Lahorde, Commentaire géographique ete., 1841, p
Sainte Catherine devait l'emporter en ce lieu, jusqu’à la fin du Moyen Age, sur celui de la révélation sinaïtique, et c’est au tombeau de Sainte Catherine que se rendaient encore les pèlerins du commencement du xv° siècle, tandis que les voyageurs modernes vont au Sinai. Cela n'empêche que, dès le premier jour, les moines eurent à leur porte la montagne sacrée dont nul de leurs visiteurs, désormais, ne put songer à leur contester la possession. Il semble qu'au cours de la période antérieure, c’est déjà au G. Mousa que l'opinion la plus généralement acceptée dans la péninsule attribuait l'identité avec la montagne de Moïse ; cela ressort; comme nous avons vu, du texte d’Ammonius et de la relation de la pseudo-Silvie ; mais des contestations restaient cependant possibles, à craindre surtout de la part des communautés qui avoisinaient, dans le district du nord, la capitale civile et épiscopale de Pharan, et devaient être perpétuellement tentées de voir le Sinaï dans le Serbäl dont les puissantes masses dominent leur vallée. Que les gens de Pharan aient fait du Serbâl,sous le nom de Sinai ou sous toute autre appellation, un heu sacré, ce n’est guère douteux, et les escaliers gigantesques taillés dans le roc, semblables à ceux du G. Mousa du sud, gardent le souvenir des pèlerinages qui avaient pour but le sommet de la montagne !. Il n’est pas impossible qu'à une certaine époque il ait existé dans la péninsule plusieurs Sinai rivaux. Longtemps avant l’époque chrétienne et, d'une manière générale, à côté de la tradition chrétienne, puis de la tradition musulmane, et en dehors d'elles, toutes les cimes de la péninsule sont des lieux sacrés pour les indigènes, sur qui le christianisme fut sans action et dont l’islamisme n’arriva jamais complètement à supplanter la religion antique ; le temple égyptien d'Hâthor, au Sarbout el Khadim, résulta de l'égyptianisation d’un haut-lieu indigène de situation remarquable; au 1v° siècle après J.-C., Nilus constate que les Saracèries adorent surune montagne l'étoile du matin, divinité qui n’est autre que le Dusara des Nabatéens ; à Ja fin du vi° siècle, Antonin Martyr (chap. 38) rencontre chez les indigènes le culte de la lune; en plein Moyen Age, plu-
4. Burckhardt pensait qu'à une époque déterminée le Serbàl avait été la plus importante des places de pèlerinage de la péninsule, et qu'on le considérait comme le lieu de la révélation sinaïtique (Burckhardt, Travels in Syria etc., 1822, p: 609).
sieurs géographes arabes que nous avons cités parlent de l’idole de Gharandel adorée par les Bédouins sur le sommet du G- Hammam Faraoun, et de nos jours, dans la région des mines, les bamoth indigènes parsèment l'aire supérieure des plateaux qu’entaillent les excavations antiques.
Pour établir l’ordre dans le chaos desprétentions sinaïtiques et imposer une doctrine, il ne fallut rien de moins que la fondation du grand couvent du sud et la ruine de la ville de Pharan, dont la nouvelle citadelle religieuse, mieux fortifiée, absorba peu : à peu les ressources, la garnison et l’épiscopat. Mais la ville ancienne, qui, abandonnée à elle-même, résista jusqu à la fin du vue siècle aux attaques des Saracènes du nord, défendit certainement, avec son existence, ses traditions locales, dont les traces se constatent aujourd'hui encore dans les traditions conservées parmi les tribus ,bédouines de la vallée. Il à été remarqué, en effet, que les gens de Feîran se prétendent issus de Jethro, le beau-père de Moïse, qui habitait auprès de la montagne sacrée ! ; de même ce Jethro, que la tradition arabe la plus répandue appelle le prophète Schouaïb ?, est domicilié par la tradition des Bédouins du district méridional au pied du G. Mousa, dans la section amont de la vallée du couvent de Sainte-Catherine, qui porte son nom, O. Schouaïb %., Même dualité de localisation, dans les traditions bédouines de la péninsule, en ce qui concerne un certain G. El Mounadja, « mont de l'Entretien » de Dieu et de Moïse : on le rencontre immédiatement au sud de l’oasis de Feiran, couronnant sur le flanc oriental du O. Aleyàt la croupe qui sépare cette vallée de la vallée principale, et d'autre part on connait un autre G. El Mounadja aux abords de Sainte-Cathe-
