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LA CÔTE DU GOLFE DE SUEZ, SES PORTS ET SES OASIS

Les deux golfes qui enserrent dans leur fourche la péninsule et s’avancent profondément dans les terres à l'extrémité nord de la mer Rouge, ont compté de touttemps parmi les voies de communication importantes du monde oriental. Par le golfe de Suez on accédait, de la mer Rouge et de ses au delà de l'océan Indien, à une porte facile de la Basse-Égypte, et par le golfe d'Akaba on s’avançait presqu'aussi loin sur la grande route de Syrie par la vallée d'Arabah, la mer Morte et la vallée du Jourdain, ou sur les routes qui coupent au nord-ouest, du fond du golfe, vers la Palestine et les ports de la Méditerranée. C'est au Ras Mohammed, pointe méridionale de la péninsule, que les deux routes maritimes se séparent. À l'ouest, la navigation est dangereuse pour les petits navires, et les points d'accostage très rares sur l’une et l’autre rive que hérissent les récifs corallins. Le caboteur qui suit lerivage voit la montagne de granite rouge, à sa droite, gagner rapidement en hauteur en même temps qu’elle s'éloigne de lui, précédée d’une vaste plage désertique qui s'élargit, vers le nord, jusqu’à couvrir à hauteur de Tôr un espace de 30 kil. de la mer à la base des montagnes. Tôr est à 80 kil. du Ras Mohammed ; son existence, comme on verra plus loin, est déterminée depuis une antiquité très lointaine par la petite rade que ferment des bancs de coraux, en même temps que par la nappe inépuisable qu'alimentent, sous le gravier, les eaux descendues des montagnes en arrière et qui permet le développement des grandes palmeraies des alentours. Immédiatement au nord de Tor, la montagne granitique et son glacis

désertique de base commencent à se cacher derrière la longue épine littorale du G. El Arabah. |

Plus au nord, la montagne perd beaucoup de son aspect grandiose. Passés le G. El Arabah et l'embouchure du O. Feiran, à 150 kil. du Ras Mohammed, on n'a plus à sa droite qu'une montagne calcaire, dominée à l'arrière-plan par les surrections de schistes, de granites et de grès du district du Sarbout el Khadim, puis ces hauteurs sombres elles-mêmes disparaissent, démasquant à l'horizon la longue muraille calcaire du G. Et Tih, précédée d'une zone calcaire qui porte le pic du Sarbout ed Djemel et se relève, à partir du Ras Abou Zenimeh, pour former le curieux chaînon littoral du G. Hammam Faraoun, en faluse à pic de plus de #00 m. de hauteur sur les flots. C’est immédiatement après qu'on arrive, à 220 kil. du Ras Mohammed, à l'embouchure du O.Gharandel, remarquable par son ruisseau semipermanent et la longue oasis clairsemée qu'il alimente: c'est le plus important, après Tôr, des points d'eau qui se présentent sur cette côte. Au delà de Gharandel, le plateau calcaire qui domine immédiatement le rivage s'abaisse rapidement, et bientôt la vue n'est plus arrêtée à l’est que par la falaise de Tih, d'où descendent ses contreforts calcaires noyés à la base dans un long glacis de formation alluviale. On approche ainsi du fond du golfe; la falaise de l'arrière-plan diminue elle-même de hauteur, et l’on arrive à Suez, à 320 kil. environ de la pointe méridionale de la péninsule.

Suez n'a pas toujours été le port terminal du golfe, et la mer pénétrait anciennement beaucoup plus avant dans les terres basses de l'isthme. Pour tous les géographes de la période antique, depuis Agatharchides et Artemidore {1° siècle av. J.-C.), sources de Diodore et de Strabon, jusqu'a Pline et Ptolémée (n° siècle ap. J.-C.), le golfe est nommé Aeroopolite, d'après la ville d'Heroopolis qui en marquait le fond à l'époque pharaonique et dont les ruines dorment dans le désert, en plein O. Toumilât, à égale distance de la mer Rouge moderne et de la Méditerranée !. Ce vieux port, au fond de la lagune extrême du

