‹ La presse et la guerreChapitre 5 sur 12 · I.E DEVOIR .NATIONAL IQ · texte numérisé non relu

I.E DEVOIR .NATIONAL IQ

fléchir, mais l'habitude a donné une vie plus souple aux figures mystérieuses de l'attente et du bon espoir. Il semble, en outre, qu'entre des êtres ainsi soumis aux menaces du même terrible destin, circule maintenant sous les rapports divers de l'attention réciproque, de la compassion ou de la charité, une atmosphère d'amilié plus sensible et aussi plus réelle parce qu'elle est plus active. L'air de France, qui a séparé beaucoup, commence à réunir. Les distances morales se sont raccourcies. Le langage s'est unifié, les communications se sont rétablies. Des ànies vigoureuses savent tromper le trouble et dévorer les heures en s'appliquant à provoquer et à multiplier ces bienfaits qui jaillissent d'une étroite communauté dans l'épreuve, et il en résulte parfois que telles larmes suffocantes, très longtemps refoulées, ont fini par être versées sur la peine des autres : généreuses, donc adoucies !

Ghers amis de Y Action française tombés au champ d'honneur, que disent donc vos âmes héroïques et lucides de cet aspect du paysage de la Patrie :'

En nous rassurant, comme il le faut et comme on le doit, sur ceux qui peuvent mourir, en différant l'hommage mérité par ceux qui sont morts, nous ne pensions encore qu'aux victimes de cette guerre, mais il n'est pas possible d'oublier que le printemps de l'année funèbre a commencé de manière à nous bien avertir que la faux qui allait trancher si abondamment serait impitoyable pour les têtes les plus sacrées. Février a ravi Paul Déroulède et mars nous a enlevé Mistral. Août, Lemaitre. Après le carnage royal fait à Sarajevo et qui semble avoir voulu mettre fin à 1 essor d'un

grand rêve, la douleur qui a blessé Pie X n'empêche pas la fin de ce Père de ressembler à l'agonie paisible du moissonneur dont la journée est faite, l'omvre ae complie, et qui n'attend plus que la récompense : l'inégalité devant la mort n'a jamais été mieux montrée pour ceux qui achèvent l'acte de la vie et pour ceux qui le manquent. Depuis dix mois plus que jamais, la mort a détruit uniformément l'utile et l'inutile, ce qu'on estimait et ce qui n'était de nul prix, dation, partis, tout a été décimé et décapité. Il n'est aucun moyen humain de prononcer un jugement sur cet ordre qui aggrave sans le changer le commun train des destinées de tous les hommes et pour tousles temps. Mais un statisticien pouvait se demander froidement. voilà quelques mois, quel changement apporterait cette aggravation du sorl général. Aujourd'hui, l'épreuve est faite, la réaction déterminée, l'hypothèse d'épuisement ou (le. découragement se liou\e tout à l'ait écartée pour notre France ; la vertu militaire a réouvert d'un seul coup toutes les sources de la \ie. et le jn\ eux étonnement des premières victoires paraît bien avoir recréé dans un peuple nouveau l'ample fécondité des vieilles espérances.

Charles M m rras.

■>. novembre [Qi4i

La guerre.

Alsace et Lorraine !

Quelle journée que ce dimanche d'hier ! Ni excitation ni ivresse, rien qui sortît des mesures de la grave raison. Ou ne rit pas, on ne chante pas à l'heure où coule un si beau sang ! Mais de tous les points de la ville, semblait monter un cri de joie qui, arrêté au fond des gorges, s'échappait des yeux et des fronts, comme un trait de lumière ardente.

Nous avions appris, la veille au soir, Allkirch, puis Mulhouse et, les débris de notre rédaction ajoutés au reste de notre équipe de linotypistes, nous avions au petit matin bu un verre de vin de France en l'honneur du retour des drapeaux en Alsace et des poteaux frontières bienheureusement arrachés. Le jour s'étant levé, un fiacre attardé nous rapatriait, Pujo et moi, dans notre quartier, quand nous sommes tombés au coin d'une rue sur un détachement assez considérable, un bataillon peut-être, de soldats qui. traversant Paris, prenaient quelques minutes de repos. Les premiers feux de la matinée tenaient déjà toutes les pentes du ciel et la bonne nouvelle faisait apparaître plus beau le jour d'aurore que reflétaient ces visages étincelanls du patriotisme de la jeunesse ! Au furet à mesure que

