V. ce qui est dit à ce . rs haut, chap. 11, paragr. IF
6, Macrizi, Descr. de l'Égypte, trad. Déusiant be: cil., p. 543.
ment sur un grand nombre de lieux particuliers, mais qui aurait couvert en général, à l'époque antéhébraïque, de vastes territoires comprenant le nord et peut-être le centre de la péninsule sinaitique. C'est le Pharan-région que seul connaît la Bible, et qu'on retrouve bien des siècles après chez Pline, puis, en même temps que Pharan-ville, dans le texte de Ptolémée.
Remarquons que des villes comme celles de Tôr et de Feiran, pendant les siècles qui précèdent l’ère chrétienne, supposent une circulation routière à l'intérieur du pays et le long des lignes qui le mettent en communication avec les régions adjacentes, l'isthme de Suez et les portes de l'Égypte, la côte méditerranéenne par le désert de Tih, les contrées du O.-Arabah !; sans parler des communications maritimes. Sur les routes de terre, ce sont des conditions semblables de circulation active qui expliquent, sans nul doute, les inscriptions sinaïtiques qui couvrent par milliers les rochers de toutes les vallées de la péninsule. Depuis longtemps on lit sans difficulté ces inseriptions, de langue araméenne imprégnée d’arabe ou arabe influencée d’aramaisme, mais écrites au moyen d’une variété spéciale de l'alphabet sémitique, et de rédaction déplorablement concise, comprenant en général un nom et une courte formule religieuse. Il'y à toutes raisons de croire quelles sont l'œuvre des Nabatéens, qui les gravèrent dans la période qui s'étend du 1°" siècle av. J.-C. au 1° ap. le début de l'ère chrétienne. D'après le nombre considérable des inscriptions et la manière dont elles sont réparties, non seulement le long des grandes routes, mais encore partout ailleurs et jusqu'au fond de certains cantons sans issue, les Nabatéens connaissaient tous les recoins de la péninsule et la sillonnaient incessamment dans tous les sens ; c'étaient, selon toute apparence, des marchands qui allaient de village en village et savaient trouver chez eux, pour acheter et vendre, les gens des clans nomades où demi-sédentaires de la montagne ?.
1. Nous avons indiqué, plus haut (chap. 11, paragr, Il), les conditions générales des lignes de communication avec la Syrie et la côte méditerranéenne.
2. Pour l'histoire des Nabatéens, qui n'intéresse qu'indirectement celle de la péninsule, on pourra se borner à consulter Ritter, Erdkunde von Asien, XIT, p. 111-140, et le bon travail de F. Vigouroux, Inscriptions et mines du Sinaï, dans Mélanges bibliques (1882), p. 225-331, particulièrement p. 314-325.
Ces inscriptions témoignent done, vers le début de notre ère, d'une notable activité commerciale et d'une circulation intense sur les routes de la péninsule, et cet état de chose favorable remontait à une époque fort ancienne, si l’on s'en rapporte à ce que nous savons des assemblées de Tôr au un siècle av. J.-C. et à ce que nous arrivons à entrevoir dans la même localité, par la Bible !, pour une date antérieure de quatre ou cinq siècles. La paix régnait-elle entre les tribus, en l'absence de toute domination étrangère ? La chose est plus que douteuse, mais il ne semble pas qu'à l'époque des voyageurs nabatéens, ceux-ci aient été beaucoup gênés par des guerres locales. On croit comprendre qu'une civilisation était arrivée de bonne heure à prospérer sur ce sol misérable, très supérieure par l’organisation à celle des Bédouins de nos jours et caractérisée notamment par l'existence de villes dans les principales oasis. C'est dans ce monde, abandonné à lui-même depuis l'évanouissement de la domination pharaonique, que la force des civilisations occidentales, représentées par l’organisation romaine, vint s'implanter à nouveau après une période de quinze ou seize cents ans de liberté absolue. Il est extrêmement probable que l'occupation militaire des villes et l'introduction d'une organisation administrative sont en relation étroite avec l'arrivée des premières colonies chrétiennes.
