LA FLORE
C'est un des caractères essentiels du désert que la végétation ne forme pas un revêtement continu à la surface du sol, mais se constitue en îlots, parfois très vastes, parfois limités à un petit nombre d'individus, mais toujours bornés à une ligne périphérique des plus nettes, qui marque la séparation entre le domaine qui ne garde rien des eaux d'écoulement et le domaine où de l’eau en quantité plus ou moins grande est retenue par une cause quelconque. Dans les limites du périmètre humide, qui est le domaine de la végétation, celle-ci a une densité superficielle d'autant plus grande que la quantité d’eau disponible pour son alimentation est plus considérable.
Il est au Sinaï, à côté des surfaces complètement sèches, des surfaces non arrosées à proprement parler, mais de dessication incomplète, dont les fonds de grands ouadys et une partie des terrains intermédiaires, le long de la zone côtière de Suez au O. Gharandel, fournissent les meilleurs types: des régions semblables se retrouvent en tous les points, fonds de vallées, plateaux, où une surface sablonneuse reçoit et garde tant soit peu de ce que lui envoie une aire de ruissellement supérieure, Des buissons isolés prennent alors naissance et poussent, à distance les uns des autres, plongeant leurs racines aux points
fortuits de concentration de l'humidité, donnant à d'immenses étendues de paysage un aspect de jardin bizarre, pierreux, mélancolique et monotone. Parmi les espèces domine considérablement, surtout dans le nord, le refem ou genêt blanc, qui se défend contre la voracité du chameau par l'extrême amertume de ses tissus. D'autres espèces également vigoureuses el aptes à extraire d'un sol aride les éléments de leur croissance, se mulüplient vers le sud et remplissent certains fonds de vallées sèches, au printemps, de leur floraison aux senteurs violemment aromatiques. |
Partout’ où l'eau affleure paraissent les arbres. Les trois espèces principales sont le palmier, — palmier sauvage et palmier dattier, — le sejal, qui est un acacia au feuillage clairsemé, au tronc robuste, qui atteint facilement les dimensions d'un arbre ordinaire de nos vergers et présente la particularité d'être armé de formidables épines droites et blanches, enfin le tarfah, tamarisque, végétal superbe qui présente à distance l'apparence d’une boule de mousse et dont le bois, très dur, très recherché par la petite marine égyptienne pour la construction des membrures de barques, se courbe et se recroqueville en grossissant avec l’âge. Ces trois espèces se développent d’ordinaire côte à côte, bien qu'on puisse dire, en général, que le sejal domine dans le nordet le tamarisque plus au sud. À Aïn Mousa, palmiers sauvages, cultures de palmiers-dattiers, sejal et tamarisques ; à Gharandel, sejal, palmiers et tamarisques ; dans le O. Oushêt et le O. Taiebah, quelques bouquets de palmiers et tamarisques ; aux abords de la fontaine de Nasb, jardins de palmiers ; dans le O. Barak, groupes remarquables de vieux acacias sejal ; dans le Oumm Ajraf moyen, belle région de pâture où sont des villages de nomades, beaux acacias, buissons, graminées qui tendent par places à former tapis continu ; dans les vallées de Magharah, principalement dans le O. Geneh, acacias sejal.
Si nous passons maintenant aux vallées de la région granitique méridionale, nous aurons à noter la flore vigoureuse et variée du O. Feîran, où sont des tamarisques, des figuiers nabk, des acacias sejal, des palmeraies cultivées dont les dattes sont recherchées à l’égal de celles de Tôr, des arbustes et des buissons de vingt espèces au milieu des prairies baignées par le ruisseau
de l’oasis, où l’on remarque même du tabac de qualité médiocre. Dans le O. Esh Sheikh, non loin au-dessous d'EI Watiyeh, de vieux bois de tamarisques, très touffus, s'étendent sur 2 kil. de longueur, Dans les jardins de Sainte-Catherine, l'attention est surtout frappée par de nombreux cyprès noirs de grande taille. Dans les vallées qui débouchent sur El Gäa et qu'arrosent à l'aval des ruisseaux superficiels, O. Hebrân, O. Slé, on trouve de véritables oasis où la diversité des espèces végétales s'accentue et où apparaît l'élément nouveau constitué par un grand roseau aquatique, qui se multiplie dans les petites dépressions où le ruisseau s’attarde. Dans le district de Tôr, enfin, les vastes et fructueuses palmeraies souvent décrites sont alimentées par un minutieux système d'irrigation, entretenu au moyen de puits qui vont chercher la nappe du sous-sol.
Nous nous en tiendrons à ces indications sommaires sur la végétation sinaïtique, renvoyant, pour renseignements plus complets, aux mémoires y relatifs de l’Account of the Survey de 1869, à la section du grand Survey of Palestine publié aux alentours de 1880 : Fauna and Flora of Sinai, Petra and Wady Arabah, et aux notes plus récentes de W. F. Hume dans son mémoire de 1906 : The topography and geoloqy of the Peninsule of Sinaï etc. (p. 96 suiv.). Remarquons seulement encore que dans ces montagnes, la végétation est presque partout abandonnée à elle-même, et qu'on ne constate nulle part de tentatives sérieuses d'exploitation du sol, dans les sections de vallées arrosées où l’organisation de la culture serait possible. Une seule industrie agricole a pris naissance et se maintient malgré l'extrême nonchalance des habitants : l'amélioration et l’entretien des palmeraies qui fournissent la datte. Encore les plantations principales, celles d'Aïn Mousa et celles de Tr, ne sontelles pas la propriété des Bédouins ; les jardins d'Aïn Mousa dépendent encore en quelque sorte de la banlieue cultivée de Suez, et quant aux palmeraies de Tôr, elles appartiennent aux particuliers de la ville où au couvent de Sainte-Catherine. Les seules palmeraies fructueuses que les Bédouins exploitent euxmêmes sont celles de Feîran ; ils récoltent les dattes, les conservent pour leur usage et les vendent quand l’occasion se présente. Pour le reste, ils font pousser en quelques endroits des fèves et autres légumes ; rarement ils ont la persévérance
ou la possibilité de cultiver le blé ! et sont entièrement tributaires des contrées civilisées pour l'achat de cette denrée de première nécessité, qu'ils vont chercher à Tôr ou à Suez. Voyons, d'ailleurs, comment se comporte cette population obstinée à vivre sur le sol rude de la péninsule.