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AGENTS DE LA DÉNUDATION ET FORMES DU TERRAIN

On sait que ce qui caractérise le désert !, en quelque sorte sa définition, c'est l’irrégularité des pluies, toujours très courtes, abondantes et, au point de vue de l’espace arrosé ou balayé, limitées étroitement et réparties de la manière la plus arbitraire. Leur violence compense, au point de vue des effets de l'érosion, leur extrême rareté sur un même point, et les trombes d’eau qui balaient un groupe de ravins à certains instants ont un effet mécanique plus considérable que si la même quantité d’eau se répartissait sur une saison de pluies plus ou moins longue ; leur action est facilitée, de plus, par deux phénomènes dont le premier, l'absence d'un manteau continu de végétation sur le sol, résulte directement de la rareté des pluies, et dont le deuxième, qui procède à la fois de cette absence d’un revêtement végétal et de la sécheresse normale de la surface, consiste dans la mobilité des éboulis, non agrégés en couche compacte comme dans les climats de pluies régulières, et l'état permanent de désagrégation des surfaces. Ce dernier phénomène — désagrégation sèche des parois rocheuses et production d'éboulis mobiles — a pour résultat de faciliter, éventuellement, l'érosion pluviale et fluviale, mais son importance se manifeste surtout dans le mécanisme tout différent de l’ablation éolienne, dont les effets, par leur conti-

1. Pour tout ce qui concerne les faits généraux évoqués au cours de ce paragraphe, cf. principalement J. Walther, Die Denudalion in der Wüste in ihre geologische Bedeutung, dans Abh, d. Kôn. Sächs. Ges. d. Wiss., XXVII (1891), p. 345-570, et Das Geselz der Wäüstenbildung in Gregenwart und Vorzeil, Berlin, 1900.

nuité, surpassent considérablement en général ceux de l'érosion proprement dite.

Le principal agent de la désagrégation superficielle ne réside pas dans l'humidité, que l'absence de végétation empêche d'exercer une action profonde, et dont les effets subséquents de désagrégation chimique ne sont jamais que locaux, très lents et tout à fait secondaires. La grande influence qui désorganise les surfaces consiste dans les variations de température qui affectent, chaque jour, les couches extérieures des minéraux tandis que la température intérieure reste constante, de sorte qu'il finit par se produire ébranlement, puis séparation dans la masse à une distance donnée de la surface: c'est le phénomène de l’écaillement des matériaux. Il peut alors se faire, suivant les cas, que les parties superficielles désagrégées tombent en morceaux aux bas des pentes, donnant naissance aux éboulis dont on parlait un peu plus haut, — cela se produira le plus souvent dans les régions de roches stratifiées, — ou bien que les parcelles désagrégées de la surface soient emportées directement par le vent, dont la violence au désert lui donne une puissance de transport considérable. Ce procédé de dénudation, que nous désignerons, après Walther, sous le nom de déflation, a des effets d'une intensité considérable par leur continuité et leur généralité, s’exerçant en tout temps, à toute heure et quelle que soit la configuration du terrain, sur les matériaux encore en place des parois rocheuses comme sur les décombres des talus d'éboulis et les pierres qui parsèment les surfaces déjà rasées. 11 ne faut pas confondre, d'ailleurs, ce mécanisme avec celui d'une autre action du vent, relativement secondaire, et qui consiste dans l'usure des parois rocheuses par le sable que l'air en mouvement charrie.

Voilà donc, pour ne parler que des phénomènes principaux, trois grandes actions, la chaleur, le vent, l’eau qui tombe, qui prennent leyr origine dans des forces indépendantes et ne cessent, cependant, de réagir sur les effets les unes des autres. Les variatons de température déterminent la désagrégation sèche superlicielle et préparent ainsi le travail de l’ablation éolienne ou déflation, mais cette désagrégation, par l’état où elle met les surfaces et par les talus d'éboulis mobiles qu'elle crée fréquemment au bas des pentes, rend plus efficace d'un autre côté l’action des eaux courantes, et celles-ci, par les phénomènes secondaires