La première fois que nous entendons parler de l'installation chrétienne dans la péninsule ?, c’est par Eusèbe, qui décrit Pharan, au début du rv° siècle, comme une ville ceinte de murs, siège d'un évêché, à proximité du Raphidim biblique où la batalle fut livrée aux Amalécites #. Dès ce moment, comme on voit, est fixée l'interprétation moderne de la géographie de l’Exode, qui consiste à admettre que les Israélites, pour se
1. V. ce qui est dit à ce sujet plus haut, chap. nr, paragr. I.
2. Il n'est pas vrai que Denys d'Alexandrie, comme on le répète quelquefois, parle du Sinai comme lieu de refuge des chrétiens d'Egypte en temps de persécution ; il dit seulement qu'il s'agit de la montagne arabique, où les chrétiens étaient attaqués et réduits en esclavage par les Saracènes (Denys d'Alexandrie dans Migne, Patrol., X, col. 1306). Denys écrit vers 250; on ne connaît qu'une mention des Saracènes antérieure à la sienne, celle de Ptolémée.
3. Eusèbe, Onom. Sacra, éd. Lagarde, pp. 215, 287, 298, 301, et 112, 122, 145 pour Jérôme.
R. Waicr. — La presqu'ile du Sinai. 14
rendre d'Égypte en Palestine, ont fait un énorme erochet par le sud de la péninsule, où ils ont trouvé le Sinai. Que cette théorie soit l'œuvre des chrétiens installés dans le pays quelque temps avant l’époque d’Eusèbe, probablement au 1° siècle, cela est démontré par les seules remarques faites un peu plus haut sur l'extinction complète, dans le monde juif alexandrin, de toute tradition relative à la localisation du Sinai et de l'Exode. On sait, d’ailleurs, que jusqu'au n° siècle ap. J.-C., l'intérieur de la péninsule était terre inconnue pour la science grecque : il est “évident qu'avant de placer le Sinaï et les épisodes voisins du récit biblique dans ce pays, il fut nécessaire de le découvrir. Mais les moines du pays de Pharan qui se donnèrent la joie de reconnaître le Sinai dans leurs montagnes et créèrent ainsi l'indestructible tradition de la conception péninsulaire de l'Exode, — firent-ils œuvre d'imagination pure ou pouvaient-ils invoquer, à l'appui de leur géographie biblique, telles indications plus ou moins significatives du texte ancien? C'est uniquement pour répondre à cette question qu'il est nécessaire de résumer brièvevement l'état des recherches récentes sur l'Exode et le Sinai dans la Bible.
L'exposé qu'on va lire est presque continuellement d'accord avec les résultats énoncés, en dernier lieu, par Ed. Meyer !, dont nous nous séparons cependant sur quelques points importants. Qu'on veuille bien observer, d'une manière générale, que tout ce qui suit n'est qu'un énoncé de conclusions, dont l'établissement doit donner lieu par ailleurs, de notre part, à un travail étendu.
Le plus ancien document dont on retrouve les fragments dans le texte biblique tel que nous le possédons, dit le document iahviste, où J, connaît déjà, d'une part la sortie d'Égypte et le voyage du peuple d'Égypte en Palestine, d'autre part le Sinai, mais les deux ordres de faits qui s'y rattachent sont, du moins dans la forme primitive du document qu'on arrive à rétablir (J!), indépendants. Le récit de l'Exode est au point de vue géographique d'une simplicité extrême : les Israélites, sortis d'Égypte,
4. Ed. Meyer, Die Israeliten and ihre Nachbarslämme, 1906, pass. ; dans cet ouvrage, dont le plus notable antécédent est constitué par les célèbres Prolegomena zur Geschichte Israels de Wellhausen, Meyer a eu le tort de suivre von Gall (Al{israelitische Kultslätlen, 1898, pass.) dans plusieurs vues inexactes sur Horeb el sur l'emplacement géographique du Sinai.
se rendent directement par le désert à Kadesh, y séjournent un temps plus ou moins long et partent de là pour la conquête de la Palestine. Depuis qu'on a reconnu avec certitude que Kadesh est Aïn Gadis, la grande oasis bien arrosée de la lisière méridionale de la Palestine, il n'est plus étonnant que dans le souvenir de J!, tous les épisodes du séjour au désert se groupent autour de Kadesh, de sa source et de son sanctuaire : c'est la, pour Ji, — et non au Sinai, — que le dieu, Iahve, donna la loi au peuple, et cela implique que dans la pensée de J!, Kadesh était anciennement un domaine de Iahve. Historiquement, il faut simplement retenir de là que les Israélites, en arrivant à Kadesh, trouvèrent près de la grande source un antique sanctuaire indigène auquel devaient rester attachés, des siècles plus tard, les souvenirs de-leur enfance dans la steppe, et qu'ils annexèrent rétrospectivement, alors, au culte du dieu national.
