‹ La Presqu'île du SinaiChapitre 87 sur 151 · SAINTE-CATHERINE, SON HISTOIRE ET SON RÔLE POLITIQUE IN VARIABLE · texte numérisé non relu

SAINTE-CATHERINE, SON HISTOIRE ET SON RÔLE POLITIQUE IN VARIABLE

Il nous faut maintenant revenir en arrière pour voir ce qu'il advint du couvent de Sainte-Catherine depuis son établissement au pied du G. Mousa ; car après la ruine et l’abandon de la ville de Pharan au vu siècle, si l’on fait exception pour ce que les géographes arabes nous apprennent sur Aïla, sur Tôret sur le port du fond du golfe de Suez, l'histoire de la péninsule consiste tout entière, Jusqu'à la fin du moyen âge, dans \celle de Sainte- Catherine et des établissements subordonnés. Les renseignements historiques sont rares ; les principales sources sont les relations des pèlerins occidentaux, documents nombreux, mais dont l'étude relève le plus souvent de l’histoire des voyages plutôt que de l’histoire proprement dite, et qui seront passés en revue, pour cette raison, au chapitre suivant ; nous ne nous arrêterons ici que sur ceux qui ont pour Sainte-Catherine une valeur historique.

Pendant des siècles, d’abord, c’est la nuit noire, avec la seule certitude que le couvent existe, puisque plus tard on le retrouvera, et çà et là, le point lumineux d’un renseignement isolé, On sait qu’en 593 la patrice Rusticiana, correspondante de Grégoire le Grand, fait avec sa fille le voyage du Sinai !. Quelques années plus tard on y rencontre Antonin Martyr, dont nous avons cité plus haut la relation de voyage. Au début du vu siècle vivent au Sinai le célèbre Jean Climaque, abbé *?, et son contemporain le moine Anastase, qu'il ne faut pas confondre avec Anastase le Sinaïte dont les écrits sont quelque peu postérieurs. Les récits du moine Anastase sur les pères du Sinai ont été publiés en 1902, d’après plusieurs mss. de Paris, par F. Nau *; ce qu'ils ren-

4. Mon. Germ. Hist., Epist. I, p. 279, Il, p. 23. Cf. F. Nau, Les récits inédits du moine Anastase (1902), p. 23, n. 3.

2, Sa Vie nous est conservée par Daniel, moine de Raithou, et comme l'a montré Nau (loc. cit., p. # suiv.), par le compilateur inconnu du moine Anastase dont les renseignements ont passé dans les Ac{a Sanclorum.

3. Mss. grecs de Paris 914, 917 et plusieurs autres. Texte grec dans le nouvel Oriens Chrislianus, Rome, 1902; trad. française : F, Nau, Les récils

ferment de plus intéressant au point de vue historique consiste dans plusieurs noms de lieux de la montagne, dont quelquesuns sont possibles à localiser, — Arandoulan ! qui est Gharandel, la vallée de Siddè ? qui est le O. Sidreh, Malocha ? qu'on est bien tenté d'identifier avec El Melgha, bien qu'Anastase place l'endroit à 40 milles du Sinai, — puis un Tourban #, à 6 milles du Sinai, qui est sans doute un Tour Bal indigène, un Goudda * à 15 milles du Sinai etun Metmor ou Metemer 5, à 8 ou à 20 milles de Pharan, qu'on ne sait où placer.

Vers 870, ensuite, les longs voyages de pénitence de Fromont d'Aquitaine le conduisent au Sinai, où il arrive par Jerusalem, le désert de la mer Rouge, et passe trois ans avec les moines 7. Puis, au x° siècle, on a trace du passage dans l'ermitage sinaïtique de saint Paul l'Anachorète, qui séjourna dans une montagne appelée Latrus, un lieu de résidence ancien, dit-il, des moines du Sinai, qui en furent chassés par les incursions des Saracènes

Moukaddasi, un peu plus tard, mentionne le couvent (v. le paragraphe précédent), puis au xi° siècle, on entend parler du Sinai à propos de Bononius, qui séjourne au Caire, visite Jerusalemet s'établit ensuiteau mont Sinai où ilmeurten 1026 ?. L'année suivante, 1027, c'est un moine du Sinai, Symeon, que nous rencontrons en Occident, où il est en tournée pour recueillir des

inédits du moine Anastase etc., dans Revue de l'Institut Catholique de Paris, 1902, n°$ 4 et 2 (tirage à part, 1902, 70 pp.). F, Nau, loc. cit., p. 32 du tirage.

pp. 26,2 HDMDSAOE D pe A2 Ib., pp. 14, 32.