de la désagrégation chimique et de la végétation qui sont liés à la présence de l'humidité, intervient à son tour pour activer ou ralentir la désagrégation sèche. En somme, la démolition du terrain se poursuit par le double mécanisme de l'érosion et de la déflation, l'érosion faisant un travail considérable en un temps très court et à intervalles irréguliers, tandis que la déflation se poursuit sans une minute d'interruption d'un bout de l’année à l'autre. Il ne faut donc pas s'étonner si les effets de la déflation sont, en général, plus considérables que ceux de l'érosion et si la déflation doit être considérée, par suite, comme le principal agent de la dénudation et du transport des matériaux dans les régions désertiques. Encore la déflation agirait-elle d’une manière beaucoup plus énergique si la désagrégation sèche n'était ralentie, dans une foule de cas, par le phénomène bien expliqué aujourd'hui de la formation de la patine brune !; on remarquera que

1. Walther, dans les ouvrages cités plus haut, est revenu sur le problème de la patine brune ou noire qui se forme instinctivement sur toutes les surfaces exposées au jour des matériaux du désert de montagnes et du désert de pierres, à l'exception de celles des roches cristallines. Cette formation, caractéristique du climat désertique, consiste dans une sorte de croûte dure, épaisse de quelques millimètres et impossible à détacher des couches inaltérées sous-jacentes, dans lesquelles elle se transforme par degrés insensibles ; une fois formée, elle oppose une résistance notable aux progrès de la destruction par désagrégation sèche et déflation. A l'analyse, on découvre que la couleur foncée provient d’oxydes de fer et de manganèse, fixés en combinaisons stables par les silicates que renferment les minéraux les plus habituels et, lorsqu'il s’agit de calcaires, par les carbonates et phosphates. En ce qui concerne le mécanisme de la formation, on arrive à se rendre compte que des sels solubles, chlorates, carbonates, phosphates, silicates, qui existent dans les minéraux, sont mis en dissolution par la faible quantité d’eau qui arrive toujours à imprégner la pierre, etmontent à la surface par capillarité à mesure que cette surface se dessèche sous l’action de la chaleur: là, ils rencontrent les sels de fer et de manganèse que le minéral, en général, ne contient pas, et qui sont mêlés en petite quantité aux poussières légères que le vent transporte et projette contre les parois rocheuses ; la fixation de ces sels a lieu par réaction chimique très rapide et peut être fort complexe. A la rayure, la patine révèle une couleur rouge carmin, jaune ou gris; le rouge caractérise l'oxyde de fer, le jaune le même oxyde hydraté et le gris l'oxyde de manganèse. Il y a des teintes intermédiaires, qui correspondent à des mélanges. lorsque le phénomène trouve à se produire avec des sels de fer, la patine à rayure jaune se forme d'abord, et se transforme en patine à rayure rouge par dessication naturelle.

C'est par le rôle protecteur de la patine brune que s'explique peut-être le phénomène singulier des galeries à colonnes, pour lequel nous renvoyons

les eaux courantes accidentelles érodent cette patine et viennent en aide, là encore, aux actions ultérieures de dénudation sèche.