1. Heroopolis antique, Pi-Toum des textes égyptiens, Pithom de la Bible, a été retrouvé en 1883 par Ed. Naville, dont on consultera à ce sujet

le compte rendu de 1884, The store-city of Pithom and the Route of the Exodus (4° 6d., 1903).

lac Timsah, était sans doute encore en usage à l'époque thébaie, et un canal y aboutissait, qui mettait les eaux du Delta en communication avec celles de la mer Rouge par le O. Toumilât. Le premier établissement de ce canal se perd dans la nuit de la tradition légendaire, mais on sait qu'il fut creusé à nouveau ou remis en état à plusieurs reprises, notamment par Nechao et par Darius, dont les monuments commémoratifs avec inscriptions hiéroglyphiques et cunéiformes se dressaient sur la rive occidentale du golfe à grande distance au sud, par delà les Lacs Amers des modernes et jusqu'à proximité du site de Suez. Après ceux de Darius prennent place dans l'histoire les grands travaux de Ptolémée Philadelphe, qui déploya par ailleurs, comme on sait, une grande activité du côté de la mer Rouge !. Il remplaça Heroopolis, sans doute irrémédiablement ensablé, par le port neuf d’Arsinoe, construit à une vingtaine de kilomètres au sud-est, en un point que les eaux de la mer baignaient encore ; et il prolongea jusque-là, après l'avoir amélioré ou restauré, le canal du Nil à la mer Rouge ?.

Le port d'Arsinoe ne devait par vivre longtemps, par suite du recul rapide de la mer Rouge aux alentours du début de l'ère chrétienne. On connait la configuration singulière du fond du golfe, qui forme, aujourd'hui que les eaux de la mer, grâce au canal maritime, ont reconquis les espaces auparavant perdus, un long chapelet de lagunes grandes et petites, en communication par des chenaux resserrés et s'étendant jusqu'au

4. Notons, dans les relations de Diodore (II, 42-43; Scripl. græc. bibl, I, p. 156-157) et de Strabon (XVI, 4, 18; Script. græc. bibl, p. 660-661), l'épisode d’Ariston envoyé par Ptolémée Philadelphe à la découverte de la mer Rouge, et rapprochons-en le renseignement que nous donne Pline (Hist. Nat., VI, 33), à savoir que le même roi Philadelphe chargea d'une exploration du même genre Timosthènes, dont la relation servit à Pline pour sa description de la région. Strabon dit encore (XVI, 4, 5-7, loc. cit., p. 655) que deux généraux de Philadelphe, successivement, furent chargés d'explorer le pays des Troglodytes; en premier lieu Satyros, qui fonda la ville de Philotera, ensuite Eumedes, qui fonda Ptolemaïs Therôn. Il semble qu'il y eut vraiment, sous Ptolémée Philadelphe, plusieurs expéditions envoyées dans le sud de la mer Rouge. C'est l'une d'elles qui est racontée, sans qu'il soit fait mention du nom de l'amiral, dans l'inscription de la grande stèle hiéroglyphique trouvée à Tell el Maskhouta (Heroopolis) par Naville en 1883 (v. note précédente).

2 Sur ces divers travaux, nous sommes renseignés à la fois par Pline et les géographes grecs, et par la grande stèle hiéroglyphique d'Heroopolis dont il est question à la n. précédente.

