LES HOMMES
Etudiant, au début de ce chapitre, le mécanisme de la dénudation, nous avons reconnu que la montagne sinaïtique, au point de vue du modelé du terrain, devait être classée dans la catégorie des demi-déserts, et d’après tout ce qu'on vient de voir, le même caractère semi-désertique ressort de la fréquence des points d’eau, des ruisseaux qui coulent à la surface dans les vallées de la zone méridionale, de l’état d'humidité où restent, ailleurs même, de vastes surfaces, et de la densité correspondante de la végétation. Demi-désert, la montagne sinaïtique l’est enfin par les caractères de l'occupation humaine qui s’est adaptée aux circonstances et arrive, sans souci ni fatigue, à capter quelques parcelles des forces que recèle la pauvreté ambiante.
Aux marges des grandes vallées agricoles de Mésopotamie et d'Égypte, pays de nourriture abondante, d'organisation sociale et de richesse sous toutes ses formes, l'habitant des territoires déshérités qui en forment les berges a pour caractère principal qu'il accepte sa pauvreté et la juge faire partie de l’ordre des choses ; car dès qu'il ne l’accepte plus, il cherche à améliorer sa situation, reconnait vite que son effort est mal récompensé où il l'exerce et va faire dans un milieu plus favorable le placement de son énergie. S'il reste, c’est qu'il a accepté, et c'est toute la formule de son adaptation. Cette acceptation profonde et inconsciente ne suppose pas la résignation, qui est un phénomène de conscience. Le sauvage des marches envie la richesse de la
1. Ce fut une surprise pour nous de rencontrer, tout près des ruines du Sarbout, dans un creux abrité du vent et quelque peu humide, un minuscule carré de terre labourée,
cité voisine, il pense qu'elle implique une injustice à son égard et prend sa revanche sur elle, toutes les fois qu'il le peut, par violence ou par ruse; il ne lui est point ennemi déclaré, la connaît, la fréquente, traite avec elle lorsqu'il ne peut piller, et ressent une espèce d'admiration pour les grandes forces voisines qu'il ne comprend pas mais qui procurent l'assouvissement des besoins aux membres même subalternes des communautés organisées ; il est tout près de croire que le civilisé a des secrets pour transmuer en or les pierres de la montagne, mais il n'a pas horreur de sa science et de sa force ; il sait, bien qu'il n’en forme pas l'idée, que cette science ne lui est ni accessible ni nécessaire, à lui sauvage, dans l'état d'immobilité où le maintient l’acceptation du désert, l'adaptation au désert.
Telle est, en général, la mentalité de l’homme des marches pauvres des terres riches. Ce qu'il faut ajouter, maintenant, pour caractériser le Bédouin sinaitique, c'est que son pays n'étant pas absolument dénudé de ressources naturelles, il arrive à satisfaire sans peine et sans grand travail ses besoins très simples, et échappe ainsi à la dégradation qu'entraine, en état de pauvreté, la lutte contre des circonstances trop inhospitalières. Il ne possède rien, mais 1l est tranquille, non soumis à l'obligation de travail qui pèse sur les gens des pays riches : il est libre, insouciant et paresseux, et sa paresse n’est égalée que par son ignorance. Rien d'étranger à la personnelle expérience n'encombre son intelligence toujours fraiche, active et souple dans son domaine parce que le corps est maigre, bien portant, ni très affamé, ni très chargé de nourriture. Il connaît sa hiberté par comparaison, l’apprécie, et ainsi l'acceptation qui est à la base de son caractère instinctif de sauvage, se transpose dans une certaine mesure de l'inconscient dans le conscient. Il se dépite d'être pauvre, mais n'accepterait à aucun prix la sujétion de la régularité de l'effort.
