LA PRESIDENCE DE LA CHAMBRE DES DEPUTES ET DU SENAT
La présidence actuelle de la Chambre des Députés et du Sénat est faite des traditions et des souvenirs des différentes présidences dont nous venons de rappeler l'histoire. Elle n'a été empruntée ni à l'Angleterre ni aux Etats-Unis et présente des caractères propres qui en font un type intermédiaire entre la présidence de la Chambre des Communes et la présidence de la Chambre des Représentants. Par la réserve et l'impartialité dans la direction des débats qu'imposent les traditions des assemblées françaises aux présidents des deux Chambres, ces présidents se rapprochent du speaker anglais dont ils ont les mêmes devoirs. Mais là s'arrête la ressemblance. Si le speaker anglais est un magistrat placé au dessus des partis, les présidents des Chambres françaises sont des hommes politiques qui restent membres d'un parti et qui peuvent continuer à l'inspirer. Sans doute, à la Chambre, ils doivent traiter de la même façon leurs partisans et leurs adversaires politiques, mais, en dehors de la Chambre, ils peuvent mettre au service de leur parti leur influence d'homme politique. En outre, tandis que le speaker anglais ne quitte la présidence de la Chambre que pour la retraite, les présidents français considèrent volontiers leur situation comme un acheminement à des fondions politiques plus élevées ou plus actives.
LA piu:sii>i-:.\CK IU-: i.a ciiAMinir: in:s in':i»i ii';s r/r du sknat 121
Les vacances pério(li(|ucs tie la [)résitleiK'0 de la Ré|)ul)li(iue leur donnent le moyen et l'espoir de passer de la présidence des Chambres à la suprême magistrature du pays ; le lonclionnement du gouvernement de cabinet leur procure l'occasion et leur impose souvent le devoir de prendre en mains, avec la présidence du conseil des ministres, la direction des aiïaires du pays. Par leur situation polili([ue, les présidents des Chambres franco-aises se rapprochent ainsi du speaker de la Chambre des Représentants, mais ils n'ont pas les pouvoirs extraordinaires qui appartiennent au speaker américain et ils n'exercent pas d'ailleurs ceux qu'ils possèdent dans le même esprit que lui. On peut, semble-t-il, définir leur rôle en disant d'eux que ce sont des hommes politiques temporairement investis d'une magistrature.
Les conditions dans lesquelles ils exercent leurs fonctions rendent d'ailleurs ces fonctions particulièrement difficiles. Ils n'ont pas, comme le speaker des Etats-Unis, à diriger des assemblées si complètement séparées du pouvoir exécutif que leurs délibérations sont sans influence sur la marche du gouvernement et que les grands débats y sont rares. En France comme en Angleterre, c'est des Chambres que dépend le sort du gouvernement et la mise en jeu de la responsabilité ministérielle y provoque des débats agités et souvent passionnés. Mais, tandis qu'en Angleterre le speaker, magistrat neutre et impartial, se fait respecter par son caractère même, les présidents français, hommes politiques, investis d'une action politi(|ue, se trouvent malgré eux bien souvent mêlés dans les Chambres aux luttes de partis et voient leur autorité souffrir de ce que leur nom soit lié à celui d'un parti.
