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tenterons de faire de i^oiqbreux emprunts au prospectus de ce journal, qui parut quelques jours après la révolution de février et qui est assez rare maintenant :
« De grands événements viennent de s'accomplir dans notre patrie. Une troisième fois, depuis cinquante ans, l'impuissance des hommes à fonder en France un pouvoir solide a été manifestée. Le premier qui Tait tentée, ens'appuyant sur le prestige de la victoire, a vu tomber son œuvre le jour où la victoire l'a trahi. Ceux qui sont venus après en ont appelé aux tradition^ antiques, à la force des races royales consacrée^ par le temps et l'hérédité ; ils ont péri d'une main qui a retourné contre eux la majesté du sang. Les derniers se croyaient plus forts en demandant secours aux intérêts matériels ; ils espéraient dans le développement du commerce et de l'industrie, dans une activité qui ne laisserait jamais ni reposer la fortune, ni fôrir l'ambition : on vient de les voir s'évanouir devant le pressentiment continu d' un mal-être issu des entrailles mêmes de la prospérité. La terre a manqué spus leurs pieds comme elle l'avait fait aux descendants des grandes races, et avant eux à l'homme de la victoire; et à chaque fois le gouffre s'est élargi. Napoléon avait été vaincu par l'Europe, et un niillion de soldats nécessaires pour l'abattre avaient enveloppé sa chute dans une solennité qui imposait à l'âme. Charles X avait laissé derrière lui sauve et intacte la dignité du parlement national. Mais aujourd'hui, que reste-t-il qui n'ait été atteint ? Rois, princes, pairs, députés, soldats rangés en bataille, tout a disparu dans une ruine qui n'a rien coûté. U semble que la révolution d'un empire ne soit plus qu'un jeu d'enfant, et l'œil étonné contemple cet abîme où trois fois en moins d'un demi-siècle, un vaste royaume a précipité son gouvernement. Faut-il donc désespérer ? N'y a-t-il plus d'ancres pour nous? La France est-elle dans l'enfantement de sa vie ou de sa mort? Beaucoup n'en savent rien et tremblent d'une peur qu'ils ne cherchent pas même h s'expliquer. Les uus espèrent, les autres doutent, plusieurs maudissent, un grand nombre croit et attend. Nous sommes de ceux qui croient et qui attendent ; car, au milieu de ces catastrophes répétées, nous retrouverons toujours deux choses debout, la nation et la re- Hgion. Ce peuple qu'on estime perdu ressaisit au moment même le sentiment de l'ordre et tire de son sein, avec une impertubable fécondité, de nouveaux éléments de hiérarchie et d'orgi^^
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BULLETIN DE CËNSCftÊ.
nidation. On le jugeait ennemi de Dieu, et, dans Tenivrenient même de la victoire, il tombe aux pieds de celui qui ne demande rien tant aux victorieux que le sentiment de leur faiblesse.
« Non, la France n'est point un peuple inexplicable ou mort. Il a vers lerraietlejtwteune aspiration dont ses mouvements désordonnés ne sont que le témoignage ; il cherche un gouvernement sincère comme lui, généreux comme lui, qui ne fasse pas de son existence une contradiction perpétuelle à ses vœux. On promet trop à ce peuple et on ne lui lient pas assez ; les lois lui reprennent ce que ses constitutions lui donnent, les restaurations lui ôtent ce que ses révolutions lui gagnent, et, dans cet horrible jeu, s'il perd la foi aux pouvoirs qui lui mentent et aux choses qui le trahissent, il ne perd jamais Fespérance d'une vie régulièrement ordonnée, qui consacre les principes de liberté, d'égalité et de fraternité ^ue le christianisme a mis au monde....
a On voudrait en vain se le cacher, la France est un pays catholique. En dehors de la doctrine et de la discipline issues de Jésus-Christ et conservées par rÉglise, il n'existe en France aucune doctrine fondée, aucune discipline efficace dans les esprits. Tout Français qui n'est pas catholique ne possède aucun corps dogmatique, pas plus chrétien qne rationnel ; il cherche, il espère, il croit à ses recherches et à ses espérances, mais il n'a pris possession d'aucun principe suffisant et fécond. C'est ce qui fait depuis soixante ans la force de l'Eglise et la faiblesse de ses ennemis. C'est ce qui s'explique pourquoi toujours, quelque événement qui se présente, la religion reste debout à côté de la nation. On ne chasse une religion que par une autre, et la France ne connaît pas d'autres religion que la religion de Jésus- Christ, une, sainte, catholique, apostolique.
a La France étant donc catholique, la position que prendront son épiscopat, son clergé, ses li lèles, est d'une importance souveraine et pour amsi dire sans mesure. Ce que nô voudront pas les catholiques ne s'accomplira pas, ou s'accomplira dans des conditions telles, que le succès même ne sera que l'avant-veille de la chute e.t de l'ensevelissement. Il y a aujourd'hui, comme au 18 brumaire, deux choses x victorieuses : la nation et la religion. On ne pouvait pas le dire en 1830, bien que cela fût ; mais les voiles de 1 830 sont déchirés, et tout le monde, à part ce petit troupeau d'aveugles, qui, en chaque occasion, survit à la lumière, tout le monde
voit qu'il y a deux forces en France i le peuple même et Jésus-Christ. S'ils se divisent» nous sommes perdus ; s'ils s'entendent, nous sonnines sauvés.
a Comment peuvent-ils s'entendre?