L'inégalité qu’on vient de formuler entre les effets de la déflation et ceux de l'érosion ne porte, remarquons-le, que sur la puissance totale d'enlèvement des matériaux, mais non sur la manifestation des deux mécanismes à la surface du sol. Les formes extérieures que l’un et l’autre engendrent sont très différentes ; elles se juxtaposent et se superposent en une foule d’endroits, mais il y a aussi des cas nombreux où le modelé du terrain relève d'une manière évidemment prédominante de l’une ou de l’autre, et l’on reconnaît alors que l'érosion, du moins en montagne, intervient avec une importance à peu près égale à celle de la déflation pour sculpter la surface des masses rocheuses. C'est ainsi qu'une région de témoins, en montagne stratifiée, constitue une formation de déflation des plus caractérisées, de même que l'horizontalité permanente du thalweg d'une vallée, la chute abrupte de l'extrémité d’amont, et surtout les évasements en hémicycle dont on parlera un peu plus loin; par contre, d'autres vallées, parfois les mêmes, présentent dans leur profil en long les caractères indubitables de la formation érosive, et d'autres formations importantes, dépôts alluviaux dans les vallées, cônes ou nappes de déjection à la sortie des gorges, ne peuvent être attribuées qu'au transport par les eaux courantes. Ce qui donne sa physionomie spéciale à la région désertique, c’est l'incessante et souvent prédominante intervention des formes de déflation parmi les formes d'érosion auxquelles nos veux sont habitués; il en résulte un aspect étrange qui a contribué, avec la longue méconnaissance de l'intensité des effets de la déflation, à faire croire que la surface du désert avait été modelée, à une époque antérieure, par des forces d’une autre nature que celles qui agissent actuellement sous nos yeux. Il y a relativement peu d'années que nous savons qu'il n'en est rien, et que les formes désertiques résultent, comme les formes de toute région de la

aux ouvrages précités de Walther. Les roches isolées en champignon, c'est-à-dire comme pédonculées à la base, ont une formation plus facile à expliquer, si l’on observe que la protection de la patine est moins efficace au ras du s01 qu'à la surface supérieure de la pierre, où la lumière plus intense provoque sa formation énergique et rapide.

surface terrestre, des éléments climatologiques qui commandent la région intéressée.

Voyons maintenant comment procède, pour arriver à l’aplanissement d'une masse continentale, l'ablation éolienne dont l'importance caractérise la dénudation désertique.

Le premier stage est celui de l’attaque d'une région désertique montagneuse. Si l'on fait porter l'observation, d'abord, pour éliminer les directions préexistantes et perturbatrices qu'implique la stratification, sur des roches cristallines et identiques à ellesmêmes dans tous les sens, dont les vastes granites du Sinai méridional fournissent des exemples illimités, on constate que les vallées, en beaucoup d’'endroits, ne se sont pas creusées de l'aval à l’amont comme il arrive par érosion, mais ont été guidées par la préexistence de grands entonnoirs évidés dans la masse cristalline, répartis au hasard à sa surface sans issue au dehors ni communication les uns avec les autres. Ces trous constituent des formes de déflation au suprême degré caractéristiques, et l’on comprend sans peine le mécanisme de leur creusement ; on comprend aussi que des pluies accidentelles les remplissent, que des déversoirs se forment de l’un à l’autre à la surface du plateau, se creusent, et qu’ainsi l'érosion arrive à relier en un système d'écoulement unique, par des gorges étroites, les cavités primitivement isolées. En plan, une vallée de ce genre est comparable à une collection de boules réparties sur les branches filiformes d’un réseau ramifié. On voit que le travail de la déflation, qui paraît incohérent à nos yeux accoutumés aux images des régions pluviales, a été régularisé, si lon peut dire, et amené au type « vallée » par le travail de l’érosion; mais on conçoit aussi qu’en l'absence de tout écoulement d’eau, la multiplication, l'agrandissement indéfini des entonnoirs aux parois attaquées par la désagrégation sèche et la déflation, suffiraient pour raser un massif montagneux au niveau de la plaine environnante.

En ce qui concerne les formes de détail des flancs de ces vallées granitiques, ce sont partout des formes de déflation, même dans le cas où l’origine première du ereusement de la vallée est due à l'érosion. La montagne granitique dresse dans le ciel des crêtes abruptes et déchiquetées, hérissées d’arêtes et de pointes, extrêmement différentes des dômes arrondis auxquels le granite