En outre, la France est peut-être le pays du monde où l'éloquence parlementaire a brillé de son plus vif éclat et dans lequel les débats des Chambres ont le plus grand retentissement. Discours éloquents et entraînants, interruptions passionnées, applaudissements bruyants, trop souvent aussi tu-
422 i.IVRE II. TROISIÈME PARTIE. CHAPITRE IV
multes et désordres, tel est le spectacle que présentent ces débats aux spectateurs qui se pressent dans les tribunes, telle est la physionomie de séances que le lendemain suivent avec curiosité dans les journaux les personnes qui n'ont pu y assister. Au milieu de ces séances qu'agite la vivacité française et que l'esprit français égaie souvent, les présidents, chargés de maintenir Tordre et de réprimer les écarts d'où qu'ils se produisent, ont à remplir une tâche que l'animation de l'assemblée rend parfois pénible et toujours diflicile. Aux jours de tumulte, leur voix est couverte par le bruit et la sonnette traditionnelle que leur main met en branle est impuissante à dominer le tapage et à le faire cesser. Quelquefois même leur autorité est méconnue et bravée par des députés indisciplinés ou exaspérés dans leur opposition. Pour ces conflits, le président doit avoir en réserve une énergie et une activité qui ne sont nécessaires ni au speaker anglais ni au speaker américain. En vérité, au milieu des luttes théâtrales de nos assemblées, les traditions du speakership anglais n'auraient pu ni se constituer ni se maintenir.
Peut-être aussi le speakership anglais ne cadrerait-il pas avec le caractère de nos assemblées. C'est ce que déclare du reste un homme politique dont le rapport sur la question de l'élection du président au scrutin public a fait naguère quelque bruit, M. Dauzon : « Il semble, dit il, que ni notre éducation politique, ni nos mœurs, ni les précédents ne nous aient préparés à voir dans le président de nos législatures cet arbitre impartial des partis, choisi uniquement en raison de ses connaissances particulières du règlement, des droits et des prérogatives de l'assemblée, demeurant, au point de vue politique, tout à fait étranger aux passions de la majorité (1) ». Il se pourrait bien que M. Dauzon eut raison et il ne faut ni s'en réjouir ni s'en allliger. La présidence de nos
(1) V. Sess. extraordinaire de 1905. Xnriexe, n» 2.805, p. 115,
LA PUKSIlUvNCK hK I.A CIIAMIIIU-: WIÎS DKPUTKS KT lUI SKNAT 423
assemblées esl, en réalilé, ce (jifelle doit èlre élanl donnés noire régime politi(|ue et nos traditions parlementaires. La question est simplement de savoir si elle doit rester ce qu'elle est ou si elle doit se transformer on une fonction politique active plus ou moins analogue au speakersliip américain. Pour être en mesure d'y répondre, il faut montrer tout d'abord ce cju'a été la présidence des Chambres françaises sous les difl'crents présidents qui ont occupé successivement le fauteuil.
Au lendemain de la mise en vigueur de la Constitution de 1875, on trouve à la présidence de la Chambre des Députés Jules Grévy élu par une majorité républicaine, qui devait y apporter la réserve, l'impartialité et la dignité avec lesquelles il avait déjà présidé l'Assemblée nationale. Le Sénat, encore dominé par une majorité conservatrice, devait, pour la constitution de son bureau, faire une part à peu près égale à la gauche et à la droite et nommer président le duc d'Audiffret- Pasquier, neveu et fils adoptif du chancelier Pasquier, ancien président de l'Assemblée nationale, qui pouvait convenir à tous les partis. Presque tout de suite, la Chambre des Députés et le président de la République, le maréchal deMac-Mahon, soutenu par le Sénat, se trouvèrent en conflit. Au mois de juin 1877, à l'instigation du cabinet de Broglie, le Maréchal dissolvait la Chambre sur l'avis conforme du Sénat (1).
fl) Au 16 mai, lors de la lecture à la Chambre du décret qui prononçait son ajournement, le président Grévy avait eu beaucoup de peine à faire accepter par l'assemblée la décision du président de la République et à empêcher Gam' etla qui assiégeait la tribune de prendre la parole. Il avait réussi pourtant à l'aire respecter la constitution et le règlement, tout
Mais, à la fin de l'année, la majorité républicaine revenait plus compacte à la Chambre et le Maréchal devait se soumettre (i), avant d'être obligé de se démettre. Cette démission fut donnée le 30 janvier 1879, lorsque Félection à la présidence du Sénat de Martel, candidat du parti républicain, eut révélé au Maréchal que la majorité conservatrice sur laquelle il s'était appuyé avait cessé d'exister. Le même jour, le Congrès élisait à la présidence de la République Jules Grévy que sa présidence de la Chambre avait mis en relief et qui, suivant le mot de M. Zévort, « avait fait de sa situation la première place de l'Etat tant il avait su lui donner de respectabilité, d'autorité et de prestige (2) ».
