‹ La Presqu'île du SinaiChapitre 78 sur 151 · AU MOYEN AGE · texte numérisé non relu

AU MOYEN AGE

On ne sait à quelle date exacte ni dans quelles conditions s'effectuèrent dans la péninsule les premières installations chrétiennes, dont les passages précités d'Eusèbe sont le plus ancien témoignage. La première description qui nous parvient des établissements chrétiens est postérieure de plus d'un demisiècle; elle est donnée à propos de Silvanus!, qui vers 365 résida quelque temps dans la péninsule et y établit des cultures : comme la relation ne fournit aucun nom de lieu, on ne peut savoir dans quelle région sa colonie était située. Même incertitude à propos de saint Julien, dont il nous est rapporté? qu'il fonda une église au Sinai vers 360. Des localités n'apparaissent, désignées avec précision, que dans la relation d'Ammonius, qui visita les chrétientés de la montagne à son retour de Palesne, vers 373, Les cellules des moines* étaient dispersées au loin autour d'une église et d'une tour fortifiée, où le voyageur

1. Dans Le Nain de Tillemont, Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique des sir premiers siècles, 64. de 1701-1712, t. X, p. 418-452.

2. Dans Acta Sanclorum, éd. Bolland. (1643), 1, au 9 janvier.

3. Ammonius monachus, Relalio de SS. patribus Sinailis, dans Fr. Combefis, {lustrium Christ martyrum lecti triumphi (660), p. 88-138 ; Tillemont, Mémoires elce., éd, précitée, t. VIT, p. 573-580.

LE MASSIE MÉRIDIONAL 219

les vit se réfugier lors de l'attaque mémorable des Saracènes qui fit 38 ou 40 victimes, tant à Gethrabbi qu'a Chobar et Codar !. Gethrabbi, qu'on rencontrera un peu plus tard chez Nilus sous la forme Bethrambe, existe encore sur la carte moderne ; c'est le O. Barabra dans lequel Laborde a relevé, à l'amont, les ruines d'un couvent avec des vestiges de jardins ? ; le O. Barabra est un affluent de rive gauche du O. Hebrân, et comme lui, il est parcouru de sources nombreuses. Pour Chobar, on peut être tenté de s'arrêter au O. Xhabar qui forme la section aval du grand O0. El Akhdar immédiatement avant sa jonction avec le Q. Feïran*, mais il est beaucoup plus probable qu'il s agit du O. Gharbeh qui descend, plus à l’est, du flanc nord du G. Freiah dans le O. Solàf au pied du nagb El Hawi, et à l'aval duquel sont des ruines et des restes de jardins. Entre le ve siècle et l'époque moderne, ce Chobar-Gharbeh apparaît une fois, au xu° siècle, mentionné sous la forme Roboe par une bulle du pape Grégoire IX comme faisant partie des domaines de Sainte-Catherine ; nous avons cité le document au paragraphe II

1. L'histoire de ce tragique événement a pour ainsi dire été dédoublée» par suite de l'existence de deux traditions, dont l'une est conservée sous le nom d'Ammonius (v, note précédente), tandis que l’autre ignore Ammonius et place le récit 70 ans plus tôt, sous Dioclétien. Cette dernière version, qui se rencontre avec l’autre par tant de détails qu’on ne peut mettre en doute l'unité des faits, est recueillie sous ses formes diverses dans Ac{a Sanctorum (1643),1 (janvier), à la date du 14, p. 936-937, où l’on trouve cités le Menologium de Canisius : « Certamen sanctorum Patrum in Sina interfectorum a Saracenis, temporibus Diocleliani et Petri Alexandrini : fuere autem Patres interfecti XXXVIII », et les Menaea et anthologion approuvés par Clément VIII, qui, sous le titre : « Patrum in Sina interfectorum », parlent d’abord du massacre raconté par Nilus (vers 400 ; v. ciaprès), et ensuite des événements antérieurs, Ebers, à qui l'on doit la vulgarisation de cette erreur, qu’il y eut en 305 et 373 deux massacres différents (dans Baedeker, Palästina und Syrien, 1900, p. 213, et toutes autres éditions), observe fort bien (Durch Gosen zum Sinai, p. 581-582) que d’après les Menaea de Clément VIII, les événements dont Nilus fut le témoin sont formellement différenciés de ceux du temps de Dioclétien, mais l'identité de ce dernier récit avec celui d'Ammonius lui échappe, bien qu'il soit frappé de la concordance des détails et des chiffres (Durch Gosen, p. 416-417).

