, acceptés et refusés. Dupin lui-même devient ministre pour cesser de l'être quelques jours après. Le 1" avril, un ministère intérimaire est constitué. Le 4 avril, à l'ouverture de la seconde session de 1839, Hippolyte Passy est élu président de la Chambre (3). Finalement, le ïi mai 1839, un cabinet présidé par le maréchal Soult arrive aux affaires avec Hippolyte Passy au ministère des Finances. Une lutte s'établit alors pour la présidence de l'assemblée entre M. Sauzet, candidat du ministère, et Thiers,

(1) V. notamment la séance du 16 janvier 1839, Moniteur, p. 161.

(2) OuTOLAN, Op. cit., p. 134.

(3) Il avait été vivement combattu par le centre gauche qui portait Odilon Barrot soutenu notamment par Thiers. Les journaux de gauche avaient très mal accenilli l'élection de M, Passy : « La Cour l'emporta, disaient-ils et la Chambre vient d'abdiquer ». V. T)iureau-Dangin, oj?. ci(., III, p. 381.

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candidat du conlro-gaucho. An premier tour, Thiers arrivait eu tète avec "201 voix contre 191) à M. Sauzel, mais au scrutin de ballottage, M. Sauzet devait être élu par *213 voix contre 20G à Thiers. Il allait à son tour occuper le fauteuil pendant près de neuf ans, jusqu'au Vi février 1848, en apportant à la présidence un genre d'esprit tout dilï'érent de celui de son prédécesseur et en lui donnant un tout autre caractère.

Autant Dupin s'était montré rude et batailleur, autant M. Sauzet devait se montrer doux et conciliant. Si Dupin avait vécu, et aussi péri, par la fermeté et l'énergie qu'il avait déployées, M. Sauzet allait, au contraire, se maintenir par une condescendance et un laisser aller non dénués de faiblesse qui plaisaient à beaucoup de membres de la Chambre parce qu'ils les laissaient libres de parler et d'agir à leur guise. M. Sauzet, ave î un talent et un mérite incontestables, n'avait pas en effet tout ce qu'il fallait pour présider avec autorité une assemblée aussi excitable et souvent aussi agitée que la Chambre des Députés de la Monarchie de Juillet. Homme doux et paisible, orateur harmonieux et séduisant, sa facilité de caractère et ses manières aimables lui rendaient peut-être plus commode qu'à Dupin la présidence des séances ordinaires ; mais ces qualités mêmes devaient le desservir aux jours de grands débats. Au milieu des troubles de l'assemblée, il était dérouté et désarmé ; il n'avait ni la présence d'esprit ni l'énergie nécessaires pour ramener le calme en arrêtant les interrupteurs ; il ne savait que puiser dans l'arsenal du règlement pour essayer de rétablir un silence qu'il réclamait sans réussir à l'imposer. Son prédécesseur Dupin a

dit de lui : « M. le président Sauzet est essentiellement un homme de bien ; il est doué d'éminentes qualités, une noble prestance, une voix sonore, une élocution brillante ; il était aussi capable de bien exposer que de bien résumer les questions dans une cour de justice ou dans un Conseil d'Etat. Il a été excellent avocat^ orateur habile en maintes occasions, bon garde des sceaux, homme foncièrement moral et religieux. Ajoutons des dons particuliers, une grande afFabilité de manières, des paroles caressantes pour le plus grand nombre, courtoises pour tous, un soin infini de ménager les amours propres et le bonheur de n'en blesser aucun... Avec tout cela cependant, M. Sauzet n'était pas trempé pour soutenir de grandes luttes. Aimable et bon président en temps calme, au moindre symptôme d'agitation, il éprouvait un tremblement nerveux qui se communiquait à tout son être. Pouvait-il changer sa nature? Dans les graves circonstances où il s'est trouvé, a-t-il dit ce qu'il devait dire? Pouvait-il empêcher ce qu'il a laissé faire? Ses intentions étaient droites, son dévouement n'était pas douteux. S'il n'a pas réussi, plaignons-le (1). » Dupin ne doit pourtant pas être cru sur parole dans un jugement sur son successeur et il faut voir de plus près à l'œuvre le président Sauzet.