Le lendemain, le 31 janvier 1879, la Chambre choisissait comme président le chef reconnu delà majorité républicaine, l'homme qui, après le 16 mai, avait organisé la lutte contre le Maréchal, Léon Gambetta, qui allait apportera la présidence un tout autre esprit que celui de son prédécesseur. Déjà, comme président de la commission du budget, Gambetta avait exercé une influence sur le gouvernement auquel légitimement il cherchait alors à insuffler l'esprit républicain. On aurait pu croire que, devenu président de la Chambre et M. Grévy étant président de la République, Gambetta se
en donnant à la majorité une direction politique : « Restez dans la légalité, avait-il dit, restez-y avec sagesse, avec fermeté, avec confiance. » — V. Zkvout, Histoire de la 3^ IlépuhUque, t. II, p. 337.
(1) Avant de se présenter devant la Chambie, le cabinet de Broglie avait cherclié à obtenir du Sénat un vote qui aurait exprimé sa confiance daus le ministère et le président de la République. Mais il s'était heurté au refus du duc d'Audiffrot Pasquier, président du Sénat, qui n'avait pas consenti à laisser confondre dans une interpellation un cabinet responsable et un président irresponsable.
(2) Zevort, op cit., III, p. 4.
LA PRÉSIDENCK DR I. V CUAMIJUIî DES nÉPlJTÉS KT IH SKNAT i2.S
roiilermcrail dans son rolc prôsidenliel en laissant un prési- (Icnl ré|)ul)licain gouverner librement avec ses ministres. 11 n'en lut rien et la présidence de la Chambre devait être pour Gambelta un moyen d'exercer sur les pouvoirs publics une action qui allait faire de lui le plus puissant personnai^e de Ib^lal, mais qui en même temps allait compromettre le fonctionnement de la Constitution en détruisant l'équilibre qu'elle avait voulu établir entre les pouvoirs législatif et exécutif : « Nous avons tous vu un temps, a pu dire sans trop d'exagération Jules Simon (1), où le gouvernement était exercé f^ar le président de la Chambre. 11 y avait un président à l'Elysée pour donner des bals et des signatures et un président au Palais Bourbon pour présider et gouverner la Chaml)re d'abord et le pays ensuite. Ce président-là avait à ses ordres la commission du budget; il tenait la bourse. Il avait le droit d'interpellation ; il tenait le ministère. Il fallait lui obéir ou partir. Un fonctionnaire qui voulait de l'avancement le demandait par convenance à son ministre, il allait de là chez Gambetta qui donnait ou refusait son assentiment et avait toujours le dernier mot (2) » .
Comment Gambetta fut-il amené à jouer à la présidence de la Chambre un rôle qui, en fait sinon en droit, réalisait un empiétement sur les attributions ministérielles et qui con-
(1) Jules Simon, La réforme parlementaire en 1S94, Revue politique et parlementaire, 1894, t. I, p 16.