2. Laborde et Linant, Voyage de l'Arabie Pétrée (830), p. 65 et pl. 16. Cf. ce qui est dit à ce sujet ci-avant, même chap., paragr. I et IT.

3. V. cartes du Survey de 1868, ou simplement la carte du district des montagnes sacrées qu’on trouve dans toutes les éditions de Baedeker. L'identité de Chobar avec le O. Khabar était déjà proposée par Holland (Account of the Survey, p. 206, n.3).

ci-avant. Quant à Codar, faut-il l'identifier avec le couvent d'El Arbain, «les Quarante», dans le O. Ledja, qui aurait été bâti, d’après la tradition, sur le lieu du massacre? — A la même époque, continue Ammonius, eut lieu une autre attaque à Raithou, au bord de la mer Rouge, à deux jours du Sinaï; les habitants de la ville de Pharan se portèrent à la rencontre des pirates débarqués sur la côte, furent battus par eux, mais finirent par les massacrer jusqu’au dernier. Ammonius donne du site de Raithou une description très intéressante, d'où ressort avec une absolue certitude qu'il s’agit de Tôr; le Sinai entendu par Ammonius, à deux jours de distance, ne peut être situé dès lors que dans la région de Sainte-Catherine.

Dès la fin du siècle, aux alentours de l'an 400, nous apprenons, à propos de Nilus et du long séjour qu'il fit dans les établissements de la péninsule !, l'existence et les noms de plusieurs colonies monacales. Nilus assista, en effet, à une sorte de campagne des indigènes au cours de laquelle des moines en grand nombre furent massacrés dans les localités de Bethrambe (Gethrabbi d'Ammonius, le Barabra du O. Hebrân), Geth, Salael, Thola, Aze, et au désert d'Elim. Par Elim il faut comprendre ici, soit l’oasis de Gharandel, soit plutôt celle de Tôr, auquel cas il s'agirait de la chrétienté de Raithou précédemment décrite par Ammonius. Quant aux quatre autres localités, elles ne sont pas toutes inconnues ; Thola est certainement le O. Teleh ou Et Tlah dont nous connaissons la situation, non loin de Sainte-Catherine, et dans lequel se trouvent les ruines du couvent des Saints Cosmas et Damien : le nom paraît encore une fois au début du vi siècle, écrit Tholas, dans la biographie de Jean Climaque, qui, d'après Daniel de Raithou *, passa quarante années dans cette localité avant de rentrer au grand couvent du G. Mousa comme hégoumène. Dans Salael, d'autre part, on peut reconnaître le Deir Sigilliyeh dont nous avons

1. Tout ce qui est rapporté sur Nilus, dans Tillemont, Mémoires ele., éd. précitée, t. XIV, p. 189-218. Cf. l'édition antérieure de P. Possin, Sancti patris nostri Nili opera quaedam nundum edita etc., Paris, 1639, et les Menaea de Clément VII cités aux notes précédentes. Long extrait de Nilus, pour les événements qui nous intéressent, dans Ebers, Durch Gosen, p. 345-352,

2, Vie de Saint Jean Climaque dans Migne, Patr. grecque, t. 88, col. 597 et 609.

décrit le site et les ruines. Nilus, au cours de l'événement, parvint à se réfugier avec quelques religieux à Faran, dont ‘un « sénateur » nommé Magadon avait également été attaqué, et d'où le conseil de ville envoya une ambassade au roi des Saracènes, Ammanus !.