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donne lieu sous les influences pluviales tempérées. Dans les ravins, la montagne tombe en murailles presque verticales dans le lit de sable du fond; presque jamais d’éboulis, car la masse homogène ne met pas au jour, au cours de travail de déflation, d'éléments plus durs qui résistent à la désagrégation et tombent avant d'être pulvérisés ; le vent emporte tout, et le granite détruit fournit les matériaux du désert de sable quise forme à plus ou moins grande distance. Forme d’érosion, par contre, est celle du fond de la vallée, dont le xt de sable obéit, dans son profil très régulier, surtout à l'aval, aux lois ordinaires de l'écoulement fluvial. A l'embouchure de la vallée dans la plaine, — au Sinai, le plus souvent, au bord dela mer, — le lit s'épanouit en un large éventail de débris de toute grosseur et de tout âge, vrai cône de déjection de formation identique à ceux des régions pluviales, et l'on découvre alors que si le fond de la vallée est aussi parfaitement débarrassé de tous décombres, ce n'est pas qu'il n'ait Jamais eu à en recevoir, mais bien que les eaux éventuelles ont suffi à les balayer au dehors au fur et à mesure de leur arrivée, ou depuis le jour où les montagnes supérieures ont cessé d'en laisser tomber dans les gorges !. Ce jour n'est autre, on le comprend, que celui où fut achevée l’ablation des masses sédimentaures qui couvraient le granite, car si le granite donne très peu de décombres, c’est le propre des roches stratifiées, grès et principalement calcaires, d'en produire sous l'influence de la déflation et de l'érosion des quantités énormes. On va voir pourquoi tout à l'heure. Arrêtons notre attention, auparavant, sur la vaste zone de débris qui forme lisière, au Sinai, tout autour du massif granitique dénudé, principalement au sud-ouest, où l'immense plaine côtière d'El Gâa, longue de 100 kilom. et large de 25 au

1. Ce déblaiement n'est pas encore achevé partout en montagne granitique, et nous aurons l’occasion de décrire les grands dépôts alluviaux qui n'ont pas fini d’encombrerles lits des O, Feiran, Esh Sheikh et Hebràn : un assez grand nombre de masses d'éboulis, d’ailleurs incohérentes entre elles et relatives à des phénomènes d'écoulement locaux et différents, même dans l’intérieur d'une seule vallée, ont été entraiînces par la trombe liquide, puis abandonnées à l'endroit fortuit où le courant perdait sa force. On a signalé d'autres cas intéressants de dépôts alluviaux en vallée granitique, notamment celui du O. Moukheired {sud de la péninsule), dont la ligne d'écoulement, Caplée par une fissure secondaire, a abandonné le lit principal avec les puissantes couches de déblais que les écoulements précédents y avaient laissées.

centre, a été en partie conquise sur la mer par les décombres issus des bouches de ces ravins aujourd'hui si parfaitement bien nettoyés. Les cônes de déjection, d'un bout à l’autre de la plaine, se sont rejoints, fondus les uns dans les autres, en donnant naissance à un immense glacis de surface pierreuse ou sablonneuse, très doucement et régulièrement incliné vers la mer: sa ligne supérieure, au pied des escarpements, est en moyenne à 100 m. d'altitude.

Au nord de la région granitique, le littoral occidental de la péninsule est séparé du pied des montagnes, presque partout, par un vaste glacis de déjection de configuration analogue, que viennent augmenter, lors de chaque averse, les débris des montagnes calcaires ou grèseuses. Telles sont, à hauteur de la zone grèseuse, la plaine d'El Markha, où l’on croit retrouver El Gâa à plus petite échelle, et plus au nord, sur 50 ou 60 kilom. à partir de Suez vers le sud, le grand glacis qui se rattache, en haut, aux soubassements calcaires du G. Et Tïh, et couvre de ses nappes sèches une infrastructure gypseuse générale.

La formation d'un glacis marginal relève des phénomènes ordinaires de l'écoulement fluvial. La surface de rochers, de pierres et de sable ne doit pas être assimilée, en dépit de quelque apparence, à celle du désert de pierres dont nous parlerons dans un instant et qui constitue le résultat final de la démolition par déflation: c'est le mécanisme de ce dernier travail qu'il faut expliquer maintenant.