Moïse, toujours pour J!, est l'homme du dieu de Kadesh, du lahve qui est destiné à devenir le dieu national. C'est là que le dieu se révèle à Moïse, lui donne mission d'aller délivrer le peuple captif en Égypte et de le conduire auprès de lui au désert, à Kadesh même, ce qui s’accomplit. Et lorsqu'on dépouille la légende de Moïse de tous les éléments étrangers qui s'amalgamèrent anciennement à la tradition originale, notamment de l'épisode, fréquent dans tous les cycles légendaires, du héros enfant, royal, persécuté et sauvé miraculeusement, il ne reste dans le Moïse de J' que le missionnaire du dieu, le berger inculte qu'il a plu à Iahve de choisir comme instrument de ses desseins.
Dès Jt, cependant, Moïse est encore autre chose. Parce qu'il est l’homme de Iahve, il est le trait d'union, l'expression de la parenté entre le culte de Kadesh et le culte du Sinai. Kadesh, en effet, n’est pas la seule résidence du dieu ; ce n’est même pas sa résidence principale, qui est conçue comme une montagne de flamme située à plus ou moins grande distance, le Sinaï, d'où le dieu se transporte à Kadesh pour voir Moïse, puis pour voir le peuple. Iahve du Sinai a d’ailleurs un culte local, comme lahve de Kadesh, et à la localité de la montagne divine se rattache la personne de l’homme que plusieurs traditions entrecroisées nomment différemment, mais dont elles s'accordent à faire le beau-père de Moïse : c'est parce que les deux cultes sont parents, plus précisément parce que le culte de Kadesh est conçu comme
une émanation de celui du Sinai, que Moïse, l'homme de Kadesh, est le gendre de l’homme du Sinaï.
Où est situé le Sinai dans la pensée de l'ancien rédacteur ? Question longuement controversée et non encore résolue, bien que ses éléments soient assez simples. Quelques fragments très anciens enseignent que lorsque Iahve vient du Sinai, il franchit les espaces de Paran et de Seir, ce qui indique que son point de départ, par rapport à la Judée et même à Kadesh, est au sud, car Paran, nous l'avons vu plus haut, désigne tout ou partie du désert de Tih, et Seir est explicitement donné, en plusieurs endroits, comme identique à l'emplacement d'Edom. Voilà déjà le Sinai situé en direction. Pour le situer précisément en distance, et d'une manière beaucoup plus conforme d’ailleurs à la logique des choses, il faut simplement localiser la demeure du beau-père de Moïse. Or, lorsqu'on réunit les indications fournies à ce sujet par les traditions recueillies par J à ses différents étages, et par l’autre source ancienne connue sous le nom d'élohiste (E), on constate que le beau-père de Moïse est, ou Midianite, ou Edomite, ou Kainite (ce qui le elasse comme Amalécite), ou Ismaelite, ou Seirite. Les quatre dernières désignations, Edom, Aimaleq, Ismael et Seir, se rapportent à peu de chose près, géographiquement, au même territoire, celui de la vaste steppe limitée à la Palestine, au nord, et au O. Arabah à Jiest; Midian seul prête à quelques difficultés de localisation, et parce qu'Ed. Meyer croit le retrouver sur la côte occidentale de la grande Arabie, à l'est du golfe d’Akaba, parce qu'il semble, d'autre part, que des diverses traditions de J sur le beau-père de Moïse, celle qui parle de Midian est la plus ancienne, Meyer n hésite pas, avec d'autres, à reléguer le Sinai de J! dans cette région du sud-est, au delà du golfe !. Mais si au contraire on admet, comme nous croyons devoir le faire, que Midian n'est pas en grande Arabie, mais bien à l’ouest du golfe d'Akaba et en relation étroite avec Edom, alors il n'y aura plus aucune diver-
1. Ce qui séduit les partisans de cette théorie, c'est la possibilité de retrouver le Sinai volcan dont la Bible semble dépeindre l’éruption, dans l'un des volcans éteints du versant ouest de la grande Arabie. Est-il besoin de faire remarquer combien une considération de cet ordre est dangereuse ? Les images de la théophanie sinaïtique n'ont nullement besoin d'être fondées sur une réalité historique quelconque.
gence réelle dans les indications des différentes sources sur la demeure du beau-père de Moïs, et le Sinai primitif devra être placé en Seir même, c’est-à-dire dans le désert qui confine au sud à la Palestine propre. Il est permis de croire que dans la pensée de J, le Sinai n’est pas très éloigné de Kadesh.