1b., p. 29. Metemer se rencontre dans Anastase le Sinaïte, où l'on trouve l'indication de distance à Pharan, variable selon les mss, 7. Le moine de l’abbaye de Redon qui nous raconte l'histoire de Fromont ne nous conserve rien touchant le couvent de Sainte-Catherine, Vila S. Conwoionis abhalis Rotonensis in Armorica, dans Mabillon, Acéa Sanct. ord. S. Ben., Saec. IV, part. Il, p. 193. suiv.; v. paragr. VIII, de Frotmundo poenilente, p. 228-230. Cf. Michaud, Hist. des Croisades, I pe 557-560,

8. Baronius, Annales ecclesiastici, 1744, t. XVI, p. 95. Sur Latrus = O. Aleyät près de Feîran, v. ce qui est dit plus haut, même chap., paragr. I, et cf., ci-après, ce qui concerne Luach de la bulle de Grégoire IX,

9. Vila Sancti Bononü abbalis Lucediensis auclore monacho Lucediensi anonymo ete., dans Mabillon, Acta ete,, Saec. VI, part. I, p. 237-240 ; v. p. 239 pour sa retraite au Sinaï.

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aumônes ; il demeure longtemps à la cour de Richard II de Normandie, qui était renommé pour sa piété et subvenait aux frais de grands pèlerinages comme celui que conduisit, en 1046, Richard, abbé de Saint-Viton. Symeon donna au duc Richard des reliques de sainte Catherine, pour lesquelles on construisit, près de la ville de Rouen, un monastère de la Sainte-Trinité, L'auteur de la Vie de Symeon nous apprend qu'il était allé en Terre Sainte, y avait mené la vie érémitique, puis s'était retiré dans une cellule des rochers du Sinai, où il était nourri par les soins du monastère ; c'est ensuite qu'il s’embarqua pour l'Occident et vint en France ; plus tard il se retira à Trèves où il mourut !. On voit, par saint Paul l’Anachorète et-par saint Symeon, qu'au x° et au xi° siècles, les traditions de la vie érémitique aux alentours du couvent de Sainte-Catherine n'étaient pas complètement perdues.

Près d’un siècle plus tard, en 1116, autre renseignement sur le couvent du Sinai, dans l’histoire de la première croisade d'Albert d'Aix : le roi Baudouin de Jerusalem avait formé le projet de se rendre au Sinai, mais il en fut détourné par les moines, craignant que leurs maîtres musulmans fussent indisposés et inquiétés par cette visite ?.

Au xu° et au xiu° siècles, les relations qui nous conduisent au Sinai restent très rares. En 1160 y est allé, envoyageuret non en pèlerin, Benjamin de Tudèle, qui identifie lim avec Aiïla, mais pour le reste, se montre entièrement d'accord avec la tradition monacale concernant la géographie de l'Exode, notamment lorsqu'il parle de Raphidim, habité par des Arabes, à une journée du mont Sinai : ils'agit évidemment de Feiran. Il a quelques notes intéressantes sur la « grande forteresse » du pied de la montagne

1. Vita Sancti Symeonis monachi et reclusi apud Treviros, auctore Evervino abbate Trevirensi, dans Mabillon, Acta etc., Saec. VI, part. I, p. 325- 337 ; v. p. 333 pour son séjour à Rouen ; cf. la Vita B. Richardi ex Chronico Virdunense Hugonis abbatis Flaviniacensis dans Acta, même vol., p- #73 suiv., particulièrement p. 485 ; le Chronicon Virdunense de Hughes de Flavigny, déjà dans la Bibliotheca nova de Ph. Labbé, et dans Pertz, Mon. Germ. historica, scriptores, t. VIII, p. 288-502.

2. Albertus Aquensis, Historia Iierosolymitanæ expeditionis dans Bongars, Gesta Dei per Francos, 1, p. 184-384; Migne, Patrol. lat., t. CLXVI, p- 389-728; Rec. des hist. des croisades, auteurs occid., IV, p. 265-713, V. dans Migne, vol. cit., pp. 707-708 ; il s'agit des chap. 21 et 22 du liv. XII et dernier.

sacrée !. Vers la même époque Edrisi, comme nous avons vu (paragraphe précédent), fait mention du couvent en termes assez vagues, mais dans la première partie du xm° siècle Yakout (voir paragraphe précédent) en donne une description excellente. En 1217, l'Iter ad terram Sanctam de Thietmar va à Sainte-Catherine et enregistre nombre de légendes du couvent et de la montagne *.