Le cas le plus simple dans lequel peut se trouver un massif stratifié est celui d’une stratification horizontale sans intervention de dislocations géologiques Le mécanisme de l’ablation sèche consiste essentiellement, ici, dans l’attaque par la tranche des couches plus tendres insérées entre deux couches plus résistantes ; dans le milieu plus tendre, la désagrégation superficielle et la déflation marchent plus vite, de sorte que les couches dures arrivent à former des tables débordantes quise brisent et tombent à un moment donné. Les apparences qui résultent de l'existence de ces tables en débord n'ont, par elles-mêmes, rien de bien spécial au climat désertique!, mais elles donnent naissance à des

4. Sous le régime du climat pluvial, les mêmes tables en saillie se forment de la manière la plus remarquable dès qu'une falaise assez abrupte pour être dépouillée du manteau végétal se trouve taillée dans une roche strati-

formes inaccoutumées lorsqu'elles se superposent à d'autres dispositifs de déflation, dont un fort remarquable consiste dans les entonnoirs préexistants aux vallées dont nous parlions tout à l'heure à propos du ravinement des montagnes granitiques. C'est par ces entonnoirs, reliés ultérieurement par un réseau de gorges étroites en un système d'écoulement unique, qu'a commencé de même le creusement de nombre de vallées en terrain grèseux ou crétacé, et l'on a signalé à plusieurs reprises, au Sinai, le réseau des vallons calcaires qui s'étendent entre le O. Gharandel et le O. Taiebah, comme présentant les signes caractéristiques de ce mode de formation !. Dans les régions de ce genre, les vallées dont on suit le cours conduisent d'un vaste amphithéâtre circulaire dans un autre amphithéâtre analogue par un défilé de section rétrécie ; sauf la différence de couleur, il n'y aurait rien là de très différent de ce qu'on observe fréquemment dans le granite, si les parois des amphithéâtres et des défilés n'étaient taillés en énormes gradins, dont chacun est plus ou moins en retrait sur le gradin inférieur et dont les tables horizontales sont constituées par les affleurements des couches dures.

Autres elfets de la déflation surle modelé de détail d'une vallée en stratification horizontale: le fond de la vallée, au heu d'obéir régulièrement aux lois du profil en long organisé par l'écoulement, est parfois horizontal sur une très grande longueur, suivant le plan d'une même couche dure; à l'extrémité amont, la vallée finit parfois brusquement en cul-de-sac à parois verticales, forme que l'érosion serait impuissante à déterminer et tend constamment à détruire. Ces formes de déflation, cependant, sont loin d’être générales ou simplement prédominantes en désert montagneux, et dans les massifs grèseux du Sinai, particulièrement dans la région haute et intensément ravinée du Sarbout el Khadim, nous aurons l’occasion de noter combien fidèlement la forme actuelle des thalwegs obéit aux lois de l'érosion ordinaire.

fiée à couches de dureté variable (falaises fluviales et maritimes du pays de Caux, 100 mètres de calcaires crétacés avec banes de silex). Les forces qui agissent alors pour modeler la falaise sont, outre la déflation, dont l'importance relative est très réduite, l'érosion pluviale et la désagrégation chimique.

1. Ebers, Durch Gosen zum Sinai, p. 125; cf. Walther, Denudation, TE

Ce nest pas à dire que les gorges de ce district, coupées dans l'arête de la grande falaise grèseuse, ne doivent pas leur origine au mécanisme ci-après décrit de l'attaque sèche par la tranche, et nous verrons qu'il en est effectivement ainsi: mais l'érosion est énergiquement intervenue, ensuite, pour régulariser et arrêter les grandes lignes de leur forme, ne laissant à la déflation que l'empire du modelé de détail des parois et de certaines chutes verticales qui interrompent le cours du thalweg, ainsi que l'orgamisation fort caractéristique de l'aire supérieure du plateau.