nous passions devant eux, nous les saluions tous, presque un par un, avec un mélange de respect profond et de confiante amitié ; et puis, comme il nous souvenait que sur la même route, quatre mois plus tôt, s'était déroulé le cortège de Jeanne d'Arc et que nous avions fait halte en ce même point pour regarder passer nos amis des grandes Ecoles, qui nous adressaient leur signe d'intelligence et de sympathie, nous eûmes la grande joie de reconnaître, dans la troupe en armes, parmi certains qui îépondaient avec plus de vivacité à nos salutations chaleureuses, trois ou quatre de nos Camelots et de nos Etudiants : plusieurs noms nous vinrent aux lèvres. De quel cœur nous nous fussions arrêtés pour tenter de serrer telles et telles mains amies ! Il nous sembla meilleur de ne pas déranger la perfection matérielle, la pompe stricte et l'ordre sévère de la petite armée au repos, et non loin, la statue de Jeanne d'Arc, deux fois dorée par le baiser de la lumière, sembla nous faire signe que, en effet, mieux valait suivre notre chemin sans rien mêler qui lût d'amitié personnelle à la grande amitié française unie sous le drapeau, en marche contre l'ennemi.

La journée qui suivit ce splendide malin fut remplie tout entière des mêmes effusions, de leur ardeur soutenue, de leur plénitude exaltante. Quand elle s'acheva, comment ne pas sentir et ne pas se redire à soi-même combien une allégresse nationale apaise, réunit, réconcilie les citoyens quand, surtout, elle s'interdit par sagesse de trop se répandre au dehors !... Minuit n'a pas sonné que les clairons de l'est envoient un nouveau cri de bonheur ; le col du Bonhomme couronné par nos troupes, Sainte-Marie-aux-Mines reconquise par nos couleurs, et de cette crête des Vosges, qui domine

l.A GUERRE

Golmar, les plaines de l'Alsace appelées du regard comme Je champ sacré de la résurrection nationale.

Charles Maurras.

io août 1914.

Le noeud de la guerre.

Psous touchons au moment où il faut trancher le nœud de la guerre ; et, en dépit des paniquards, il sera tranché. Dans un temps et sous un régime sans prévoyance, nos grands chefs militaires ont prévu. La perfection de la mobilisation, la perfection de l'armement, en furent deux preuves convaincantes. L'avantage dans la tactique suprême ne saurait pas ne pas en être une troisième. D'ailleurs, en dépit de défaillances civiles, tout ce qui s'opposait par les armes à l'irruption de l'ennemi a été, est et sera admirable. Donc, jusqu'au bout, cohésion et confiance ! Je rappelle, après trois semaines, le mot de départ d'un officier de nos amis, qui chante encore à nos oreilles et que tous les renseignements viennent corroborer : « Nous a/Tacherons la victoire. »

« Arracher » est le terme exact. L'armée allemande est, dans les circonstances actuelles, non seulement une armée sérieuse et nombreuse, mais encore une armée désespérée. Elle sait fort bien qu'elle joue son va-tout. Je veux dire qu'elle est déterminée, devant Paris, à la même hécatombe que devant Liège, avec cette différence que. s'étirant sur l'aile marchante, elle court follement les pires risques et jusqu'à la fin. Mon avis, basé sur la simple observation de cette course à la mort, est que cette marche dramatique et incomplète d'une fusée d'armée sur notre capitale vise plus à une impres-

2 4 l'action française

sion morale qu'à une offensive réelle. Les Allemands savent fort bien que Paris est un énorme morceau, surtout dans les conditions où ils l'assaillent. Mais leur commandement supérieur et l'empereur comptent le retentissement de la nouvelle européenne: l'armée allemande sous les murs de Paris... Cette avancée si hasardeuse est en quelque sorte une opération de Bourse, destinée à rendre la hausse à leurs cours — politiques et militaires — fortement compromis par la marche des Russes sur Berlin. Ils jouent leur ultime carte sur la terreur.

