I.A (;i EHKE
qui disposaient cl une grande force militaire sans doute, mais beaucoup moins riches en hommes, en or, en ressources de toutes sortes. La France, la Russie, l'Empire britannique, avaient, à elles trois, sur l'Allemagne et sur l'Autriche, toutes les supériorités du nombre, toutes, sans exception. Les statistiques étaient incontestables. Que l'on joignît aux statistiques les phénomènes certains d'embarras, de malaise qui apparaissaient en Allemagne et en Autriche, et la supériorité de la Triple Entente prenait, pour une foule d'esprits, le caractère de l'évidence, des victoires foudroyantes étaient escomptées.
Les victoires sont venues, mais elles se sont fait attendre. Elles n'ont pas été décisives et elles ont été achetées chèrement. Il y a donc du côté de l'Allemagne quelque chose qui résiste avec force à tout ce que ses ennemis mettent en ligne. El les alliés ne mettent pas seulement en ligne la puissance du nombre, de l'argent, des moyens matériels, mais encore les plus hautes qualités de l'espèce humaine, l'héroïsme, l'intelligence, l'esprit d'entreprise et d'invention. Ce quelque chose qui, chez les Allemands, a réussi à tenir en échec l'élite de l'humanité, qu'est-ce que c'est ? A quoi peut-il tenir ?
Oh ! sur ce point, il n'y a pas de mystère. Et nos petits-neveux se représenteront peut-être les événements plus clairement que nous ne nous les figurons nousmêmes. Ils verront le peuple français et le peuple anglais, durant les années qui ont précédé la guerre, absorbés dans leur ménage intérieur, tout occupés aux travaux de la démocratie, tandis que la Russie était de son côté en mal de Douma et de Constitution. Opulentes, la Erance cl la Grande-Bretagne ne songeaient
Ao l'action française
plus guère, en somme, qu'àjouir de leur richesse acquise, à opérer la distribution de la fortune nationale entre tous les citoyens. Elles ne s'apercevaient pas que cette richesse même ne pouvait manquer de devenir un objet d'envie pour des peuples moins bien partagés. Elles ne comptaient pas avec l'appétit de l'Allemagne. La démocratie française s'appliquait . comme la démocratie anglaise, aux problèmes de fiscalité dont elle pensait que la solution apporterait à chacun le bonheur. L'une et l'autre démocratie pensaient mal, pensaient peu ou ne pensaient que par instants à mettre à l'abri des voleurs les biens dont elles disposaient. Les élus du Palais-Bourbon et de la Chambre des Communes construisaient un joli cottage pour chacun de leurs électeurs. Ils ne soupçonnaient pas que ces cottages excitaient la tentation d'un Etat conquérant dont les forces, dont l'organisation, étaient tendues vers la guerre, vers l'appropriation brutal»1 du bien d'au trui.
Voyons lc> choses comme elles sont : les démocraties elles-mêmes se personnifient. Elles s'incarnent en des hommes. Et c'est M . Vivian':, c'est M. Lloyd George qui se sont trouvés en présence d'une guerre provoquée par un Etat dont la grande pensée était la préparation à la guerre, un Etat où, depuis l'empereur et le chancelier jusqu'au dernier garde champêtre, tout le monde est militaire et militairement dressé. C'est un Allemand, c'est leur Clausewitz, qui a dit, et ses paroles respirent une sorte d'ironie germanique: « Une certaine entente des choses de la guerre est indispensable aux personnes qui ont la charge de conduire les grands Etats. » Comment se dissimuler que la direction de la politique allemande esl éminemment conforme à l'axiome de (dan sewilz ?
LA GUEHRE !\ I
La préparation de l'Allemagne, — fruit de son organisation politique, — voilà ce qui tient en échec tous les avantages, tous les éléments de supériorité dont la Triple Entente dispose. Et voilà ce dont il faut que la Triple-Entente vienne à bout. On parle d'une guerre d'usure : voilà ce qu'il s'agit d'user. C'est difficile ? C'est long ? Ce sera long et difficile encore...