C'est surtout, en effet, dans le cas d'un bloc montagneux supérieur, d'un plateau aboutissant à des pentes, que l'attaque sèche par la tranche produit en stratification horizontale, quand elle n'est pas dérangée par l'érosion, des formes remarquables. Il faut se représenter l'aire supérieure de la montagne aplanie, par déflation, jusquà dénudation totale d'une couche dure qui résiste, Une autre couche dure existe plus bas, affleurant à flanc de coteau ou d'escarpement, et entre deux, une couche tendre est attaquée par la tranche. La couche dure supérieure forme bientôt corniche et, se brisant par morceaux, recule avec la même vitesse que la couche tendre emportée par le vent au-dessous d'elle, de sorte que rien ne serait changé dans la forme générale de l'arête si le recul de la couche tendre était exactement le même en tous les points. Mais une égalité aussi parfaite ne se produit guère. IL y a toujours certains points où la déflation travaille plus vite qu'aux alentours, et là, il se creuse dans la couche tendre une petite caverne, que la chute de la corniche supérieure transforme à un moment donné en une petite gorge ; celle-ci, une fois amorcée, s'élargit, s'approfondit de manière de plus en plus décidée, se bifurque, et comme des incisions analogues entaillent le plateau sur toute l'étendue de la ligne où l'attaque par la tranche peut se produire, il arrive un moment où les rameaux extrêmes des gorges de déflation se rencontrent: les fémoins, dès lors, sont découpés, et de proche en proche le plateau entier, coupé de ravins Jusqu'à la profondeur de la couche dure inférieure, ne subsiste plus que sous la forme d'une région d'ilots séparés dont chacun porte à son sommet un morceau de la table horizontale primitive.

Un fémoin étant créé, somme toute, par la rencontre à l'amont des rameaux de deux vallées convergentes à l'aval, et ce recou-

R. Wercx. — La presqu'ile du Sinai. 5

pement supérieur pouvant être occasionné par la régression érosive, on conçoit que la particularité topographique qui en résulte soit loin d’être rare dans les régions de pluies régulières où l’érosion domine ; mais dans ces conditions ‘climatériques, le témoim n'apparaîtra jamais qu'à l'état isolé, tandis qu'une région de témoins est une forme absolument caractéristique du climat désertique, et qui suppose que les effets de l'érosion ont été négligeables par rapport à ceux de la déflation. Qu'arrive-t-il, en effet, si une érosion active intervient dans une région de témoins en voie de formation ? Le ruissellement, tout d’abord, attaquera la chape supérieure etruinera plus ou moins complètement, d'avance, les îlots que la déflation travaille simplement à isoler; d’un autre côté, l'érosion pluviale s'emparera des gorges de déflation en voie d’approfondissement horizontal et, les modelant à sa règle, arrivera à les creuser profondément en aval avant même que les rameaux d’amont se soient rejoints, éventrant la semelle dure qui limitait verticalement la déflation et devait être la base commune des témoins, de sorte que la région de témoins sera à peine ébauchée que déja son soubassement raviné aura pris l'aspect d’une région d'érosion, et les témoins seront détruits par le mécanisme de l’érosion régressive avant d'être parvenus à fixer leurs contours.

Collaboration de l'érosion et de la déflation par l'enlèvement des matériaux, mais concurrence acharnée des deux forces pour la détermination des formes du terrain : les régions où la balance se maintient assez égale entre elles pour que les péripées de la lutte se lisent clairement sur le sol, pourraient être appelées des demi-déserts. C'est le grand intérêt de la topographie sinaïtique, que la plus grande partie de la zone montagneuse, en dehors du massif cristallin du sud, appartient à la catégorie de ces régions intermédiaires.

Restons, cependant, dans le cas simple d'une zone de témoins non perturbée. par l'érosion. Les témoins achevés, bien isolés et reposant sur le socle commun de la couche dure inférieure, la déflation va continuer son œuvre aux flanes de chacun d'eux, Jusqu'à ce que la table supérieure, l'appui manquant sous elle, soit tombée partout jusqu'à la dernière pierre, et que soit disparu le dernier vestige du témoin le plus résistant : l’ablation d'une couche tendre comprise entre deux couches dures sera alors