C'est à Kadesh, avons-nous dit, que le dieu venait au peuple et lui apportait la révélation de la Loi. Cette circonstance déplut au rédacteur de J? (le iahviste sous sa seconde forme), qui trouva plus convenable de faire aller le peuple vers le dieu et intercala dans le récit unvoyage au Sinai où, la révélation était transportée ainsi le Sinai devint un point de l'itinéraire du voyage. De plus, la révélation, qui dans la version primitive était de formes très simples et ne consistait peut-être même pas en un acte unique, devint une sorte de scène flamboyante et grandiose, habilement construite de manière à devenir le centre de l'intérêt du récit. Mais du fait de l'intercalation de cet épisode, les conditions principales du voyage et du séjour au désert n'étaient pas sérieusement perturbées, car après la révélation au Sinai le peuple revenait à Kadesh, qui continuait à être le point de départ de ses opérations en Palestine. Ce n’est que postérieurement à J? qu'une intercalation d'un caractère singulier vint gâter la topographie si simple du voyage d'Égypte à Kadesh, et rendre à jamais impossible toute interprétation géographique saine.
Le rédacteur du document E, qui écrivait au vin siècle et, peut-on admettre, un siècle après l'époque moyenne de la rédaction de J, possédait entre autres renseignements des notes sur la Palmeraie de la côte occidentale de la péninsule de la mer Rouge, son sanctuaire et sa source miraculeuse. Le pèlerinage qui avait ce lieu pour but était fréquenté par les Israelites, et il fallait qu'il fût rendu orthodoxe par l'affirmation que le sanctuaire était iahviste, que la divinité qui faisait là-bas des miracles était, non un génie local, mais Iahve lui-même : dans cet esprit fut rédigée l'histoire de la source de Mara et de l'oasis d'Elim dont on arrive à recoudre les lambeaux et que nous avons analysée, plus haut (chap. 11, $ Ï), à propos des origines historiques de Tôr. À cette histoire, le rédacteur de E donna place à côté des autres souvenirs relatifs au séjour au désert, c'est-à-dire, forcément, non loin du récit de l’'Exode. Que se
2t4 CHAPITRE V
passa-t-il ensuite ? C'est une question controversée de savoir si le premier rédacteur de E avait J sous les yeux, ou bien si les textes de E et de J?, primitiveme nt indépendants, furent fondus ensuite ! ; quoi qu'il en soit, il se trouva que dans le texte résultant, la description du sanctuaire des bords de la mer Rouge fut intercalée dans le voyage d'Égypte à Kadesh de J, et cela, dans des conditions à tel point compliquées d'émiettement et d'imbrication des deux textes, que la séparation des éléments est d'une difficulté exceptionnelle. Du texte mutilé de J°, plusieurs lambeaux ont disparu, et avec eux, le nom de Kadesh, dont 1l fallut la sagacité de Wellhausen pour retrouver la mention à cette place du récit; Kadesh cessant d’apparaître là explieitement, n'était plus rencontré par le lecteur qu'après l'intercalation sinaïtique, de sorte que toute trace de la notion primitive du voyage direct d'Égypte à Kadesh s'évanouissait, le lecteur se voyant conduit d'abord aux localités de Mara et d'Elim, puis au Sinai où la révélation avait lieu, et à Kadesh seulement ensuite : ce sont, sauf enrichissements ultérieurs de l'épisode sinaïtique, les conditions mêmes dans lesquelles se présente le texte tel qu'il nous est parvenu. ;
Comment le récit ainsi composé était-il compris, géographiquement, à l'époque du rédacteur de E (travaillant sur J) ou de la fusion des textes de J et de E? La combinaison des vues, à ce sujet, de Gall en 1898 et Ed. Meyer en 1905 et 1906, produit une théorie que nous ne pouvons accepter à aucun degré. Gall observe que dans le texte de E, la montagne divine porte le nom de Aoreb, en place de Sinaï qui est particulier à J:; sur quoi, pensant reconnaitre dans E, d'autre part, la trace d'une orientation préméditée de l'itinéraire, au sortir de la mer Rouge, vers le sud de la péninsule, — ce que nous nions, — il conclut que Âoreh était véritablement, à l'époque des rédactions, le nom d'une montagne du massif péninsulaire méridional. Meyer, alors, acceptant entièrement cette idée d'un Horehb original péninsulaire, explique que E, travaillant surJ?, sachant que Sinai était en Midian, à l’est du golfe d'Akaba, et considérant que ce Sinai se plaçait mal dans un itinéraire d'Egypte en Palestine, le remplaça par le Horeb péninsulaire qui, entre le golfe de Suez