Leur calcul sera déjoué. Déjà ils doivent dégarnir leurs corps d'armée de Belgique afin de se porter sur la ligne d? ta \istule, demain sur celle de l'Oder. Ceux qui comptent uniquement d'après le temps se trompent, attendu que pour s'opposer à l'avancée des Puisses avec quelque, chance de succès, il faudrait que huit à neuf cent mille Allemands lussent d'ici huit jours en ligue de bataille aux bords de l'Oder. Or cela est totalement impossible, à moins de lâcher la proie française, il en résulte que l'empire allemand est à l'heure actuelle à la minci d'un avantage, même partie.], des français sous les murs de Paris: avantage que nous ne pouvons |»as ne pas remporter dans un délai variahle. élanl donné que nous n'avons subi aucun désastre. Ih'cn mieux, d'après les communiqués officiels, nous avons refoulé l'ennemi à noire aile droite, et le fil qu'il étend sur Paris ne doit plus être bien solide.

Enfin, il ne faut jamais oublier que si l'armée aile mande s'efforce de gagner Paris à toute vitesse, dans un simulacre d'iinestissemeul, l'empire allemand est

lui même investi par l'Angleterre- Il t>s' dans la situa

lion (l'un homme, garrotté de plus en plus étroitement .

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qui se dépense en délentes musculaires excessives, jug-r qu'au moment où il ne pourra plus bouger. Nous portons le poids de ses dernières ruées, et c'est un grand honneur, mais elles nous feront moins de mal que ne l'espère la Bête barbare. Elle arrive à nous exténuée. Nos armées finiront bien par l'abattre.

J'écris ceci avec une conviction absolue, aussi absolue que celle qui nous a toujours guidés, Bainville et moi, dans nos études sur la puissance et la pénétration ailemondes en temps de paix. Car, je puis bien l'avouer, nous sommes tous ici des maniaques de la visée allemande, et elle était, depuis la fondation du journal, le sujet constant de nos entretiens. C'est qu'aussi comment ne pas réfléchir au bondissement possible du fauve ramassé au centre de l'Europe, les griffes et les crocs en avant, et que ses avantages de 70-71 avaient simplement mis en appétit. On ne saurait trop s'étonner de l'insouciance et de l'aveuglement des effroyables imbéciles qui nous rapportaient, de Berlin ou de La Haye, des observations et des conclusions pacifistes ! Mais ce n'est plus le moment de récriminer. Néanmoins je serais curieux de savoir à qui sera attribué le prochain prix Nobel « pour la paix » et si Guillaume II ne posera point sa candidature.

Je répète, pour finir, que les événements de la vie, petits ou grands, ont un sens et une direction. Ce n'est pas pour rien que les forces réunies de trois grands peuples ont été déclanchées tour à tour par la folle maladresse diplomatique de l'Allemagne. Ce n'est pas pour rien que la France a réussi sa préparation à la guerre, grâce au couvert belge, et que la ville de Liège a fait cette résistance héroïque sous la direction du grand homme de guerre qu'est le général Léman.

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Ce n'est pas pour rien qu'une année incomparable, formée de la fleur de notre jeunesse et d'une élite incomparable d'officiers, oppose à l'inondation germanique une digue mouvante qui n'a encore crevé nulle part. Le nœud redoutable va être tranché. Prions Dieu pour qu'il le soit bientôt .

Léon Daudet.

5 septembre ifji4.

Paris.

Prenez Paris ou mourez.

Paroles attribuées à Guillaume II.

Paris csl une ville de la plus haute el de la plus puissante originalité et à laquelle les Allemands — même domiciliés tic longue date — n'ont jamais compris absolument rien. Etant né natif de ce bel endroit et m'enorgueillissant de charrier dans mes \eines un double iîlon provençal el breton, qui sont les deux provinces de France demeurées sans doute le plus autochtones, j'ai toujours constaté clans Paris une conjonction, une fusion, un amalgame des éléments les plus divers de notre nationalité, rejoints par l'incom [•arable continuité de l'effort politique qui fut celui de la monarchie française. L'air qu'on y respire a le goût de l'histoire, sur le plan de l'immédiat et de l'instantané. La compréhension de notre race, fine et classique, \ est raccourcie de la moitié du trajet. I.ani biance y vient en aide au rêve. C'est pour cela que les hommes les plus occupés deviennent à Paris, à certains moments, des flâneurs, et que les voluptés des lazzaroni napolitains ne sont rien à côté des méditations des travailleurs de Paris :

LA GUERBE 2"

Et le sombre Paris, en se frottant les yeux, Empoignait ses outils, vieillard laborieux.