D’après les évaluations les plus sûres, cinq mille personnes vivent dans toute l'étude de la péninsule. Leur fortune consiste dans le sol, qui produit de la broussaille, même à grande distance des sources, et des arbres, et dansles animaux que cette végétation leur permet d'élever: des chèvres de petite taille, qu'on nourrit avec les pousses vertes, des moutons, de petits ânes robustes et surtout des chameaux, très friands de la ver-
dure savoureuse du tamarisque et des rameaux du sejal, dont leur bouche ne craint pas les épines, mais qui dévorent d'aussi bon appétit toute espèce de branchages verts ou desséchés. Les Bédouins font du charbon de bois avec les branches du tamarisque, et ne paraissent pas exploiter d'une manière trop dévastatrice cette ressource de leur sol ; ils portent des chargements de ce charbon à Suez, le vendent, etramènent sur leurs chameaux de petites provisions de blé. Ce n'est pas là, cependant, le principal de leurs ressources, qui consiste dans la location de leurs chameaux aux voyageurs qui traversent la péninsule, explorateurs et touristes européens, plus souvent pèlerins grecs et russes se-rendant à Sainte-Catherine ; les Bédouins accompagnent leurs bêtes et. touchent en argent un prix fixé d’avance, mais en sus duquel ils excellent à extorquer à l’étranger des sommes supplémentaires. Ce métier de convoyeur de caravane est le seul que le Bédouin fasse continüment et avec plaisir ; il couvre de son pas souple, chaque jour, derrière son chameau, 30 ou 40 kil. à la vitesse de # kil. à l'heure, et doit à cet exercice les jambes longues, nerveuses et fortes de la race.
Les marchés conclus avec eux ne sont jamais individuels, mais passés avec un groupe, une (ribu, représentée par son sheikh. Dans l'intérieur d’une tribu la possession du sol, sinon celle des animaux, est en commun. Les tribus sont nombreuses ; l’ancien esprit d'hostilité qui les mettait incessamment aux prises, pour la moindre question de source ou de territoire de parcours, à complètement disparu aujourd'hui et l’ordre règne aussi parfaitement dans ce désert que dans l'Égypte proprement dite, malgré l'absence de tout ce qui rappelle une organisation administrative : le sheikh, aux attributions mal définies, exerce une espèce de gouvernement sur la tribu et répond de l'ordre vis-àvis du gouvernement du khédive; il donne son concours aux autorités égyptiennes dans les cas où elles ont à agir directement. Ces sheikhs sont fréquemment des gens distingués et d'abord agréable, d'intelligence fine malgré la simplicité de leurs idées, et assez habiles sur le terrain commercial pour arriver à constituer de véritables fortunes.
Les conditions habituelles de la vie sont celles des nomades pasteurs. Les groupes humains se déplacent, à intervalles, dans les limites de leur territoire, et ont vite fait de planter leurs
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tentes noires à toit horizontal ou légèrement incliné en arrière reposant sur quatre piquets, à parois d’étoffe consolidées, à la base, par quelques fagots de broussailles. Le tissage des toiles de tente est une occupation réservée aux femmes, qui disposent à cet effet un métier à plat sur le sol ; la trame et la chaine sont en fils d'espèces différentes, dans la composition desquels entrent la laine de mouton, le poil de chèvre et le poil de chameau. On tisse, de même, les étoffes de certains vêtements grossiers et des sacs à provisions à suspendre derrière le chargement des bêtes de somme. Quant au poil du chameau, 1l sert encore à fabriquer les mauvaises cordes qui font partie du harnachement de la bête, en guise de bride et pour assujettir le chargement sur les deux flanes du bât, et la peau de l'animal, ainsi que celle des autres quadrupèdes de la région, est utilisée pour la confection des sandales que beaucoup de Bédouins possèdent, mais qu'ils ne mettent à leurs pieds qu'avec la réserve d’une extrême parcimonie. La peau de mouton brute fournit un vêtement protecteur contre le froid. Les procédés de la tannerie, qui permettraient d’avoir à bon compte d'excellents vêtements en peau de chèvre et de mouton, sont plutôt négligés que tout à fait inconnus des indigènes, qui savent travailler le cuir pour en faire des ornements et accessoires de harnachement et des ceintures.
Pendant que les femmes se livrent à ces industries diverses et écrasent le blé dans les meules primitives formées de deux pierres rondes frottant l’une sur l’autre, les petites filles et les Jeunes garçons surveillent les bêtes à la pâture, et les hommes restent au repos près des tentes, s'ils ne sont en route derrière leurs chameaux chargés ou à la chasse dans la montagne. Ils possèdent des fusils arabes qu'ils emportent parfois avec eux en caravane, en outre de l’attirail d'armes blanches, couteaux et sabres, dont ils ne se séparent pas plus en voyage que de leur briquet et de leur pipe à long tuyau avec ses accessoires.
Dans un petit nombre d'endroits, le régime nomade est transformé en régime sédentaire ou demi-sédentaire, notamment au voisinage des sources principales et des cours d’eau qui alimentent des plantations et des palmeraies exploitées. C'est ce qu'on voit dans le O. Nasb et surtout dans le O. Feîran, où les Bédouins habitent des groupes de huttes en pierre non loin des ruines de la ville antique.