Un peu plus tard, on possède une bulle du pape Grégoire IX (1227-1241) 3 qui énumère les possessions du couvent tant dans la péninsule qu’en Egypte et en Europe, témoignant de l'union complète où sont encore les moines de Sainte-Catherine avec Rome. Entre autres propriétés dè la région sinaïtique sont nommées « ecclesiam S. Mariæ montis Sinai » — nous connaissons le nom et l'emplacement de ce petit couvent ancien, non loin de Sainte-Catherine, — puis Raiton et ses palmeraies, en quoi il faut reconnaître Raithou (Tôr), Faran, son territoire et ses palmeraies, et trois localités moins connues, Roboe, Fucra, Luach. Nous avons reconnu, plus haut, que Roboe était le couvent ruiné de Gharbeh, au nord du G. Freiah, et que Zuach était probablement l'ermitage du O. Aleyät près Feiran, Latrus de saint Paul l’Anachorète au x° siècle. Quant à Fucra, 1l est probable qu'il faut y voir Freiahl ui-même, c’est-à-dire les établissements du O. Gharbeh supérieur.

Autreslettres pontificales en faveur de Sainte-Catherine sous Jean XXII, en 1328 et en 1334 #, et du côté arabe, vers la même époque, quelques notes intéressantes sur le couvent chez Aboulfeda (voir paragraphe précédent). Au début du xiv° siècle, comme nous verrons au chapitre suivant, les cartes dont disposaient les voyageurs en Orient commencent à devenir meilleures, et les pèlerins qui profitent des acquisitions géographiques pour faire le voyage du Sinaise manifestent en plus grand nombre. On connaît, parmi eux, John de Maundeville en 1324, Henri II de Brunschwig

1. Voyage de Rabbi Benjamin de Tudèle, 64. Baratier, 1734; Voyage du célèbre Benjamin au Tour du Monde etc., col. 63, dans Pierre Bergeron, Voyages faits principalement en Asie ete., 1735, &. I.

2. Très nombreuses éditions; notamment J.C.M. Laurent, Magistri Thielmari Peregrinatio, 1871, p. #6 et pass. (paragr. XXII et autres).

3, Publiée par Porph. Ouspensky, Voyages au Sinai de 1845 et 1850 (1855); voir J,B, Chabot, A propos du couvent du mont Sinaï, dans Rev. de l'Orient Chrélien, V (1900), p. 492-498.

4, Arch. de l'Orient Latin, 1 (1881), pp. 274, 280.

en 1330, Antoine de Cremone la même année, puis en 1336, l'intéressant Peter-Rudolph de Suchen, qui trouva dans le couvent de Sainte-Catherine plus de 400 moines, avec leur archevèque et plusieurs prélats ; la même année 1336, Guillaume de Bouldeselle (Baldensel), et en 1346, Rudolf de Framaynsberg !.

En 1360, nouvelle confirmation pontificale à Sainte-Catherine de tous ses biens, de la part d’Innocent VI ?. En 1384, renseignements utiles fournis sur le couvent par Frescobaldi et ses compagnons de Florence et de Venise, qui nous ont laissé trois relatons de leur voyage ;: nous apprenons qu'il y avait alors au Sinai 200 moines, dont 150 au grand couvent, le reste réparti dans les chapelles de la montagne et l'église de Santa Maria della Misericordia 3 déjà nommée, un siècle et demi auparavant, dans la bulle précitée de Grégoire IX et dont on connaît les ruines. En 1389 va au Sinai Jean de Hese ; en 1392, Thomas de Swynburne; en 1395, Simon de Sarebruche, et la même année, Nicolas de Martoni, qui note la présence au couvent de 240 moines #. Vers 1400, Johannes Schiltherger enregistre de curieuses légendes sur le monastère et l'élection miraculeuse du nouvel abbé, chaque fois quel’abbé en fonctions vieutà mourir.

La première moitié du xv° siècle est très pauvre en relations sur le Sinaï; on ne voit guère à noter que le voyage de Bertrandon de la Brocquière en 1433 et celui du Castillan Pero Tafur en 1437. Du côté arabe, on a les excellentes descriptions du couvent du Sinai que donnent, après Yakout, Kalkaschandi et surtout Macrizi: nous les avons citées plus haut (paragraphe précédent). Dans le dernier tiers du siècle, les pèlerinages occidentaux se multiplient ; ce sont ceux d’Anselm von Eyb en 1468, d'Anselme Adornes en 1470, de Martin Ketzel en 1476, de Hans Tucher en 1480, puis l’importante expédition organisée en 1483 par Bernhard de Breydenbach, Félix Fabri, Erhard Rewich et leurs compagnons, dont les relations fournissent pour la première fois des indications vraiment utiles,

4. Bibliographie de toutes ces relations, ainsi que de celles qu'on va citer, au chap. suivant.

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