Je cite ces vers archiconnus de Baudelaire, parce que Baudelaire a souvent et magnifiquement chanté la cité de Villon. Mais Paris n'est pas souvent sombre, et il ne peut donner qu'aux noctambules fatigués l'impression d'être un vieillard.

La pimpante fraîcheur des quais de la Seine le préservera toujours des moindres rides, — l'antiquité n'étant pas la vieillesse, — et la ceinture d'eaux et de forêts le soustrait pittoresquement à la fauïx du temps. Paul Arène prétendait que les bois de Meudou et de Viroflay lui rappelaient les maisons de Sisteron, et je soutiens que le haut Montmartre a la saveur des ruelles de Villeneuve-lès- Avignon. Quand mon père écrivait Sapho et parcourait eu ma compagnie cette grande banlieue, de lignes si délicates, où il avait passé sa jeunesse, nous nous amusions des analogies que ces endroits privilégiés offrent avec d'autres qui nous étaient chers « là-bas, près d'Arles, où le Rhône est stagnant». L'unité politique de la Patrie, qui n'a rien de commun avec la centralisation, a créé, dans la capitale et autour d'elle, ces merveilleux prestiges qui nous la rendent si précieuse et si chère. On ne connaît point la France sans Paris.

L'envahisseur allemand, de tout temps, avait fait de Paris son objectif. Mais l'histoire, depuis sainte Geneviève, s'il la connaissait, lui aurait appris que les difficultés d'un assaut immédiat — seule combinaison dont l'offensive russe lui laisse la possibilité — y sont infiniment plus considérables que celles de l'investissement. L'investissement, avec nos armées vigilantes et

animées d'un esprit héroïque, apparaît comme une folie. L'assaut apparaît comme une folie pire. La ville, par sa masse et l'amplitude de son camp retranché, équivaut à plusieurs corps d'armée. Elle offre, eu dehors de ses travaux d'art, dont les techniciens connaissent le nombre et la résistance, une accumulation d'obstacles naturels, formés parles multiples boucles de la Seine et les hauteurs, qui n'a peut-être pas son équivalent au monde. Elle est, dans toute l acception dii tëfîtïé, une place forte en mémo temps qu'un point d'appui privilégié, qu'un pivot, pour la manœuvré dés tfoiipêsqui la défendent. Pressés par les circonstances, les Allemands, dans leur marche désespérée, il ont pas pesé ces difficultés insurmontables, et c'est ce qui causera leur perte.

Leur erreur apparaît nettement dans ces épouvantails naïfs (jue sont les lâchers de leurs « Taubes », croquemitaines de l'air déjà usés et qui l'ont rire les petits enfants. Quelle drôle de conception ces hommes lourds, accoutumés aux lourdes hypothèses el aux amplifications illégitimes, se l'ont-ils donc du tempérament français? Lis s'imaginaient que quarante- quatre atis de paix âVaiénl énervé notre fibre nationale au point delà rendre incapable de résistance ! Ils ont déjà dû sape. cevoir. au chiffré de leurs Morts el hors de combat, que cette présomption étail aventureuse. Mais celte surprise n'est rien à côte de celle que leur méflagé Paris.

< amendant beaucoup denlre eux oui l'ail à Paris de longs séjours, ) on! eu des installations, des maisons de commerce, des relations, de puissantes attaches. Ils SÔni allés dans les théâtres, dans les cafés, dans les cercles : ils <>nl ('coulé et recueilli des con\ersalions, pris des notes, mûri des plans pour le jour de la grande

affaire, dressé et transmis des rapports, reçu des subsides et des félicitations pour leurs travaux. Mais l'on voit aisément par ou péchait celle besogne du temps de paix : par une méconnaissance totale de ce fond du tempérament parisien, à la fois héroïque et railleur, que fait remonter la circonstance tragique, et qui l'ennoblit en permettant de la surmonter. Les scribes de Berlin, sur la foi de leurs commis voyageurs, s'imaginaient que les Parisiens seraient saisis d'épouvante à l'approche des armées du kaiser, que les crottes explosives tombées de leurs il taubes » jetteraient la consternation dans la grand'ville. Elle en a vu d'autres, la grand'ville. Elle n'en est pas à un Vandale ni à un Ostrogoth près. En dépit des rodomontades germaniques, elle a duré et elle durera. C'est le cas de dire qu'elle les enterrera tous.