Mais le principal centre d'habitat sédentaire de la péninsule est dans la région du O. Geneh et des vallées voisines dépendant du O. Sidreh, où se répartit entre un grand nombre de petits groupements la population occupée à l'exploitation des turquoises de Magharah. Les maisons, toujours blotties à la base d’une paroi rocheuse, dans un creux aménagé ou spécialement pratiqué à cet usage, ont un mur antérieur construit en maçonnerie sèche, sans fenêtres, avec une porte en bois; en avant, l'habitation est protégée par une petite cour entourée d'un mur à hauteur d'homme.
Il serait fastidieux de décrire en détail, après tant de guides et de manuels, le costume du Bédouin et sa nourriture grossière, ses galettes de blé non levées, mal cuites et dures qu’un estomac d'Européen n’accepte pas. Il est plus intéressant au point de vue physiologique de noter que ces hommes, peu vêtus et mal nourris, sont admirablement bien portants et dorment sous le ciel, autour d'un feu de branchages, sans souci de différences de température qui peuvent atteindre, de midi à minuit, jusqu'à 30° cent. L'extrème sécheresse de l'air, jointe à l'adaptation immémoriale à la vie hors des espaces clos, donne à la créature humaine cette résistance aux affections multiples que le refroidissement entraine en d'autres climats.
Le Bédouin qui vit de la sorte a le bénéfice de l’extrème liberté, où se complaisent sa nonchalance et sa paresse, et Le fardeau de l'extrême pauvreté qui en résulte. Abandonné dans l’état d'esprit d'une enfantine et perpétuelle insouciance, il a des qualités charmantes de vivacité, de spontanéité, d’amabilité cordiale, et d'insupportables défauts qui le rendent impropre à toute collaboration sérieuse, oubli des contrats, impuissance à prévoir, incapacité d'agir en ordre et suivant un plan arrêté, sans cris, disputes et invectives: infirmités intellectuelles qui sont d'un enfant, comme ses qualités. Les éléments avantageux et les éléments défectueux de cet esprit ont fait exprimer aux voyageurs, suivant leur tempérament personnel, des opinions très différentes sur la valeur de ce type d'humanité !. Quant aux religieux du couvent de Sainte-Catherine, ils s'expriment sur le
1. Comparer, notamment, les appréciations de part et d’aulre intéressantes émises, dans le même livre, par Petrie et par C. T. Currelly : dans Petrie, Researches in Sinai (1906), pp. 29-33, 232-236.
R. Werrx. — La presqu'ile du Sinai. 6
compte des Bédouins, de leur paresse, de leur inaptitude à tout travail, avec une grande sévérité et un immense mépris; dans leurs rappérts avec eux, le dernier des moines traite le Bédouin le meilleur comme un esclave sans valeur et sans compréhension, et le Bédouin accepte cette subordination ostensible parce qu'il est faible et que le couvent, à côté de lui, est un centre de puissance et une source de richesse inépuisable.