Pendant les premières années de sa présidence, la tâche de M. Sauzet fut relativement facile. L'attention de tous les esprits se portait sur les événements extérieurs qui, pendant le second ministère de Thiers, avaient revêtu une certaine gravité. En outre, les allures aimables de M. Sauzel surprenaient agréablement une Chambre habituée à la manière plus rude et plus brusque de Dupin et attiraient au nouveau président beaucoup de sympathies. Enhn, le 29 octobre 1840, le maréchal Soult et Guizot avec lesquels M. Sauzel avait partie liée, étaient revenus aux adaires et allaient soutenir 1res énergi-

(1) Dupin, op. cit., IV, p. 477

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quemenl le présiclciil i\c la Chambre. M. Sauzet devait être renommé sans dillicullés dans toutes les élections présidentielles qui eurent lieu jus(iu'à la lin de Tannée 1843. 11 n'avait eu du reste que des concurrents peu redoutables en présence de la composition de la Chambre, Odilon Barrot en 1830 et en 1840 et Lamartine en 1841 (1).

iMais,à partir de 18 44, les dillicullés commencent pour leprésident. Des discussions très vives avaient eu lieu à la Chambre sur la question du droit de visite et sur la réCorme électorale. M. Sauzet y avait Tait preuve d'une tolérance dont il avait fini par être victime, s'aliénant beaucoup de députés par ce (ju'ils considéraient comme de la faiblesse. A l'ouverture de la session de 1844,1e 27 décembre 1843, la question de son remplacement à la présidence fut agitée. Une partie de la Chambre pensait de nouveau à Dupin et l'élection présidentielle donna lieu à une polémique de presse. Le 22 décembre 1843, la Presse attaquait vivement M. Sauzet {2) et se demandait s'il serait à la hauteur des circonstances le jour où une question passionnante agiterait l'assemblée. Mais le ministère se déclara pour M. Sauzet et le président fut réélu, avec le concours du parti légitimiste, par 170 voix contre 87 à Dupin et 54 à Odilon Barrot.

(1) Lamartine n'avait obtenu que 64 voix. Sa candidature avait donné lieu à des polémiques de presse assez vives. Le Journal des Débats et le Constitutionnel l'avaient combattue en déclarant que Lamartine était impropre à la présidence. Pour se venger, les amis du poète faisaient de petits vers sur M. Sauzet, raillant sa mollesse en ces termes :

Chez nos voisins, avec orgueil Le président est assis sur la laine.

Mais, chez nous, je vois avec peine Que la laine est sur le fauteuil.

(2) « Sa voix, disait- elle, est sans autorité ; ses résumés n'ont ni vivacité ni concision ; sa parole ne fait qu'ajouter au bruit qu'elle s'efforce d'apaiser, qu' à la confusion qu'elle s'efforce de dissiper. Si M. Sauzet a encore une chance d'être nommé président, il le doit uniquement à ce qu'il le fut l'année dernière. »

Les prévisions de la Presse devaient d'ailleurs se réaliser rapidement. Les discussions de l'adresse lurent très vives et le :Î6 janvier 1844 une séance des plus orageuses eut lieu à la Chambre, M. Guizot voulut s'y justilier dun reproche qu'on lui adressait souvent, son voyage àGand avec Louis XVIII en 1815 ; mais dès qu'il eut ouvert la bouche pour dire : Oui j'ai été à Gand, les clameurs l'empêchèrent de continuer. 11 parvint pourtant à dominer le tumulte et lit entendre à la Chambre ces hères paroles : « On pourra épuiser mes forces, on n'épuisera pas mon courage. Quant aux injures, aux calomnies et aux colères intérieures ou extérieures, on peut les multiplier, les entasser tant qu'on voudra ; on ne les élèvera jamais à la hauteur de mon dédain. » — « C'était un beau spectacle à voir, dit Dupin dans ses iMéinoires, qu'un seul homme si violemment assailli se montrer impassible, faire face à la plus rude tempête, défendre avec ténacité son caractère... et laisser à Fhistoire constitutionnelle le souvenir d'une scène dont jusqu'alors les fastes parlementaires n'avaient point offert d'exemple au même degré (1). »

De l'aveu de tous, le président Sauzet avait manqué d'énergie dans cette circonstance où il s'était montré incapable de protéger le ministre contre ses interrupteurs. Aussi devait-il être très vivement attaqué par les journaux les jours suivants. La Presse, qui du reste lui était systématiquement hostile, disait le 27 janvier : « Aujourd'hui sur tous les bancs de la Chambre, on n'entendait qu'une seule voix répéter de toutes parts ; ce n'est pas un président que nous avons, ce n'est qu'un huissier assis sur le fauteuil ; il ne sait que crier silence, il ne sait pas le commander. Le règlement dit formellement que nul ne parle plus de deux fois sur la même question, à moins que la Chambre n'en décide autrement. Le même député, malgré les réclamations bruyantes de la

(1) DuPin, op. cit., IV, p. 223.