Si \ous voulez mon avis très net, la méthode d'élouffement progressif et d'expropriation calculés, que poursuivait l'Allemagne depuis div-sept ou dix-huians. dans nos métiers, sur notre sol, dans notre soussol, était beaucoup plus dangereuse et meurtrière que ia guerre et l'envahissement d'aujourd'hui. Sa marebe sournoise nous menaçait davantage que sa marche militaire et avouée. Encore quelques années, et nous aurions commencé à mourir lentement sous l'étreinte, hésitant à déchaîner nous-mêmes la guerre générale que nos mauvais voisins ont si légèrement déclarée. La situation actuelle, si dramatique qu'elle soit, esl de beaucoup préférable, surtout étant donnés les atouts que nous avons, par nos alliances, dans les mains. Au moins les \ertus guerrières de notre race peuvent s'y donner libre carrière.

Par ailleurs, ce propos de Guillaume II, cet encouragement à ses soldats : « Prenez Paris ou mourez »,

rappelle celui du monsieur, indigné mais . prudent, qui disait à son voisin de fauteuil, pendant une manifestation de « philistins » au Théâtre-Libre : « Prenez ma canne et tapez dessus. » Il est vraisemblable que les combattants du grandiloquent Gott-mit-uns, échappant aux tenailles de l'alternative et talonnés par les événements de la Prusse orientale, occidentale et de la Pologne allemande, préféreront tout bonnement rentrer chez eux, non snns avoir reçu une de ces leçons qui comptent dans l'histoire de la Kultur.

Léon Daudet.

8 septembre iqi4<

La perfection.

Quel beau communiqué apporte à nos lecteurs le numéro de ce matin ! L'ami dévoué qui veut bien se rendre plusieurs fois par jour au gouvernement militaire pour y rcce\oirles textes officiels est un musicien distingué. Je \iens de lui demander s'il y a dans le répertoire universel une phrase de mélodie qui puisse être raisonnablement comparée à ces douces paroles : u I l'aile gauche notre succès s' accentue... Nos progrès ont continue... Les Allemands nous ont abandonné le... Nous avons pris un nouveau drapeau... Au centre, l'ennemi a cédé sur tout le front entre Sé:anne et Revigny... » Enfin ceci, qui confine à la plus hante poésie, car une vérité, demeurée triste, v est déjà transfigurée par la flamme de l'espérance : « Dans I Argonne les Allemands n'ont pas encore reculé. » Notre ami musicien a dû concéder que la langue des dieux ne nous ravit pas aussi haut que le mâle souille accouru des collines de la Aictoire !

Le gouvernement a senti que des félicitations à l'armée s imposaient. Le cœur de la nation se sentira un peu desserré de ces liens de silence qui le gonflaient. On voit avec plaisir que M. Poincaré, dans sa lettre à M. Millerand. n'oublie ni les soldats, ni les chefs, ni l'idée stratégique, ni la réalisation tactique. Nos Français ont toujours aimé le travail bien fait, l'œuvre accomplie. Ils sont fiers de considérer aujourd'hui qu'en des jours de hàle et d'angoisse, sous la menace d'un ennemi redoutable, il se soit trouvé une élite de plusieurs centaines de milliers d'entre eux pour concevoir et exécuter, chacun dans son ordre et chacun à son rang, une idée militaire dans sa perfection.

Ah ! quand nous disions que notre beau pays n'était ni mort ni mourant et n'avait nulle envie de mourir ! Il est délicieux de songer que ce sont MM. les Boches qui en font l'expérience, eux qui sous mille formes expédiaient partout notre avis de décès !

Chaules Maurras.

12 septembre 1 9 1 4 .

Récit des temps mérovingiens.