Et comme cela aurait pu être court !
Jacques Bain ville.
i 2 décembre 191 4.
La politique française.
L'embusqué.
Il est partout question de nommer de nouveaux ministres, sans éliminer les anciens. Des noms sont prononcés : Millerand, Delcassé, Briand. On a imprimé aussi le nom de Marcel Sembat. Et Clemenceau ?
M. Clemenceau veut-il en être ? Ou se réserve-t-il ? Cela ne regarde que lui. En doit-il être 1* Cela nous regarde, nous. Pour répondre à ceci, il faudrait savoir où M. Clemenceau sera le plus dangereux : dans le ministère ou dehors ?
N'ayant pas fait partie du ministère Clemenceau, ni d'aucune combinaison politique, littéraire, scientifique ou mondaine à laquelle M. Clemenceau ait été mêlé, j'ignore ce qu'il vaut comme collègue ni s'il a mérité sa réputation de mauvais coucheur. Ce qui est certain, c est que sa profession de journaliste et la faculté qui lui est laissée, malgré l'état de siège, de dire à tort et à travers tout ce qu'il peut savoir comme homme public, fait de lui un danger public éclatant. Aucun devoir qui le limite ne lui est supportable. Il y a des fictions qui peuvent être d'intérêt national : incapable de s'y plier lorsque son caprice est en jeu, il répandra à pleine gorge toutes les fables qu'il lui conviendra d'imaginer. Grâce à lui, on peut dire que les conseils de la défense se tiennent en plein vent.
[\f\ l'action française
Son article d'hier est particulièrement inouï. On y trouve d'abord toutes les sages invitations au calme, toutes les justes recommandations de faire confiance au gouvernement quel qu'il soit : bons conseils qui traînent partout. Mais, ailleurs, ceux qui les donnent, commencent par se faire un devoir de les suivre. Cet homme vraiment libre ne s'embarrasse point de ses propres principes ! Il écrit : « Forte ou faible, quelle que soit l'action gouvernementale, nous ne pouvons commettre de plus grande faute que de la contrarier. » Il recommande « la légalité, l'ordre, le calme comme nos meilleurs points d'appui ». Cela dit, s'estimant couvert par ces protestations, M. Clemenceau fait ce qu'il petit pour troubler l'ordre, ébranler la confiance, critiquer le gouvernement « dans la mesure où il le rend nécessaire ». qui n'est autre que la mesure du bon plaisir de M. Clemenceau.
Il délivre au généralissime (qu'il n'était pas chargé d'apprécier) un brevet de satisfaction, mais « pour la défensive » seulement : il l'ait savoir de celte sorte aux Français et aux étrangers, aux amis et aux ennemis, que la question du généralissime a pu être posée en haut lieu. Et ce premier paquet lâché, il renouvelle le conseil de « patience » et de « tranquillité ». Tout aussitôt, l'agitation de M. Clemenceau recommence.
Contre le ministère de la guerre cette fois ! « Sous prétextede concentration », on s'en est remis « de tous les services les plus importants » à ce ministère qui esl déclaré « hors d'état de les diriger et de les contrôler ». Tous ses (i directeurs abandonnés à eux-mêmes ont eu pour première occupation de s'octroyer la plume blanche ». Enfin, les communications dudit ministère à la presse ont besoin d'être « contrôlées ». Par
qui ? Par la presse elle-même, particulièrement par la presse de Londres.
C'est une opinion. Peut-être vraie ! Peut-être fausse ! Mais elle contredit l'opinion des autorités responsables et elle correspond aux passions du public, à ses nerfs, à ce que M. de Mun appelle éloquemment les perfides conseils de la fiévreuse curiosité et les tentations de la critique ignorante.
L'article de M. Clemenceau, intitulé la Volonté, annonçait de bonnes recettes pour discipliner les réflexes du public : il ne tend qu'à les libérer jusqu'à la folie.