4. Weil, Bibl. Legenden der Muselmänner, 1845, p. 148; cf. Ebers, Durch Gosen, p. 397 suiv.
2. V. notamment Maçoudi, Prairies d'Or (trad. Barbier de Meynard, I, p. 93) ; pour lui, Schouaïb, dont Moïse épousa la fille, est un descendant de Madian, fils d'Abraham, et parlait arabe. Schouaïb est une transcription du nom biblique de Hobab, qui appartient dans certaines des traditions bibliques les plus anciennes (traditions de J) au beau-père de Moïse. Les formes de la tradition dans lesquelles le personnage porte le nom de Jethro, sont un peu plus récentes (E).
3. Il y a trace, en pays arabe, d’autres traditions encore sur la résidence du beau-père de Moïse, comme dans le nom de la localité de Maghair Schouaïb, oasis qu'on rencontre à 120 kilom. au sud d’Aila, non loin du rivage oriental de la mer Rouge.
rine !, Ainsi les traditions locales des tribus nous conservent le souvenir de la compétition, pour la montagne sacrée, du district de Pharan et du district du G. Mousa. Il est certain, cependant, que les prétentions anciennes du district du nord tombèrent dans l'oubli, pour les étrangers, à partir du jour de l'abandon de la ville ; c’est de ce jour que date le triomphe définitif de la tradition monacale du G. Mousa, la seule dont l'écho soit parvenu en Occident jusqu'au début du xix' siècle,
Les pèlerins chrétiens d'Occident acceptèrent tout naturellement ce qui leur était affirmé par les moines de Sainte-Catherine, La tradition’ gagna à elle, sans plus de difficulté, les écrivains arabes du moyen âge, chez qui la montagne du sud de la péninsule s’appelle Tour ou Tour Sina, sans que jamais le premier nom ait une signification plus générale que le deuxième. Chez Istachri, très concis, le Tour Sina limite la région de Tih, et Gebel Tour désigne la montagne sacrée ?; Moukaddasi, plus clair, décrit le Tour Sina comme renfermant un couvent chrétien et beaucoup de champs cultivés, et considère d'ailleurs Sina comme limitant la région de Tih *. Pour Edrisi, dont l'information est assez confuse, le Gebel Et Tour est toute la montagne méridionale de la péninsule, qu’il voit parallèle au golfe de Suez, avec un chemin fréquenté à la base ; il sait qu'on gravit la montagne au moyen de gradins, et qu'au sommet se trouve un lieu de prières avec une citerne #. Ibn Djobair mentionne seulement le vénéré Gebel Tour *. Chez Yakout, que plusieurs de ses succes-
1. Ce « mont de l’Entretien », on le remarque, ne se confond dans aucune des deux traditions avec le Sinaï : c'est une petite montagne non loin de la grande, au pied du Serbàl ou au pied du G. Mousa, et il est à croire que | « entretien » qu'y placent les traditions bédouines est celui du Buisson- Ardent. Dans le district du sud, cependant, il est entendu que le Buisson se trouve, non au G. El Mounadja voisin du G. Mousa, mais dans l'enceinte même de Sainte-Catherine : il n'est pas interdit de penser qu'il y a là superposition de traditions successives et contradictoires. Il est hors de doute, en tout cas, d’après la relation très précise de Pococke en 1738 (Descr. of the East, 1743, I, p. 143), qu'à cette date le G. El Mounadja de Sainte-Catherine était appelé mont de Moïse et différencié du Sinai.