(2) M. DE Maucèkk (La Constitution et la Constituante, Revue politique et parletnentaire, 1899, t XX, p 265) a dit dans le même sens : « Le ministère, les ministres, les bureaux, les fonctionnaires, tout le gouvernement enfin passa avec armes et bagages de l'Elysée au Palais Bourbon. C'est là qu'était le centre du gouvernement; tout le monde le sut bientôt ou l'apprit à S'^s dépens et tout le monde aussi prit le chemin de la présidence de la Chambre. On y donnait des audiences, on écoutait les plaintes, on accueillait les sollicitations, on accordait ou l'on refusait les faveurs, on préparait ou l'on résolvait les mesures destinées à annihiler le président de la République et le Sénat ; on y faisait et on y défaisait les ministères. Bref c'est là que l'on gouvernait. »
traslait singulièrement avec la froide réserve de son prédécesseur, M. Grévy. Le caractère de Gambetta et les circonstances furent responsables de cette transformation de la présidence. Quel qu'ait été son mérite comme orateur parlementaire ou peut-être même à cause de cela, Gambetta ne possédait pas les qualités de calme et d'impassible sang-froid qui avaient distingué la présidence de son prédécesseur. C'était, en réalité, un tribun et un homme d'action dont la place était à la tête du gouvernement et qui fut écarté longtemps par M. Grévy de sa direction. Dès lors, Gambetta s'attribua à lui-même le rôle que le président de la République oubliait de lui confier. Elu par une majorité républicaine qui avait à lutter contre une puissante minorité de droite, ayant d'ailleurs d'instinct le goût de la domination, Gambetta continua à être à la présidence de la Chambre ce qu'il avait été à la Chambre avant son élévation au fauteuil présidentiel, le chef reconnu du parti républicain. En même temps, il se servit de ses fonctions pour asseoir sa domination. Sans doute, dans la direction des débats, Gambetta s'efforça de retrouver l'impartialité dont M. Grévy avait donné l'exemple. Mais, en dehors des séances, il n'hésita pas à mettre son influence au service de son parti et, par l'action qu'il avait conservée sur lui, imprima au gouvernement une direction qui fut très manifeste en différentes circonstances.
Au commencement de l'année 1880, un projet d'amnistie en faveur des condamnés de la Commune avait été déposé par Louis Blanc et écarté par la Chambre sur la demande du ministère Freycinet. Au mois de juin 1880, Gambetta, estimant l'heure du pardon et (le l'oubli arrivée, reprenait luimême la proposition Louis Blanc. A son instigation, une réunion officieuse des présidents des deux Chambres et des présidents des groupes républicains du Parlement avait lieu au ministère des affaires étrangères : on (pielques mots, Gambetta amenait tout le monde à son avis et, ({uelques jours après,
I.A PUÉSIDENCK DR LA ClIAMIUlt: lUCS IMÔPUTÉS KT IH: SK.NAT 427
!(^ i:;(mvernement, convcrli un peu mali^rùlui, déposait le projet d'amuislie sur le bureau de la Chainhre (1).
A la séance du 'il juin 1880, le président du Conseil, M. de Freycinet,avait(lérendu assez mollement leprojetd'amnislie, mais Gandjelta avait aij;i si énergitjuement auprès de la majorité que le vote du projet paraissait néanmoins certain. M. de Cassagnac, plus modéré que d'habitude, avait remarqué, noii sans finesse, que, si la majorité qui le 12 février avait rejeté l'amnistie avait changé, le président du Conseil du 12 février devrait faire place à celui que tout le monde considérait comme l'auteur de cette transformation.
Pendant le discours de M. de Cassagnac, Gambetta était descendu du fauteuil présidentiel, où il avait été remplacé par le vice-président Brisson, pour se mêler à la majorité et être prêt à intervetiir dans le débat. Cela avait fait dire à M. de Cassagnac : « Le gouvernement n'a jamais été au-dessous de la tribune d'où je parle en ce moment. 11 était au-dessus et en ce moment il est à côté de moi. Et cela est tellement vrai que M. Gambetta l'a compris et que, lorsque tout à l'heure on a attaqué l'amnistie, il est descendu de son fauteuil pour la défendre. 11 a raison, car c'est son œuvre. Et, a ce point de vue, chacjue fois qu'une question gouveniementale sera portée devant vous, il pourra céder le fauteuil à un de ses collègues et venir occuper le banc du gouvernement ».