achevée, on se retrouvera dans la situation initiale d’un plateau enchapé par une couche dure horizontale, et le processus de démolition recommencera en ce qui concerne la couche tendre inférieure, attaquée par la tranche entre sa chape et son socle. Ainsi la montagne s'acheminera vers le complet arasement au niveau des régions basses qui l'entourent. N'’en restera-t-il rien ? Si fait. Les couches tendres sont entièrement enlevées par le vent, à l'exception des corps durs qu’elles peuvent renfermer et qui sont tombés au pied du gradin au cours de la démolition de la couche ; mais les couches dures intercalaires, brisées par le porte-à-faux, tombées en morceaux, mais non pulvérisées, n’ont abandonné à la d‘flation qu’une partie de leur substance et subsistent en proportion importante, après ablation des couches primitivement recouvertes, dans les débris qui parsèment la table de chaque couche dure mise à nu. Au fur et à mesure que l'ablation se propage du haut en bas, on voit que ces débris de couches résistantes, fossiles, corps durs de tout genre rebelles à la déflation, s’amoncellent en quantité croissante sur un plan horizontal dont la cote s'abaisse, et que lorsque l’état d'équilibre sera atteint par ablation totale de la montagne, on trouvera sur son emplacement un vaste champ de pierres qui ne constituent pas une couche géologique, mais proviennent de tous les étages de la montagne détruite.

Ainsi prend naissance le désert de pierres, forme de déflation caractérisée, comme on voit, et consistant en un revêtement plus ou moins abondant de pierres incohérentes sur une base rocheuse compacte. C'est le terme final de l’ablation sèche d’une montagne stratifiée !, qui seule est capable de lui donner naissance,

1. Nous n'avons étudié, on le remarque, que le cas très symétrique d’üne montagne à stratification horizontale sans intervention de ruptures. S'il y a stratification inclinée, on se rend compte sans peine que le même mécanisme d’attaque des couches tendres par la tranche, entraînant la destruction par mise en porte-à-faux et rupture des couches dures intercalaires, conduira à des formes topographiques toutes différentes, et qu’en particulier il n'y aura pas de témoins : ils seront remplacés par le dispositif fréquemment observé en dents de scie, dans lequel les couches dures, en saillie sur les couches tendres, sont brisées de manière à faire retraite l’une par rapport à la suivante, et reculent toutes en même temps. Elles abandonnent ainsi à la surface leurs débris, mêlés aux corps durs mis en liberté par les couches tendres détruites, et rien n’est changé au résultat final de la déflation, parce qu’une fois atteint le niveau limite fixé à l’ablation de la

car la montagne homogène, c’est-à-dire cristalline, ne fournit pas de débris et la déflation la détruit tout entière. Pendant que la montagne stratifiée, sur place, s'aplanit en un désert de pierres, la montagne cristalline fournit, par sa démolition, les matériaux du plus ou moins lointain désert de sable, à quoi contribuent dans une proportion relativement faible les éléments quartzeux enlevés par le vent dans les couches molles détruites de la montagne stratifiée. Quant au désert de pierres arrivé à l’état d’équilibre, la déflation ne s'exerce plus sur lui que d’une façon minime, et le vent chargé de sable se borne à polir, par frottement, les cailloux que les variations de température travaullent, au contraire, à remettre par éclatement à arêtes vives. Selon que l’une ou l’autre de ces deux tendances l'emporte, on a le désert pierreux à cailloux ronds, le Serir, ou le désert pierreux à cailloux tranchants, la Hamada. Nous n’insisterons pas sur ces formes de détail, nous bornant à noter que dans les demi-déserts de la montagne grèseuse sinaïtique, le désert de pierres s’observe surtout là où la déflation est le moins dérangée par le travail de l'érosion, c’est-à-dire sur les plateaux où s’ébauchent, entre des vallées qui s'approfondissent, des” systèmes de témoins destinés à être perturbés avant terme.