En ce temps-là, comme de nos jours, les préfets, les édiles, représentants du pouvoir central et magistrats municipaux, se dérobaient quelquefois devant l'ennemi, cet ennemi étant barbare, ce barbare dur et cruel. Alors se levaient les évoques. Simples surveillants du clergé, organes d'un pouvoir purement spirituel, dépositaires d'une autorité que rien d'extérieur n'avait constitué, ils se révélaient cependant seuls capables de rassurer les pusillanimités inquiètes comme de rallier les bonnes

volontés sans emploi. Forts de la voix d'un peuple qui saluait en eux la certitude, le commandement, la justice, la paix, tous les biens qui manquaient, ils rétablissaient clans le troupeau assez d'ordre et de confiance pour se charger ensuite d'aller, seuls et sans armes, tenir tète à l'envahisseur.

Ce n'est ni d'aujourd'hui ni même d'hier que nous l'avions calculé : dans l'inévitable dissolution matérielle d'un pouvoir administratif sans énergie, notre clergé gallo-romain allait redevenir devant l'ennemi la tète du pays et la véritable défense de l'Etat. Mais les incidents admirables qui viennent de décerner à léminent successeur de Bossuet sur le siège de Meaux, le litre officiel, incontesté, incontestable, de defensor civitatist ne laissent pas de nous remplir d'une admiration qui, étant pure de tout élément de surprise, n'en est que plus profonde, plus forte et plus satisfaisante pour la pensée.

Le clergé catholique n'en est plus à taire ses preuves de civisme ou d'héroïsme mais on pouvait se demander si nos populations, méthodiquement séparées de lui. trompées par une littérature philosophique courte et perfide, sauraient se retourner du côté de ses vrais amis: si cl affreux préjugés nouveau-nés ne viendraient pas s'interposer et tout rendre inutile. Des épreuves récentes, antérieures à la guerre, nous avaient tranquillisés quant à nous. Lorsque, en 1907. le cardinal de Montpellier ouvrit les églises de sa métropole aux vignerons du Languedoc en quête d'asile nocturne, la multitude se montra par son empressement et par son respect absolument digne d'un appel aussi confiant. Quatre ans plus tard, à Aix. assistanl au sacre d'un évêque enfant du pays, je vis le peuple, qui passe pour

LA GUERBE 33

radical, mettre tout son cœur à s'associera cette allégresse. La tragique affaire deMeaux, donnant à l'esprit public des secousses infiniment plus vives, devait aussi rouvrir des sources plus profondes de confiance et d'abandon heureux dans le bienfait des guides spirituels, dont le nom était synonyme de conseil, de tutelle et de consolation. Ce feuillet de l'histoire de Meaux, humide de sang et de larmes, est extrêmement sombre, mais le passé qu'il nous ravive enferme un bien bel avenir !

Charles Maurras.

i'i septembre 1 9 1 A .

Cunctator et Gott-Mit-Uns.

Celui qui, depuis Charleroi, a mené la marche des armées françaises, du train que l'on sait, parallèlement à la marche des armées allemandes, celui-là grâce à qui. pas une seule fois, nos troupes n'ont plié, alors qu'elles sortaient de combats terribles dont on saura plus tard les conditions, celui-là qui a su reformer, de l'Ourcq aux Vosges, en face du front allemand, un front qui a déjà failli envelopper l'ennemi sur deux points et qui l'a fait reculer de plus de soixante kilomètres, celui-là est un rude chef : le général J offre a bien mérité de la patrie.

11 faut lui associer, dans notre reconnaissance profonde, notre Etal-Major général, lequel avait en face de lui les plus réputés des généraux allemands, qui depuis plusieurs années préparent cette guerre sans une minute de distraction. Quelques-uns de ces généraux allemands nous sont connus parleur réputation technique, froide et calculatrice — style de Moltke — mais redoutable. Notre Etat-Major J au moment où j'écris, est