Gambetta, ainsi mis en cause, éprouva le besoin d"expli({uer et de définir son rôle : « Non, dit-il, je ne suis pas au-dessus du gouvernement pas plus que je ne suis à côté de l'fionorable M. Granier de Cassagnac. Je suis à mon rang et à ma place, je suis au poste où votre confiance m'a élevé. Mais ce ne serait pas en comprendre toute la responsabilité si, lorsque l'heure est venue d'examiner sérieusement, profondément, l'utilité, l'opportunité, la gravité d'une mesure d'Etat, je pen-
(1) V. Zevort, op ci^., ni, p. 6":^.
sais que je puis, égoïste et indifférent, regarder ce que font les autres sans venir y chercher ma part de collaboration (1) ».
C'était reconnaître que le président de la Chambre restait un homme d'Etat et qu'il était, en réalité, le chef de la majorité. Gambetta du reste, s'il niait l'usurpation des fonctions gouvernementales, avait entendu réserver ses droits de député et conserver ses obligations de chef de parti. Malgré sa qualité de président de la Chambre, il était resté membre de la commission du budget où il paraissait quelquefois et où il exerçait une influence prépondérante. Il cherchait à diriger le travail de la Chambre et intervenait au besoin dans les discussions pour rallier la majorité dans les grandes circonstances. A l'ouverture de la session de 1881, en prenant place au fauteuil présidentiel où il venait d'être reporté par la confiance de la majorité, il avait tracé un véritable programme de travail législatif qui ressemblait à un programme ministériel (2). Au cours delà session, il chercha à faire abandonner à la Chambre le scrutin d'arrondissement pour le scrutin de liste et, le 19 mai 1881, quittait le fauteuil présidentiel pour aller à la tribune faire le procès du scrutin d'arrondissement et l'apologie du scrutin de liste (.3). Cette ({uestion amena un
(1) V. Zevort, op. cit., III, p. 68, Journal Officiel du 22 juin 1880.
(2) V. Zevort, op. cit., III, p. 138. Au lendemain de ce discours, M J -J. Weiss consacrait à Gambetta un article de la Revue politique et lit'èraire (22 janvier) dans lequel il défendait le président de la Chambre du re proche de gouvernement occulte et de dictature oblique, tout en reconnaissant la situation « extra-constitutionnelle » qu'il occupait. Dans le numéro suivant de la même revue, un sénateur inam<jvible, M. Schérer, déclarait que cette situation ne pourrait se prolonger sans risquer de fausser le mécanisme de la ("onstitution et qu'après les élections, Gambetta devrait se décider à prendre en mains la direction officielle du gouvernement.
(3) Au cours de son discours, Gambetta, interrompu par M. Laroche- Joubert, s'était laissé aller à dire : « M. l.aroche-Joubert, je vous rappelle au silence {excla-mations et rires]... en ma qualité d'orateur.
LA PRKSI[)K>T,R UF. LA CHAMBRE f)KS DKPUTICS ET l>i; SENAT 429
relroidisseinent entre le président de la Chambre et le président (le la I{épul)li(|uc qui se sentait un peu annihilé par Gambetla. La Chambre fut seulement avertie le 28 juillet (jue les élections générales auraient lieu le 21 août. Gambetta prit immédiatement la direction de la campagne électorale et, dans ses discours, tracja un véritable programme de gouvernement dans lequel (igurait notamment la revision partielle de la Constitution. Au mois de novembre 1881, il était réélu par 317 voix président provisoire de la Chambre des Députés, mais il devait presque tout de suite abandonner la présidence de la Chambre pour la présidence du Conseil des ministres où il avait, en réalité et depuis longtemps, sa place toute marquée.