C'est une chose singulière, au point de vue économique, que l'existence de cette maison isolée, à trois jours de marche de la côte, dans un pays de rendement nul, tirant toutes ses ressources de l'extérieur et obligée d'en abandonner une partie aux tribus indigènes qui l'environnent, en échange des services que ces dernières ne demandent qu'à vendre. Longtemps hostiles, et tenus en respect pendant dix ou douze siècles par la seule épaisseur des formidables murailles byzantines, les Bédouins se sont définitivement accommodés au couvent, dont les clans voisins se nomment eux-mêmes les serviteurs ; ils lui doivent divers services, en travaux de viabilité, de convoyage, en fourniture de bêtes de somme et d'hommes d’escorte lorsque tels personnages de l’ordre se déplacent dans la montagne, et reçoivent en retour de la boulangerie du couvent la nourriture, à raison d’un pain par Jour et par tête d'homme, de femme ou d'enfant des familles affihées. Cela entraîne une dépense considérable, que les revenus du monastère suffisent cependant à supporter. L'Ordre des Pères sinaïtes independants, qui a sa capitale dans la vieille citadelle de Sainte- Catherine et que gouverne un archevêque grec orthodoxe, héritier de l’ancien évêché de Pharan et directement subordonné au patriarche du Caire, possède en Russie, en Roumanie et en Grèce des domaines importants, quoique fort diminués dans le courant du xix° siècle; des maisons de l’ordre existent dans la Russie méridionale, en Grèce, en Syrie, en Égypte, hotamment au Caire où l'archevêque séjourne fréquemment, et, dans la péninsule sinaïtique même, à Tôr, par où la grande maison de la montagne est mise normalement en communication avec le monde civilisé. Des caravanes sont continuellement en route entre Tôr et Sainte-Catherine, transportant des personnes et des approvisionnements, et donnent à l'étranger venant du Nord qui profite de la descente, une impression inaccoutumée de sécurité et de régularité européennes. De par l'organisation du couvent, l'accès
des territoires sinaïtiques se présente de manière très différente au voyageur suivant qu'il les aborde par Suez ou par Tôr ; à Suez, il est obligé de traiter directement, pour ses transports, avec un sheikh indigène, à moins qu'il n'ait recours aux coûteux offices d'un intermédiaire local ; à Tor, au contraire, toutes les tractations avec les Bédouins se font par l'intermédiaire de la maison locale de Sainte-Catherine, qui fournit à l'étranger bêtes de somme, et conducteurs et l'achemine dans la montagne. L'ordre religieux exerce aux alentours de Tôr et de Sainte-Catherine, par ses relations de suzeraineté vis-à-vis des tribus, une véritable action politique, qüi d'après des traditions sur lesquelles nous aurons à revenir, serait fondée en droit aussi bien qu'existante en fait : d'anciennes chartes concèderaient au monastère un droit de propriété pour ainsi dire illimité dans la péninsule. Il va sans dire que cette possession, fût-elle reconnue par documents authentiques, est entièrement illusoire, et que les mineurs indigènes de Magharah, par exemple, qui n'ont jamais sollicité d'autorisation d'exploitation du couvent, sont infiniment moins impressionnés par les rares déplacements des moines que par les tournées de police ordonnées par le gouvernement égyptien.
A Tôr, cependant, le couvent reste une puissance, officiellement protégée par le représentant consulaire du gouvernement russe, mais très docilement soumise au ghaÿfir, à l'officier du gouvernement égyptien. La maison religieuse possède une grande partie des palmeraies qui environnent la ville et forme le centre de l’élément chrétien indigène auquel appartient plus de la moitié de la population : ce petit noyau grec orthodoxe est tout ce qui a subsisté des colonies chrétiennes de l'évêché de Pharan, qu'anéantit la conquête arabe. Le reste de la population est musulmane, et, depuis que les tribus du désert ont adopté une attitude paisible, vit en bons termes avec les chrétiens comme il à lieu dans toute l'Égypte proprement dite.
Un village de pêche gréco-arabe au fond d'une petite rade, avec le couvent comme centre d'organisation sociale, les communications avec l'intérieur comme principe d'existence et les palmeraies pour richesse, Tôr ne fut pas autrechose ! jusqu'au jour
1. Sauf pendant quelques siècles ‘du moyen âge où, le vieux Kolzoum détruit et Suez, tout près de là, non encore fondé, Tôr eut à jouer le rôle,
encore récent de la création de la grande quarantaine. Alors tout changea. Vastes édifices administratifs, casernements immenses, bâtiments de désinfection et hôpitaux til avec tous les perfectionnements scientifiques, logements pour un énorme personnel administratif et médical s'élevèrent sur la plage à un kilomètre au sud de la petite ville; une population égypto-européenne s'installa, des marchands survinrent, qui vendent de tout à un prix notablement AC à celui de Suez mais non exorbitant. À Tôr, aujourd’ hui, la vie à l’européenne est possible, dans de vieilles maisons abs assez bien construites, le long du quai du petit port, au sein du merveilleux climat désertique qu'on apprécie mieux au bord de la mer, dans le voisinage de beaux arbres largement arrosés d’eau fraiche. Un fil télégraphique court jusque-là, de Suez, par la côte ; les petits paquebots de la mer Rouge s'arrêtent au large une fois par quinzaine, et une douzaine d'agents des postes, soldats et douaniers sous le commandement d'un gouverneur achèveraient de rappeler, s'il en était besoin, qu'on se trouve en pays civilisé, sous l'égide du gouvernement
du khédive.
sur la route maritime d'Orient en Égypte, du point de transbordement qui faisait défaut au fond du golfe. Nous aurons à examiner cette situation au chapitre suivant.
LU