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Chambre, a pu prendre ilix fois la parole. Le rèi^lement dit que nul ne doit être interrompu lorsqu'il parle. Vaine prescription.., le tour est enlevé à celui à qui il appartient, la tribune est assiégée et l'ordre ne se rétablit momentanément que par l'excès même du tumulte... Ainsi abandonné à luimême le débat s'égare et prend un caractère de véhémence qui rappelle les mauvais jours de nos assemblées délibérantes. »

Le 28 janvier 1844, la Gazette des Tribunaux faisait également entendre, à propos de cette séance tumultueuse, une protestation contre la manière de présider de M. Sauzet qu'elle qualifiait ainsi : « Président sans défense et sans autorité, nul n'était plus impropre aux fonctions diiîiciles dont la Chambre l'a honoré. Son action est nulle, son titre dédaigné, sa parole inécoutée. La discussion qu'il a pour mission de diriger s'en va au hasard, de droite et de gauche, il n'en a souci. S'il s'avise de protester, on passe outre ; s'il agite sa sonnette, on répond par des murmures ; s'il rappelle quelqu'un à l'ordre, l'interrupteur réplique hardiment : j'accepte, et M. Sauzet se tient pour battu. S'il menace de se couvrir, on n'y prend pas garde et de fait, il ne se couvre pas. Est-ce pure faiblesse ou bienveillance excessive ? Les deux mots se valent et tous deux sont de droit. Et cependant l'agitatian s'accroit, l'effervescence tourne au désordre ; les rumeurs éclatent... L'infortuné président redoute un scandale ; il renouvelle ses protestations, il frappe le bureau de son couteau de bois, il tourmente sa sonnette, il gesticule avec feu ; il essuie à la hâte les gouttes de sueur qui tombent de son large front. Labeur inutile I Son autorité ne prévaudra pas, il le sait, il en est convaincu et toute cette énergie d'emprunt l'abandonne soudain ; il s'affaisse alors sur lui-même, retombe lourdement sur son siège et se tait. L'interruption triomphe ; le président est méconnu, trop heureux si M. Dupin ou x\I. Barrol veut bien s'emparer de son rôle et ramener

le calme dans cette assemblée en proie à toutes les surexcitations de l'imprévu ! »

A la fin de l'année 1844, la question de la présidence se posa d'une façon aiguë. Le souvenir des scènes violentes de la session inclinait beaucoup de députés à abandonner M. Sauzet et à porter au fauteuil un président plus énergique. Dupin accepta de laisser poser sa candidature. Elle était énergiquement soutenue par le Journal des Débats et la Presse. Le Journal des Débats combattait M. Sauzet tout en le couvrant de fleurs (1). Q«ant à la Presse, elle évitait de faire de l'élection du président une question politique et déclarait simplement qu'il importait de mettre à la tête de l'assemblée un homme plus énergique que M. Sauzet afin que la Chambre « ne vît plus se renouveler le scandale de débats aussi violents que ceux dont un des paragraphes de la dernière adresse a donné le déplorable spectacle (2). » Le ministère qui avait souffert de la faiblesse de M. Sauzet pendant* la session de 1844 était hésitant. Finalement, les amis du président réussirent à le rallier à sa candidature ; ils décidèrent même le Roi à se prononcer en sa faveur par le motif que « Sauzet serait plus agréable au clergé que Dupin (3) ». Le jour de l'élection, Sauzet obtint au premier tour 164 voix, Dupin D5, Odilon Barrot 63 ; en outre 9 suffrages s'égarèrent sur divers noms. Si tous les dissi-

fl) « M. Sauzet, disaU-jl, a d'excellentes qualités auxquelles nous rendons volontiers hommage. Quand la Chambre est tranquille, M. Sauzet préside tout aussi bien qu'un autre. Il est doux et poli pour tout le monde. Il laisse aller paisiblement la discussion. On ne lui reprochera pas d'abuser du rappel à la question, encore moins du rappel à l'ordre. Mais la Chambre est-elle agitée ? Les qualités mômes de M, Sauzet le rendent peu propre à doiiiiner l'orage. Il ne fait pas naître, à dire vrai, les embarras ; il ne sait pas non plus les prévoir et les prévenir et quand la tempête éclate personne n'en est plus surpris et plus ému que lui ». Journal des Débals, 17 décembre 1844.

(2) Journal la Presse, 18 décembre 1844.

(3j V. Dui'iw, op. cit , IV, p. 245.

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(lents se ralliaient à la candidature de Diipin, Sauzet était battu. Mais renlenle ne put se faire et, au second tour, Sauzet devait être élu par 177 voix contre i29 à Dupin. Il avait réuni, outre les voix de la majorité ministérielle, celles des légitimistes et celles de certains membres de la gauche qui avaient voté pour lui parce qu'ils le trouvaient plus commode que Dupin (1).