Les événements que rapportent Nilus et Ammonius se développent, comme on voit, dans un périmètre assez vaste, comprenant Sigilliyeh voisin de Feiran, le Barabra du 0. Hebrân, le O. Et Tlah au nord-ouest du G. Mousa et le O. Gharbeh, non loin de là, à l'amont du O. Solàf, enfin Raithou au bord de là mer. Cela suflit pour nous faire voir que dès la fin du 1v° siècle, toute la montagne était remplie d'établissements monastiques dans la région comprise entre Feiran et Sainte-Catherine. Quant à la ville de Pharan, elle avait au début du ve siècle une certaine importance et possédait des organes administratifs, puisque Nilus parle d'un sénat. Elle était ceinte de murs, comme le notera plus tard encore Antonin. Dès l'époque d'Eusèbe, elle est résidence épiscopale, et l'on connaît plusieurs de ses évêques du 1v° au vu siècle. Un certain Agapitus, ancien soldat de Cappadoce, promu à l'évêché du Sinai en 324, fut, paraît-il, le successeur du premier titulaire du siège ?, Nathyr ou Netra, ancien disciple de Silvanus, est « évêque de Pharan 3 » vers 400. En 454, on trouve dans cet évêché Macarios, au temps duquel il semble que la péninsule était devenue le refuge des hérétiques menacés par l’orthodoxie byzantine 4. Un siècle après, en 536, on trouve au concile de Constantinople la signature de Theonas, ou Thomas, « prêtre et légat de la montagne sainte du Sinai et de l’er-

1. C'est le nom même, très fréquent d'ailleurs dans l’épigraphie minosabéenne, que porte le « roi du Lotanou » dans le conte égyptien des Aventures de Sinouhit, vers 1750 av. J.-C. Lotanou désigne à cette époque, pour les Égyptiens, les territoires asiatiques immédiatement voisins de l'Égypte.

2. Menologium Græcorum, au 18 février, dans Ughelli, Jtalia Sacra, t, VI.

3. J. B. Cotelier, Ecclesiæ græcæ monumenta, 1677, I, P. 579, et Tillemont, Mémoires elc., éd. précitée, t. X, p. #53. Voir, pour la même époque, dans Cotelier, loc. cil., p. 577, repris par Tillemont, t. XIV, p. 192, la pieuse histoire d’un certain Nikôn, moine du Sinai.

4. Voir, dans Harduin, Acta conciliorum, 1714, II, p. 665 suiv., et Le Quien, Oriens Christianus, 1740, II, p. 751 suiv., ce qui concerne les lettres impériales de Marcien à l’évêque Macarios, au sujet de l’hérétique Théodose. Le texte de la lettre dans Ebers, Durch Gosen, p. #15.

mitage de Raithou, ainsi que de la sainte église de Pharan » ;

vers 550, on connaît Photius, évêque de « l’église de Pharan, qui est le mont Sinai » ; en 553, au quatrième concile de Constantinople, signe Constantin, « évèque du Sinai »; au vu siècle, enfin, on connaît Théodore, « évêque de Pharan », que condamnèrent successivement, comme monothélite!, le concile de Latran en 649 et le sixième concile de Constantinople en 680. On voit que les titres épiscopaux de Sinaï et de Pharan se superposent ou se substituent comme s'ils exprimaient une seule et même chose, et cette équivalence est explicitement formulée dans la titulature de Photius. Il est clair que l’église de Pharan ou du Sinai englobe toutes les chrétientés de la péninsule ?.

La fin du 1v° siècle, d’après ce qu'on vient de voir, fut une époque des plus troublées dans l’histoire des communautés monacales de la péninsule. Plus tard, à une date qu’on ne saurait fixer mais qui coïncide certainement avec le rétablissement d'une police efficace dans le désert par les soins de l'autorité égyptienne, commence une période de paix dans les villages et de sécurité sur les routes dont les monuments, pour nous, sont les relations de Cosmas et d'Antonin Martyr au vi‘ siècle, et la relation certainement antérieure connue sous le nom de Pêlerinage de Silvie. Cette relation *, dont la date et l’auteur sont

Page 1