La présidence de Gambetta fut donc caractérisée par une iniluence extraordinaire du président de la Chambre à la fois sur la majorité de l'assemblée et sur les départements ministériels. Elle fut caractérisée aussi par une sorte de lutte contre l'opposition monarchique et conservatrice qui, reconnaissant dans le président de la Chambre le vrai chef du parti républicain, n'hésitait pas à l'attaquer pour faire pièce à son parti. Le Parlement français connut à cette époque des séances qui égalèrent en violence les séances de la Législative de 1840 et ([ui devaient amener un renforcement des pouvoirs disciplinaires de la Chambre et de son président. A la suite d'un
M. Lnroche-Joubert. — De quel droit me rappelez-vous au silence ? Vous oubliez que vous n'êtes pas au fauteuil.
M. le vice-président Brisson, — M. Laroche Joubert, si j'avais pris la parole, j'aurais été obligé de vous rappeler à l'ordre. Vous le voyez, vous u'y perdez rien [On rit).
M. Gambetta. — C'est comme orateur parlant à la tribune et non en vertu des fonctions dont je suis investi que j'ai prié M. Laroche-Joubert de ne pas m'interrompre. »
Après cet incident, (iarabetta avait continué son discours. L'article l^r du projet qui consacrait l'adoption du scrutin de liste fut voté par 267 voix contre 205. 11 devait être repoussé parle Sénat qui s'était méfié de l'influence du président de la Chambre.
violent incident provoqué à la séance du 15 juin 1879 par M. de Cassagnac qui avait injurié les ministres (1), les pénalités réglementaires devaient être aggravées le l^' décembre 1879. Le 11 novembre 1880, le président de la Chambre fut obligé d'user des dernières rigueurs contre M. de Baudry d'Asson qui avait reparu à la Chambre malgré la censure avec exclusion temporaire prononcée contre lui la veille. Gambetta dut suspendre la séance, faire expulser par la force le fougueux député royaliste et, sur sa résistance, le faire enfermer dans le local destiné aux députés indisciplinés. A la suite de cette séance tumultueuse, Gambetta fut l'objet, de la part de M. de Baudry d'Asson, d'une plainte en séquestration arbitraire qui se termina par une ordonnance de nonlieu confirmée par la Chambre des mises en accusation (2).
De tous ces incidents, Gambetta n'était évidemment pas responsable ; mais, dans les luttes violentes qu'il était obligé de soutenir contre la droite, son tempérament ardent le poussait souvent à l'extrême et son autorité de président en souffrait un peu : « Gambetta, a dit un auteur étranger bien placé pour juger les présidents (3), manquait de gravité, d'impassibilité. Nulle interruption ne demeurait de sa part sans repartie et celle-ci était généralement âpre, provocante. La moindre parole qu'un dédaigneux silence eût fait passer inaperçue en arrivait ainsi à s'envenimer, le moindre incident qui se fût évanoui de lui-même à grossir et à s'irriter ». M. de Cassagnac a décrit de même un jour dans le Pays la manière de présider de Gambetta (4) et, dans ce portrait du président de
(1) V. Retnaert, Histoire de la discipline parlement air e, II, p. 91.
(2) V, Reynaert, op. cit., II, p. 111.
(3) M. IIeynaekt, secrétaire de la Chambre des Représentants de Belgique, op. cit., II, p. 122.
(4) « M. Gambetta, disait-il, ne sait pas présider, ne peut pas présider. Avant de présider la Chambre, il faut pouvoir se présider soi môme et il n'y arrivera jamais, j'en ai peur. Il a la main lourde ot pour tuer une
LA PRKSinKNCi: DK LA CILXMHnF. DF.S DKITTKS F.T DV SKNAT A^\
la Chambre tracé par un adversaire |)ulili(jU(^ il laul \noA\ reconnaître (ju'il y a (|uel(|ues traits ressemblants.
La présidence de la Chambre iïit donc pour (lambetta, non pas une tranquille magistrature où, suivant ses propres paroles, il aurait vécu « égoïste et indillérent » à l'écart de la politi(|ue active, mais un poste de combat dans lerfuel il continua à servir le parti républicain et à diriger la Chambre, se livrant courageusement tout entier dans les luttes auxfjuelles il prit part. C'était une conception un peu spéciale de la présidence qu'il était d'autant plus intéressant de signaler qu'elle devait disparaître avec Gambetta.