« Ils peuvent s'entendre si l'Eglise respecta les volontés générales de la nation, et si la nation respecte les lois traditionnelles de l'Eglise. Ils peuvent s'entendre si l'Eglise travaille au bien de la nation, et si la nation travaille au bien de l'Eglise.
« Commençons par nous. Qu'est-ce que veut la nation? Elle a fait ou laissé périr, ce qui est la même chose, trois monarchies en quarantesept ans ; elle est lasse par conséquent de ce triple et infructueux essai; elle soupçonne, à tout le moins, qu'il y a dans cette forme de gouvernement quelque chose de mystérieusement incompatible avec la stabilité de ses destinées. Elle se demande si les rois ne sont pas condamnés du ciel, puisqu'il tombent avec tant de facilité, et elle veut^ par une grande expérience, tenter de vivre et de durer sous une autre forme d'administration publique. Pourquoi l'empêcherions-nous ? Est-ce que les institutions religieuses ne fleurissent pas mieux sous le ciel démocratique des États-Unis que sous le sceptre autocratique du czar? Quelle raison divine y at-il à s'opposer à l'établissement d'une république en France ? Aucune assurément. On peut penser que des raisons humaines l'exigent : mettre devant nos yeux les images sanglantes de 1793, soutenir qu'un grand peuple est incapable de vivre en république, ces raisons sont bonnes ou mauvaises, mais elles n'ont aucun caractère divin, aucune sanction religieuse. Il n'y a donc pas devoir religieux ou divin de s'opposer au vœu de la France, si elle préfère en ce moment la forme républicaine à la forme monarchique. C'est une affaire d'opinion, ce n'est pas une affaire de foi. Or, tm motif d'opinion ne suffit pas pour que l'Eglise entre en hostilité volontaire avec le vœu général d'une nation. Laissons faire la France, laissons-la faire avec un sentiment profond de respect et d'amour ; suivons de notre cœur, de notre plus sincère bon vouloir chacun de ses pas ; soyons ses enfants les plus dévoués. Qu'elle le sente à tous nos paroles et à tous nos actes. Prions.pour elle, non comme on prie pour un peuple qui s'égare, mais pour un peuple travaillé par des besoins sérieux et des épreuves multipliées, qui cherche péniblement son avenir, qui le demande à Dieu avec anxiété,
ÎIËVUÉ DÉS JÔUftNÀCX.
et qui est digne par son caractère, sa foi, son dévouement, ses longs services dans la double et unique cause du ciel et de la terre, de trouver en On le port où s'attacheront ses générations. Fuyons, comme les conseils de la mort, les suggestions étroites de Tesprit de parti ; ne croyons pas aux hommes qui ne croient qu'au passé et qui renferment la providence de Dieu dans le cercle de leurs souvenirs. Dieu est grand , les siècles sont longs, l'avenir n'a pas d'horizon visible ; prenons une âme égale à tant de choses que nous ne connaissons pas pleinement. Rappelons-nous la parole du mailre : Ne soyez pas inquiets du lendemain; et faisons notre devoir aujourd'hui, sûrs, quoi qu'il arrive , que l'éternité ne nous démentira pas.
« En réclamant de la République la liberté de la conscience et de la pensée comme la première de toutes, nous n'en faisons pas le seul objet de nos vœux, comme si, par une sorte d'égoïsme sacré, les catholiques oubliaient , en regardant le ciel et l'âme, tant d'autres intérêts dignes de Ijurs préoccupations. L'Evangile n'a rien méconnu , rien oublié de ce qui touche l'homme. Nourris de ses leçons, nous ne séparons point dans notre sollicitude ce que Dieu ne sépare point dans la sienne: Nous voyons avec douleur les afflictions morales et corporelles de tant de nos frères qui portent ici-bas la plus lourde part du travail commun , part devenue plus pesante encore par le développement même de l'industrie et de la civilisation. Nous ne croyons pas ces maux sans remède, et si la souffrance est imposée à tous les enfants de l'homme, la charité unie à la science peut pourtant quelque chose pour en alléger le fléau, sinon pour le détruire entièrement. L'Eglise y a sans cesse travaillé ; à aucune époque , elle n'a perdu de vue le pauvre peuple, et plus que jamais, s'il est possible à cause des maux nouveaux et étranges du monde, elle a ses yeux et son cœur sur les plaies de l'humanité. Nous attendons, nous devons attendre de la République, qu'elle emploiera sa puissance au soulagement des misères du plus grand nombre de ses enfants.
« Nous attendons d'elle aussi qu'elle prendra sous sa protection les peuples qui ont perdu leur nationalité par des conquêtes injustes que le temps n'a point ratifiées ^ et ces autres peuples qui, suivant de loin nos exemples, aspirent à leur affranchissement politique et moral : 4es biens dé la France sont ceux du monde entier, et la fraternité n'a point de frontière*. »
VEre nouvelle a pour rédacteurs : Le H. P.
Lacordaire, l'abbé Maret, MM. Ozanam, de Cou3t, Charles Sainte-Foi, Lorain, de Labaume, J.-P. Tessier, H. Gouraud. En présence de ces noms illustres, à.si juste titre, ne serait-il pas ridicule qu'un pauvre inconnu comme nous vînt dire à ce journal tout le bien qu'il en pense?