Si je publiais les mêmes renseignements, si j'émettais les mêmes affirmations, si je me permettais, ebétif, de critiquer bureaux, ministres, président, d'abord on ne laisserait pas passer cette prose et l'on aurait raison. Mais, à supposer qu'elle parût et circulât, le beau malheur ! On sait que les sphères d'informations des écrivains d'opposition sont toujours suspectes aux officiels. Il serait trop facile de maintenir par tous les organes de l'Etat la vérité gouvernementale audacieusement contestée ! Mais, avec M. Clemenceau, c'est une autre paire de manches. Que répondre à l'homme qui écrit : (( Ayant reçu la visite de M. Yiviani le lendemain, je lui parlais de cette affaire... » Qu'objecter au sénateur qui ose écrire : « Je m'inscris en faux contre le démenti de M. Messimy qui est bien placé pour savoir de qui je tiens une information accompagnée de cette remarque, etc. »
Notez que les points abordés par M. Clemenceau ne sont pas en cause. Que faut-il penser de l'interdiction, puis de l'admission, puis de la nouvelle interdiction du journal le Times ? Ou encore du récit de M. Gervais sur l'abominable incident du i5e corps, du démenti
'|G l'action FRANÇAISE
que M. Gervais a reçu du gouvernement et du démenti que M. Clemenceau donne au démenti gouvernemental ? Sujets particuliers ! Sujets dont on discuterait indéfiniment en une heure où la discussion est pire que tout ! Mais sur l'indiscrétion avec laquelle M. Clemenceau se mêle de taire juger ces divers incidents, il n'y a pas de doute possible ; et le désordre ainsi provoqué peut avoir des conséquences épouvantables, non seulement pour la patrie, mais pour chacun des membres de la patrie, pour vous qui me lisez, pour votre enfant ou votre frère qui est à l'armée, pour le toit sous lequel s'abrite votre paix douteuse... Les nécessités de l'ordre sont aujourd'hui vitales et les désordres sont mortels. Si pareille situation dcYâil s'éterniser, l'histoire de France dirait qu'une somme effroyable de catastrophes collectives et de deuils personnels porte pour signature la parole légère et l'intempérant journalisme d'un parle mentaire fameux.
Que faire donc de cet homme libre, trop libre ? A la place (le \l. Poincaré, disent quelques-uns, nous donnerions à M. Clemenceau le choix entre un siège au Conseil des ministres ou le passage en conseil de guerre. Mais M. Poincaré a sans doute des objections... Elles peuvent tenir à ce petit fait que, du printemps à l'automne 1906, il lut le collègue de M. Clemenceau dans
le cabinet Sairien : ce n'était pas drôle ! dit-on. D'autre part, M. Clemenceau peut trouver que l'autorité sans la responsabilité a des charmes et qu'il est doux de tout pouvoir sans avoir à répondre de rien. Mors, quoi ?
Alors le ministère est remanié, paraît-il. À l'heure où j'écris, on annonce que Ml. Clemenceau, qui a rendu
le service d'écarter M. Caillaux, ne sera pourtant pas de la combinaison.
M. Clemenceau va donc continuer avec son journal à former un gouvernement à côté, ou. pour mieux dire, un gouvernement au-dessus, qui s'arrogera le droit de contrôler, de critiquer et de censurer le gouvernement nominal : tiraillant à sa guise, en franc-tireur, gênant les opérations de cette troupe gouvernementale régulière dont nous acceptons la discipline, nous ses adversaires !
Il faudrait pourtant que M. Clemenceau prît ses responsabilités directes ou qu'il se tût; chef ou soldat, il n'y a plus à chercher entre ces deu\ postes un lieu d'intrigues où s'embusquer !
Charles Maurras.
27 août 191 4.
Vers l'unité française.
.L'Action française n'a pas d'opinion sur la censure, dont toute la presse dispute.