Après lui, en effet, la présidence de la Chambre fut occupée, pendant près de quatre ans, par M. Henri Brisson, qui allait apporter dans ses fonctions autant de réserve, de prudence et de modération que Gambetta y avait mis d'impétuosité et d'ardeur. M. Brisson reprit les traditions de M. Grévy et, s'abstenant de faire une politique personnelle active, entendit se consacrer exclusivement à sa mission de directeur des débats qu'il remplit avec u le dextérité et une habileté remarquables secondées par une grande science des règlements. Homme politique pourtant, il ne put se dérober à l'accomplissement du devoir qui lui incombait lorsqu'appeléàla présidence du Conseil des ministres au mois d'avril 1885, il fut invité à prendre en mains la direction des affaires du pays. Sa succession fut chaudement disputée. Le parti républicain
mouche, il donne un coup de poing à assommer un bœuf. » Gambetta, ajoutait il, manque de sang-froid et il s'oblige souvent lui-môme à appliquer toutes les rigueurs du règlement. Or « une Chambre ne se préside pas avec des punitions... Il faut du prestige chez le président, il faut de l'influence personnelle... M. Grévy avait tout cela. M, Gambetta n'en est pas au même point. » Cité par Reynaert, op cil., II, p i22.
432 LIVUE 11. TROISIÈME PAUTIE. CHAPITRE IV
était divisé à ce moment entre radicaux et opportunistes. M. Floquet, candidat des radicaux, ne fut élu au troisième tour, avec le concours de certains membres de la droite, que par 179 voix contre 175 à M. Fallières, candidat des modérés et du parti Jules Ferry (1).
M. Floquet devait donner un grand éclat à la présidence de la Chambre qu'il occupa pendant plusieurs années avec une autorité d'autant plus méritoire que les circonstances rendaient plus difficile l'exercice de ses fonctions. Les élections du mois d'octobre J885 avaient amené sur les bancs de la Chambre une très forte minorité royaliste et conservatrice contre laquelle le président devait avoir à lutter. 11 eut à cœur pourtant de la combattre, non par les armes disciplinaires que le règlement lui conférait, mais par celles que donne toujours au président d'une assemblée française la bonne grâce et l'esprit d'à-propos et de repartie : « Son habitude, a dit un étranger, M. Bodley, de ponctuer de ses observations les discours des députés formait un des attrails les plus réjouissants des séances (2). » Ses adversaires l'accusaient alors d'intervenir du fauteuil dans les discussions et de sortir de son rôle présidentiel, mais M. Floquet s'est justifié un jour de ce reproche en déclarant aux députés : « Si vous avez le droit d'exiger un président impartial, vous n'avez pas celui d'exiger un président muet qui ne s'associe jamais aux sentiments de l'assemblée (3). »
D'ailleurs les nombreuses élections dont M. Floquet a été
(1) V. Zbvort, op. cit , III, p. 347.
(2) Bodley, La France, Paris, 1901, p. 330.