4. Certains auteurs récents soutiennent l'antériorité de E par rapport à J.
et Kadesh, paraissait plus vraisemblable. Meyer, un moment, alla même plus loin à propos de l'épisode de Tôr (Mara-Elim), qu'il a d’ailleurs le mérite exceptionnel d’avoir expliqué géographiquement : il suggéra que son intercalation était, de la part de ?, entièrement consciente, et avait pour :but d'appuyer, par ce complément de détails géographiques, le passage de l'itinéraire dans la péninsule. Après quoi Meyerse ravisa, et très sainement limita la signification de l'intercalation à celle, reconnue plus haut, d'une revendication iahviste du sanctuaire de la mer Rouge. Mais c'est en entier que doit disparaitre l'édifice élevé par Gall et Meyer sur l’idée d'un Horeb péninsulaire dans E, Car il n’est pas vrai que dans la pensée de E, l'itinéraire s'engage dans la péninsule, et dès lors il n y a plus de raison pour y localiser le Horeb ; et il n'est pas vrai non plus que le Sinai de J auquel E a substitué Horeh fût situé au delà du golfe d'Akaba : ce Sinai était, comme nous avons vu, quelque part dans le désert au sud de Kadesh, et le rédacteur de E n'avait aucun motif de le considérer comme inacceptable dans l'itinéraire allant d'Egypte à la frontière palestinienne.
La vérité, croyons-nous, est que /Zoreb, pour le rédacteur de E ou le compilateur de E et J?, désigne absolument la même chose que Sinai pour le rédacteur de J, la montagne de flamme plus ou moins imaginaire, plus ou moins précisément localisée, qui était conçue comme située dans le désert au sud de la Palestine. Le nom seul diffère d'une tradition à l’autre. Quant à l'intercalation dans le récit du voyage de l'histoire de l’oasis de la mer Rouge, dont nous connaissons l'intention religieuse, il paraît évident qu'elle fut faite dans la plus complète inconscience géographique, et sans la moindre intention de dévier au sud l'itinéraire: les données que possédaient les rédacteurs du viu® siècle sur la configuration des pays au sud de la Judée ne pouvaient être, Ed. Meyer le dit lui-même, qu'extrèmement vagues, et ces choses leur étaient indifférentes.
Une seule mention géographique, dans le récit du voyage en deçà de Kadesh, se rapportait à une localité réelle et était susceptible d'être comprise du lecteur de leur temps: celle de l'oasis sacrée de Tôr. Mais bientôt après, lorsque les progrès de l’orthodoxie eurent fait interdire et oublier, en Israel, l'antique pèlerinage des bords de la mer Rouge, Mara et Elim passèrent, à
leur tour, à l’état de noms sans signification précise, et personne, dès lors, ne fut plus en état d’attacher un sens géographique à aueun des noms que le récit fait défiler entre la frontière égyptienne et Kadesh. On est conduit par là à cette constatation singubère, que l'insertion dans le récit d’une description relative au sud de la péninsule, vite incomprise au point de vue géographique et jamais plus expliquée depuis lors, ne fut pas un instant susceptible d'induire en erreur les commentateurs des temps à venir:il est extrêmement probable qu'au vn° siècle, déjà, l’énorme contresens topographique de JE avait perdu toute sa puissance nuisible à ce point de vue.