centre de l’isthme, à l'entrée du O. Toumilat. On peut distinguer, tout au fond, les Petits Lacs Amers, ou lac Timsah, qu'un chenal d'une quinzaine de kilomètres de longueur fait communiquer avec les Grands Lacs Amers, d'où un nouveau chenal plus long débouche dans la mer Rouge actuelle. Or, depuis le jour où le fond du golfe fut constitué, géologiquement et géographiquement, avec ce dessin, ces chenaux et ces lagunes étaient soumis à une action relativement rapide de dessèchement par comblement, sous l’action des sables incessamment apportés par le vent du désert, et bien que le continent s'enfoncçät par rapport au niveau de la mer, ce dont témoigne, sur le rivage méditerranéen, la submersion des berges des anciennes bouches du Nil sous le niveau des lacs côtiers, les buttes de décombres transformées en îles au milieu de ces lacs et la submersion de toutes les ruines antérieures à l’époque ptolémaïque. Ce comblement de la mer Rouge, qui commença, à l’époque préhistorique, par la perte sous le sable de la branche du Nil qui s'écoulait prinutivement par le O. Toumilât dans le lac Timsah, se manifeste ensuite par l'abandon d'Heroopolis, ensablé au fond du lac, pour Arsinoe construite, à ce qu'il semble, en un point plus ouvert de ce même bassin. On voit qu'à l’époque de Philadelphe les deux grands chenaux naturels, Suez-Lacs Amers, et Lacs Amers-Timsah, n'étaient pas encore obturés. Y passait-on encore lorsque le canal fut rétabli une fois de plus à l'époque de Trajan ou d’'Hadrien ? Nous ne connaissons pas le débouché méridional du canal de Trajan, dont Ptolémée nous apprend seulement qu'il passait à Heroopolis et Babylone (Le Caire). Ce ne peut être longtemps après, cependant, que les Lacs se séparèrent de la mer Rouge !, étant donné qu'au cours même de la période romaine Arsinoe disparait de l'histoire et qu'un nouveau port manifeste son

1. L'obturation du chenal du sud {Chalouf) constitua un phénomène plus compliqué que celui d’un simple comblement, étant donné que lors du creusement du canal maritime on rencontra, dans cette section, des banes calcaires de formation tertiaire s'élevant à plusieurs mètres au-dessus du niveau de la mer : c'est ce qu'on nomme le seuil de Chalouf. Le bassin des Lacs Amers fut fermé, à ce qu'il semble, par la surrection de cette barre, qui ne peut être qu'un phénoméne d'ordre géologique. Un pareil accident local est une énigme étrange dans une région où le mouvement général du continent l'abaisse par rapport à la mer,

existence, situé en véritable eau vive, cette fois, au sud de toutes les anciennes lagunes, sur un emplacement dont la mer ne devait s'éloigner, jusqu'à nos jours, que d’une très petite distance : c'est Ælysma, le Tell Kolzoum d'aujourd'hui situé immédiatement au nord de Suez.

Il y eut naturellement une période où le vieux port et le port nouveau existèrent ensemble ; elle est représentée pour nous par les écrits de Ptolémée, qui connaît encore Arsinoe, située, dit-il, à 1/3 de degré au sud du fond du golfe Arabique, — on voit qu'à son époque certaines barques, tout au moins, devaient encore avoir accès dans les grands et petits Lacs, — et parle en même temps de Klysma, xAvsux spoupto, beaucoup plus au sud, à 1 degré du fond du golfe. Vers la même époque, Klysma

.est mentionné par Lucien ! comme étant le point de départ de la navigation de l'Inde, et la ville apparaît comme tête d'étapes de route au fond de la mer Rouge dans l'{finéraire d'Antonin, qui termine la route d'Égypte à la mer Rouge, par le Toumilat, à Clusma ?, avec omission d’Arsinoe dans les stations intermédiaires. Arsinoe, cependant, reparaît encore une fois dans la Table de Peutinger, dont la rédaction peut être du 1° siècle, et qui enregistre la route directe du fond du golfe de Suez au fond du golfe d’Akaba, par le désert de Tih, comme allant de Klysma à Aila, — nous aurons à y revenir par la suite de ce chapitre — mais note en même temps Arsinoe à sa place correcte en amont de Klysma. Saint Epiphane * et Philostorgius ! disent expressément que Klysma, lieu d'embarquement pour les Indes, marque le fond de l’un des golfes terminaux de la mer Rouge, et, au vi* siècle, c'est à Klysma que la route des voyageurs chrétiens se rendant dans la péninsule sinaïtique s'engage sur le rivage oriental du goife. On le voit notamment par la relation de la pseudo-Silvie 5 qui nous décrit deux fois, de la

4. Pseudomantis, chap. #4; dans Lucien, Script. Græc. Bibl., p. 339.

2. Khvsua xaszcov; cf. Hieroclès, Synecdemus ap. Antonini ilinerarium, éd. Wesseling, p. 728.

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