(3) V. séance du 15 décembre 1887. M. Dugué de la Fauconnerie et M. Jolibois avaient protesté contre une appi'éciation du président Floquet en contestant son droit de la formuler du haut du fauteuil. M. Floquet, après s'être justifié, déclara : « J'ajoute que si M. Jolibois et ses amis désirent un président qui ne s'associe jamais aux sentiments qui animent l'assemblée, la date où ils pourront manifester leur opinion à cet égard n'est pas très éloignée. »
I.A l'KKSIIHvNCF. 1>K I.A (IIAMmiK IlF-S DKIU'TKS KT HL SK.NAT 433
l'objcl et les témoigiiaû;es do synipalliie que la Chamhre eiilière lui a donués on diUerenles circonstances (1) sont la mcillouro preuve de l'estime que sa courtoisie et ses qualités présidentielles inspiraient à l'assemblée. Dirigeant les débats avec un art consommé, faisant respecter pour tous et contre tous la liberté de la tribune (!2\ malgré son attachement à ses propres idées, M. Floquet a bien mérité d'être considéré comme le représentant le plus caractéristique du type présidentiel français actuel. Il dut quitter la présidence de la Chambre de la même manière que son prédécesseur pour prendre, en 1888, en pleine agitation boulangiste, la présidence du Conseil des ministres. Mais, après une courte présidence de M. Méline (3), il remontait au fauteuil présidentiel de la Chambre qu'il devait occuper avec la même autorité jusqu'à la session ordinaire de 1893. 11 avait contribué à assurer le bon fonctionnement du Parlement pendant la période difficile où il l'avait dirigé et il a laissé à la présidence des souvenirs qui ne sont pas encore effacés.
Dès lors, la présidence de la Chambre paraît avoir trouvé sa formule définitive, magistrature impartiale confiée à un homme politique qui reste tel au fauteuil présidentiel et qui est indiqué par ses fonctions pour prendre un jour ou l'autre la direction de la politique active. Au cours des années 1893 et 1894, M. Casimir Périer et M. Charles Dupuy échangent réciproquement et successivement la présidence de la
(1) Le 12 juillet 1887, pendant l'agitation qui avait accompagné le départ de Paris du général Boulanger, M. Floquet, ne se croyant plus complètement d'accord aA^ec la majorité de l'assemblée, avait cru devoir donner sa démission des fonctions présidentielles. Mais la Chambre avait refusé à l'unanimité la démission de son président en le priant de conserver ses foactions. Devant cette démonstration non équivoque, M. Floquet était remonté le jour suivant au fauteuil présidentiel en promettant d'observer l'impartialité « autant que le permettait la faiblesse humaine. »
(2; V. notamment la séance du 4 février 1886.
(3; M. Méline avait été élu le 4 avril 1888 au bénéfice de l'âge contre M. Clemenceau candidat des radicaux.
Chambre des Députés et la présidence du Conseil des ministres. Au mois de juillet 1894, M. Casimir Périer, président de la Chambre, est élu président de la République. A la fin de l'année 1894, M. Brisson reparaît à la présidence de la Chambre et il y apporte de nouveau les qualités qui avaient déjà distingué sa première présidence. A la môme époque, la présidence du Sénat, avec ses titulaires successifs, Le Royer, Jules Ferry et Challemel-Lacour revêt les mômes caractères et présente à peu près le môme aspect que la présidence de la Chambre.
M. Paul Deschanel, élu en juin 1898 président de la Chambre issue des élections générales de 1898 s'était fait de la présidence une conception très analogue à celle du speakership anglais et il devait essayer d'en introduire chez nous les traditions. Le président de la Chambre n'était pas seulement pour lui le directeur impartial des débats qu'à des degrés divers, suivant leur caractère, tousses prédécesseurs avaient en somme réalisé ; c'était aussi le représentant de l'assemblée entière élevé au dessus des partis pour pouvoir se consacrer exclusivement à ses fonctions présidentielles. Aussi le président devait-il, en montant au fauteuil, dépouiller l'homme politique pour pouvoir servir d'arbitre autorisé entre tous les partis et rapprocher leurs membres par une action continue et quasi-journalière : « Le plus sûr moyen de justifier votre confiance, disait-il à ses collègues en prenant possession du fauteuil présidentiel le 13 juin 1898, sera de me renfermer scrupuleusement dans l'exercice de mes devoirs professionnels et de maintenir à l'institution de la présidence son vrai caractère. L'homme appelé au rôle d'arbitre doit faire taire ses préférences et s'élever au-dessus de sa foi môme pour faire respecter chez les autres les mômes fidélités