Plus tard, la Bible s'enrichit d’un autre document sur le voyage, une sorte de journal de route ou liste des stations, directement inspirée du récit antique tel que le donnait JE, mais considérablement plus fournie de noms de lieux ; ce catalogue itinéraire, qu'on doit considérer comme appartenant au document P {le code sacerdotal, 400 av. J.-C.), est d'un caractère artificiel qu'on a souvent signalé, et sans aucune signification géographique. Le point de vue géographique, d'ailleurs, il faut le répéter, était indifférent aux hommes de cette époque, et l’on n'a pas de raisons de supposer que les Juifs du v° siècle étaient mieux renseignés sur la localisation de l’'Exode que ceux du début de l’ère chrétienne, auxquels la question, nous le voyions plus haut, était aussi étrangère que possible. Dans la liste des stations de P on relève, cependant, immédiatement après Elim, la mention d’une station sur la mer des Roseaux. L'étude attenüve du texte et la comparaison des différentes versions hébraïque et grecques permet de se rendre compte qu'il y a là un simple malentendu, une interprétation tardive et erronée des indicatons anciennes de JE ; mais cela, les chrétiens et les pieux commentateurs de la Bible ne pouvaient le savoir, et l'indicaton en question est évidemment une de celles qui devaient le plus indubitablement, à leurs yeux, démontrer le passage de l'itinéraire par les rives de la mer Rouge et l'intérieur de la péninsule. Il n'est pas douteux que les moines des premières colonies pharanites du n° sièele y trouvèrent un argument décisif à l'appui de leurs prétentions sinaïtiques.
Car nous pouvons comprendre, maintenant, de quelle manière la question sinaitique se présenta pour les premiers immigrés
NT
chrétiens dans le sud de la péninsule. Ces ermites étaient arrivés dans le pays, la chose est évidente, sans la moindre idée préconçue sur le voyage des Hébreux et l'emplacement de la montagne de Moïse ; ils venaient dans cette contrée sauvage, impénétrée et presque inconnue des Égyptiens de leur temps, comme d’autres solitaires se réfugiaient à la même époque aux déserts de la Thébaïde ou de la marche lybienne, Mais une fois installés, et comme il leur serait arrivé partout ailleurs, ils n’eurent pas de peine à se convaincre qu'ils se trouvaient dans le désert où séjourna le peuple d'Israël, et furent aidés dans cette conception par l'aspect grandiose des massifs de granite rouge qui les environnaient et dans lesquels l’image de la montagne sacrée se présentait comme d'elle-même. De plus, ils connaissaient la Bible, et ne pouvaient pas ne pas être frappés de la rencontre d'une ville de Pharan dans le pays, alors qu'il était parlé d'un désert du même nom en de nombreux endroits du récit biblique ; la station sur la mer des Roseaux indiquait une route longeant la côte du golfe de Suez ; que fallait-il de plus pour que le désir passionné de posséder le Sinai au-dessus de leurs têtes se transposät pour eux en une vérité démontrée ?
Le Sinai une fois placé quelque part dans la montagne que limite, au nord, la vallée de Feiran, et qui s'étend jusqu'à la pointe méridionale de la péninsule, s’ensuivit l'application sur le terrain de la route des Israelites depuis la frontière égyptienne jusqu'à la montagne sacrée. La méthode employée dans ce travail de localisation fut des plus simples ; elle reposait sur cette conception apparemment évidente, et d’ailleurs logique, que pour se rendre d'Egypte au Sinai, les Israelites n'avaient pas suivi une autre route que celle qu'empruntaient les pieux immigrés du 1v° siècle pour faire le même voyage. À Klysma, où la route des voyageurss’engageait, à l’est du golfe de Suez, sur le territoire de la péninsule, les Hébreux avaient passé la mer, (pseudo-Silvie, Cosmas) ; à Aïn Mousa on était aux eaux de Mara (mêmes voyageurs), au delà desquelles commençait la route de trois jours sans eau qui aboutissait, dans l’oasis de Gharandel, à Elim, dont le nom moderne, dit la pseudo-Silvie, est Arandara, — Surandala, dit Antonin Martyr. Plus loin, on arrive à Pharan, nom moderne de iaphidim, disent en termes divers la pseudo-Silvie, Cosmas et Antonin, après quoi l’on
pénètre dans les gorges qui conduisent à la montagne sacrée. Eusèbe, on l'a vu plus haut, sait déjà que Raphidim est à Pharan, et cela montre que la localisation précise de la route des Israelites était déjà arrêtée au début du 1v* siècle.
Où fut exactement placé, au sud de la vallée de Pharan, le Sinai de la première tradition érémitique ? Le vit-on, dès l'abord, dans le G. Mousa, la « montagne de Moïse » du sud où devaient le fixer les moines de Sainte-Catherine, ou bien, comme croyait le comprendre Burckhardt, y eut-il une première période où la montagne sacrée était identifiée avec le Serbàl, non lom du Æaphidim localisé dans le O. Feîran ? C'est ce que l'histoire des colonies chrétiennes, à partir du 1v° siècle, va peut-être nous
apprendre.