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on train de l'emporter sur ces géomètres, possédant, en plus de leur science, ce jene sais quoi d'invention fertile qui distingue lé génie français. Joignez à cet ensemble la magnifique et tenace lucidité anglaise, dont nous saluons le plus haut représentant dans la personne épique du général French. Il s'est fait, entre ce chef et nos chefs, une cohésion d'initiatives. La guerre que nous menons est une guerre d'usure, alors que cellcque mène l'Allemagne est une guerre de folle dépense, il nous faut faire « du Cunctator ». Les Anglais excellent à faire du Cunctator, ayant l'habitude de lutter, sur l'étendue du vaste monde, contre des forces parfois supérieures aux leurs, mais qui ne remplacent pas leurs pertes. C'est Jagrande nouveauté de cette terrible guerre, avec la déflagration simultanée de combats sur plusiéurs Centaines de kilomètres, qui tiennent de la bataille et de l'invasion. Les comptes rendus d'Etal Major seront passionnants à consulter, quand scia retombé le nuagedc poudre, traversé d'éclairs, qui joue le rôle ici

de la nuée antique.

Donc I loin leur cl gloire à notre liait I coniniandemenl . au haut eoninianileiiienl de l'armée anglaise !

Honneur ensuite à nos soldais cl aux soldais anglais! Là aus>i l'amalgame s'est fait instantanément. Là aussi le tempéramenl anglais a puissamment soutenu les intentions du Cunctator. C'est un lieu commun que de constater l'allant extraordinaire, nième excessif, du soldat français. Mais il esl tellement souple que le jeu différent, qUiconsisteà user l'ennemi, peut devenir pour lui un attrait, du jour Où on lui en a montré le puissant instinct ci la beauté. Car le résultat final, qui est la victoire, est le même.. Des nombreuses lettres de sol ilals. combattant actuellement de Mau bouge à Verdun.

LA GLERRE 35

qui me sont passées sous les yeux, il ressort qu'après un léger étonnement lié à la première dépense de leur fougue, ils ont aujourd'hui compris à merveille la tactique qu'on exigeait d'eux. Ils s'y plient avec une grande aisance, avec cette subtilité naturelle qui se rend aux démonstrations justes.

Maurras a bien raison de dire qu'il faut toujours faire appela la raison et à la compréhension des Français. En temps de guerre, cette raison et cette compréhension sont encore multipliées par le risque. J'ai vu des lettres surprenantes à la fois de jugement, d'entrain et d'acceptation joyeuse du sacrifice, des lettres qui font à bon droit pleurer de fierté les père et mère de ces braves si pleins de bon sens. J'ai vu des lettres de Parisiens, de Bretons, de Provençaux, de Tourangeaux, de Lorrains. Pour les traits de sublime dans le simple, elles se ressemblent taules. La fusion incomparable de la France se montre là dans son auguste nudité : un seul corps. — mais quel corps ! — protégeant celui de la Patrie et recevant sans sourciller les coups de feu, de mitrail leuses et la pluie des shrapnells. Cène sont pas, certes, de jeunes fous, selon la conception romantique ou la ballade des Cadets de Gascogne, qui sourient ainsi à la mort. Ce sont de jeunes sages, parfaitement fixés sur les nécessités de l'heure et l'étendue du sacrifice nécessaire. Ces héros ont les yeux grands ouverts en se lançant dans la fournaise.

Du côté allemand, chefs et soldats, on ne dut rien y comprendre du tout. Us sont entrés en campagne, avec les dents longues, une perspective de bouteilles de Champagne, de poulets rùlis et de pièces de cent sous, convaincus, sur la foi de leurs entraîneurs el de leurs espions, qu'ils allaient pénétrer chez nous comme dans

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du beurre. Les carnets de notes trouvés sur leurs morts portent témoignage de cet état d'esprit. L'Allemand est grave et lourd, voire solennel, mais il est bête, naturellement et sincèrement bête, d'une bêtise qui ne revient pas sur ses erreurs. Je suis persuadé que, dans cette direction, les généraux von Kluck, von Heeringen, von Bûlow, l'enfant des U urtemberg et la brute féroce au long nez d'oiseau malade qui porte le nom de Kronprinz partageaient les illusions ethniques du dernier de leurs troupiers. Us doivent, depuis quelques semaines, trouver le bouillon diantrement amer. La Garde, la fameuse Garde, dont l'allure de parade est peut rire la plus ancienne et la plus solide des institutions prussiennes, la Garde elle-même, à Guise notamment, a reçu de ces leçons sanglantes qui comptent dans l'histoire de IaKultur à cheval, à pied et en automobile. Ces formidables années battent en retraite, et si Guillaume Gott-mit-uns, aux moustaches défrisées, assistait à ce spectacle dramatique, sans doute ferait-il une mine encore plus sombre que celle qu'il fit audessus de Nancy. Car la dislocation de ces troupes d'élite, si elle se produisait, serait la dislocation de L'Empire, la lin de l'hégémonie prussienne. Gott-mitnns ne [tout |>as avoir une minute d hésitalionlà-dessns. Je pense bien, j'espère de toute mon Ame que ces magnifiques succès vont se continuer. D'abord parce que. dans l'art militaire, comme au jeu. « plus une main passe, plus elle passera ». Ensuite, parce que la loi du temps l'ait que les forces allemandes et leurs munitions ne sonl pas remplacées à mesure de leur dépense, au lieu que les nôtres Le sont. Le système Cunctator permet à lord Kitchenerde recompléter ses cadres avec une régularité chronométrique, qu'autorise la