Un président énergique aurait été pourtant plus que jamais nécessaire. Pendant la session de 1845, des discussions très agitées eurent lieu à la Chambre à propos des questions extérieures, droit de visite, indemnité Pritchard etc. Le ministère fut de nouveau vivement attaqué et le président Sauzet ne lui apporta dans toutes ces circonstances qu'un médiocre secours. Il devait pourtant être constamment réélu, jusqu'en 1848, par une majorité aveugle qui refusait de voir les dangers que la faiblesse du président faisait courir à l'assemblée comme ceux que faisait courir au régime lui-même son obstination à refuser les réformes électorale et parlementaire réclamées par le pays (2). En septembre 1846, Guizot était devenu président du Conseil en titre et il se renfermait dans une politique étroitement conservatrice en refusant de rien changer aux institutions. La session de 1847 devait être encore très agitée ; elle fut marquée par des débats sur la politique extérieure et intérieure du ministère, et le président Sauzet continua à faire preuve de la même passivité (3). Au commencement de la

{Ij Les journaux de gauche, la Réforme et le National l'avouaient euxmêmes les jours suivants. V. Dcpik, op. cit., IV, p 245.

(2) La réforme électorale demandée consistait à accroître le nombre des électeurs, qui était de 250.000 seulement, par ce que l'on appelait l'adjonction des capacités. Quant à la réforme parlementaire, elle consistait dans l'exclusion de la Chambre de tous les fonctionnaires qui la peuplaient.

(3) A la séance du 7 juillet 1847, la Chambre était saisie d'une demande en autorisation de poursuites contre M. E. de Girardin pour offenses à la Cour des pairs. M. de Girardin était à la tribune, essayant de se défendre

session de 1848, la dernière que la Chambre devait tenir, une partie de la majorité, inquiétée par la tournure que prenaient les événements, avait manifesté l'intention de nommer, en prévision de circonstances critiques, un président plus ferme que M. Sauzet. Mais la Cour se prononça pour M. Sauzet et le ministère, dans son fol aveuglement, fit de son élection une question de cabinet. M. Sauzet fut réélu à une grosse majorité contre Odilon Barrot, mais il allait assister aux derniers moments de la Monarchie de Juillet et contribuer à sa chute.

L'adresse de 1848, dont la rédaction avait donné lieu à des débats très vifs, contenait une phrase qui condamnait l'agitation réformiste entretenue par les banquets politiques. Mais, le 22 février 1848, Odilon Barrot demandait à la Chambre la mise en accusation du ministère et le 23, en présence de l'agitation croissante, le ministère Guizot devait se retirer. Alors, les événements se précipitent : Thiers et Odilon Barrot sont appelés au ministère ; en présence des troubles de la rue, Louis-Philippe abdique en faveur de son petit-fils, le comte de Paris ; il se retire devant l'émeute et, le 24 février, la duchesse d'Orléans est réduite à aller chercher, avec ses enfants, un refuge à la Chambre des Députés.

Ce qu'a été cette suprême séance de la Chambre où devait définitivement sombrer la Monarchie de Juillet serait trop long à raconter ici. On trouvera dans les Mémoires de

et violemment interrompu. Dupin, qui assistait à la séance, ne put résister au désir de donner une leçon à M. Sauzet : « M. le président, s'écria-t-il, ce n'est pas seulement un orateur ordinaire qui est à la tribune ; c'est un de nos collègues qui est accusé par une autre Chambre et que l'on vous demande de livrer à des poursuites. La défense est sacrée, elle doit être libre, elle ne doit pas être interrompue. Je réclame toute l'énergie de M. le président pour maintenir le droit de l'orateur. » Duriw, op. cit., IV p. 352.

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Diipin (1) et dans un ouvrage du président Sauzet (2) le récit détaillé de cette journée historique qui devait commencer par des acclamations enthousiastes à l'adresse de la duchesse d'Orléans et du jeune prince reconnu pour roi par l'assemblée et qui devait finir par la proclamation de la République et la constitution du gouvernement provisoire. Il est peut-être excessif de faire porter, comme le fait Dupin, l'entière responsabilité de ce revirement sur le président Sauzet. Si M. Sauzet a été hésitant dans ces graves circonstances, s'il est resté un peu trop longtemps au fauteuil présidentiel après que l'assemblée eut été envahie par la foule, c'est qu'il ne voulait pas céder à l'émeute et abdiquer les droits de la Chambre, c'est qu'il espérait toujours le rétablissement de l'ordre d'une intervention armée. Il n'en reste pas moins que le président Sauzet, par sa faiblesse, par son manque de sang-froid et d'initiative, n'a défendu qu'assez mollement l'assemblée qu'il était chargé de présider et qu'il a presque assisté du fauteuil présidentiel à la proclamation du gouvernement provisoire. Pour ce président, royaliste convaincu, maintenu au fauteuil par la confiance persistante du parti conservateur, c'est un sort peu digne d'envie et pour son parti presque un châtiment.

(1) Ddpiw, op. cit., IV, p. 464 et s.

(2) Saczet, La Chambre des Députés et la Révolution de ¥èvrier p. 229 et s.

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