Il ne nous reste plus qu'à dire un mot du désert de sable, sans relation avec le désert de pierres et qui naît directement de l'abandon par le vent, sur une surface quelconque, du sable enlevé principalement à la montagne gramitique. Le mécanisme du dépôt de sable, partout où un obstacle crée en arrière de lui une région atmosphérique relativement calme, a été assez souvent analysé pour que nous n’y revenions pas en détail; notons seulement que suivant le cas, il se produit une plaine de sable unie, ramnleh, où une région de dunes, qui peuvent être de dispositions variées mais dont la forme normale est, en plan, celle d'un eroissant de convexité tournée vers le vent, et dont la section médiane

masse rocheuse et le recul des dents de scie arrêté, ces dernières s'émoussent el disparaissent dans le plan général du désert de pierres.

En terrain disloqué, on imagine la variété infinie des formes auxquelles peut donner lieu la combinaison des lignes et surfaces de ruplure, des surfaces de stralification, de la dureté variable des matériaux mis en contact, etc.; mais ce ne sont que des formes de passage, et Ja forme finale d'équilibre ne pourra jamais différer de celle de la surface unie à laquelle on aboutit dans les cas simples qui précèdent.

parallèle au vent est constituée par une montée en pente douce suivie d'une chute rapide. On ne rencontre point, au Sinai, de régions de dunes étendues ; seulement de grandes plaines de sable couvrant irrégulièrement une surface rocheuse compacte, tel le Debbet er Ramleh entre la falaise de Tih etle massif du Sarbout el Khadim, et accidentellement, de petites plaines de surface ondu-

grèseuse. Il

lée dans certains coins de montagne granitique ou est nécessaire, cependant, de rappeler brièvement le mécanisme du déplacement des dunes, parce qu'un phénomène du même ordre est intervenu dans la constitution d'’intéressantes formations éoliennes récentes du Sinai méridional, et aussi parce que des formations éoliennes d'époque ancienne peuvent avoir joué un rôle dans la constitution des grès sinaïtiques !.

D'après la manière même dont une dune est formée, elle montre, en section parallèle au vent, une stratification inclinée dont les lignes montent doucement et redescendent en pente rapide à l'indication même des lignes de surface : en d’autres termes, un noyau triangulaire de la forme indiquée, posé sur le sol et déve- -loppé semblablement à lui-même par des couches successives. La dune s’accroit, tant que la quantité de sable arrêtée par l’obstacle qu'elle constitue, surpasse la quantité de sable que le même vent emporte de sa crête ; elle atteint son état d'équilibre lorsque ces deux quantités arrivent à être égales, et décroît, lorsqu'une modification des conditions de direction et d'intensité du vent, ou de nature des matériaux apportés, vient à faire que la quantité emportée au delà surpasse la quantité arrêtée. Il se forme alors avec l'excédent, quelque part en avant, une autre dune, qu'il faut considérer comme résultant du déplacement de la première. Or, si l'ablation peut aller jusqu'au bout, il peut se faire aussi, par exemple dans le cas de l’exhaussement uniforme du sol environnant par une couche de sable, que l’ablation s'arrête à une certaine hauteur de la base primitive ; 1l restera alors une tranche horizontale d'épaisseur correspondante, dans laquelle les lits seront obliques et, sur la totalité ou la plus grande partie de la longueur, à l’inclinaison du glacis ascendant de la dune primitive. Qu’une autre dune vienne alors se former sur l'emplacement

1. Walther, Ueber Ergebnisse etc., p. 10. Nous avons dit, au paragraphe II du précédent chapitre, pourquoi cette théorie de Walther paraît difficile à admettre.

de la première, qu'elle soit de même ensuite partiellement dérasée, et que le même jeu se reproduise un certain nombre de fois, on aura alors plusieurs tranches épaisses superposées, dont chacune aura une structure stratifiée oblique en discordance avec celle des tranches qui l’encadrent. Des dunes mouvantes de ce genre, partiellement dérasées, puis recouvertes par d’autres destinées à être dérasées de même en partie, ont parcouru à une certaine époque le fond du O. Hascheb, au sud du massif granitique du Sinai ; une hauteur totale de 10 m. de sable, ainsi accumulée, s’est transformée en un grès friable, dans les sections duquel on peut suivre l'histoire de sa formation.

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