maîtrise parfaite de la mer. Nous recomplétons les

nôtres de la même façon. Quand notre canon de 75 a couché trois ou quatre mille Gott-mit-uns dans les plaines de la Champagne, cette réduction d'effectifs est définitive. C'est là qu'apparaît la supériorité de notre guerre d'usure sur leur guerre de dépense, de Cunctator sur Gott-mit-uns. Plus les heures marchent au cadran des batailles, et plus nous compensons une différence numérique à laquelle il semble bien que le grand Etat-Major allemand avait attaché trop de valeur dans ses calculs.

Il ne faut cesser de le répéter : les Allemands sont incapables de modifier des dispositions ainsi prises. Ils avaient ce plan dans la tète : violation de la Belgique, entrée par l'Oise, jonction de l'armée de Lorraine, prise de Paris au bout de trois semaines, en sacrifiant au besoin quatre cent mille hommes. Ils sont bien près d'avoir sacrifié les quatre cent mille hommes, mais les voilà, au bout de six semaines, qui commencent à battre en retraite. Aussi von Kluck, von Heeringen, Wurtemberg, von Bulow et le Kronprinz doivent-ils commencer à se gratter furieusement la tête. J'attends avec impatience le suicide promis du vieux von Haescler, qui devait diner à Paris, sinon souper chez Pluton, le 3 septembre.

Léon Dai det.

16 septembre igi4.

Pourquoi la guerre est longue.

« Quatre longs mois de guerre qui en laissent entrevoir d'autres ; la Belgique presque tout entière et une

38 L.\CTION FRANÇAIS]

large portion du territoire français encore envahies ; les armées russes ne faisant que commencer à mordre sur la Prusse orientale et sur l'Àutriche-Hongrie ; la flotte allemande sérieusement touchée pour la première fois cette semaine dans la rencontre des îles Falkland... Nous n'en sommes donc que là ?-... »

^ oilà le bilan que dressent tous les jours les broyeurs de noir, les pessimistes. Et ce sont souvent les mêmes qui, au mois d'août, concevaient des espérances excessives, voyaient l'Allemagne terrassée en quelques semaines par la coalition anglo-franco-russe. Que ceuxlà soient pris d'une lassitude et d'un doute, c'est naturel. Quand on analyse mieux la nature des éléments en présence, on se rassure, on prend confiance au contraire, à proportion même des illusions qu'on n'avait pas. \ oir les choses dans leur vérité, c'est moins ilatteur pour l'imagination, mais c'est beaucoup plus hygiénique.

Les déceptions d'aujourd'hui ont une origine ancienne. Elles sont nées d'une connaissance superficielle et d'une appréciation inexacte des forces qui sont aux prises.

Reportez-vous par If souvenir à une année en arrière. Qu'un grand confiit européen fût pioche, on en avait le sentiment dans ions les milieux un peu éclairés. Les « avertissements » du Livre jaune se lisaient, jour par jour, à travers les aouvelles, en lettres de l'eu, et il fallait être aveugle pour ne point les voir. La Triple- Entente était inexorablement poussée vers un choc violent contre ce que nous ne cessions d'appeler ici le bloc austro-allemand. L'impression qu'on en avait ne * essail de grandir. Les conditions dans lesquelles se ferait la guerre si précisaient. El Ion voyait au total trois grandes puissances en lutte a\ec deux autres Etats

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