L'Action française n'a pas d'opinion sur le différend de M. Lavisse et de M. Hanotaux.
L'Action française n'a même pas reproduit l'article où M. Hanotaux se vantait d'être allé organiser la victoire en province, ni l'article où M. Lavisse a si fortement secoué son collègue académicien.
L'Action française s'est, en revanche, associée de tout son cœur au deuil de M. Lavisse dont la petite maison natale de Xomion-en-Thiéraehe, pleine de souvenirs, pleine d'œuvres et de pensées, a été ruinée par les obus allemands et dans laquelle l'Allemagne cam
!\S l'action française
pait hier si elle n'\ campe aujourd'hui encore. 11 n'est pas un Français de la classe moyenne française, si sa tête a dormi sous le toit paternel, c[ui ne veuille ajouter ses regrets douloureux à ceux que l'Académie vient d'exprimer solennellement à M. Lavisse.
L'Action française adressera seulement les mêmes sympathies profondes et les mêmes regrets respectueux à l'adresse de Mgr le duc de (luise s il est confirmé, comme le bruit en a couru, que l'habitation de ce prince du sang, cousin germain de .Monseigneur le Duc d'Orléans, a souffert au Nouvion-en-Thiérache des dommages pareils et d'égales profanations. M. Lavisse est du petit nombre de ceux qui ont aimé, senti, raconté l'Histoire de France. S. A. R. le duc de Guise est du petit nombre dcceu\ dont le nom incarne la continuité de cette belle Histoire. Ah ! >i ces deux élites, celle du sanget celle île la pensée pouvaient enfin se comprendre et se rencontrer !
L'Action française n'en a point désespéré. Elle poursuit avec une indomptable ténacité son dessein, déjà vieux de quinze ans et toujours en progrès, de réunir en un même effort national cette Maison de France, qui. toujours florissante, représente chez nous les Pères de la Pahie. tt la li.ee des patriotes qui ne sont désireux que de servir la France, de la maintenir, de lit lermir, de l'étendre et de la glorifier à jamais.
Notre dessein n'est que d'amener aux premiers serviteurs de la Patrie, aux Princes, une foule sans cesse accrue de patriotes prêts à la servir avec eux. Et si nous pressons les patriotes d'acclamer ces Princesetde mettre à leur tête le Chef de la Maison de France, c'est que nous sommes en mesure de leur montrer que c'est la condition première du bon et utile service de notre Patrie.
Ah ! sans cloute, nous pouvons nous tromper. Mais nos longues années de discussions, d'études, d'expérience sont là pour montrer que les chances d'erreur sont, de notre côté, infimes et, du côté de l'adversaire, effroyables. Nous non triomphons pas. Nous disons à l'adversaire, s'il est Français : — Ami Français, asseyezvous à cette table ou dans celle chaire, et montrez que nous nous trompons, et si vous ne le montrez pas. nous essaierons de faire voir que la raison est véritablement avec nous, afin que vous la suiviez comme nous faisons.
Mais voici qu'un article de M. Edouard Vaillant, qui paraît à l'Humanité ce matin, nous annonce que les délégués des anciens combattants de la Commune sont allés faire visite au groupe socialiste de la Chambre pour se plaindre des menées réactionnaires. Et pour preuve de ces menées, M. Vaillant cite un article de M. Reinach et un article de M. Arthur Meyer. Sans vouloir remonter aux auteurs de ces deux articles et sans leur demander quelle sorte de jeu ils jouent, je prie M. Vaillant de vouloir bien penser à nos menées à nous. Elles se font à ciel ouvert. Elles consistent à prier les bons citoyens, quels qu'ils soient, de songer à notre plus grand intérêt politique commun, qui est la vie de la France et la connaissance des conditions de son salut.
M. Vaillant croit que ses adversaires escomptent la défaite. Il se trompe bien tristement ! Nous ne rêvons que la victoire. Afin que la victoire soit, nous ne cessons de demander, pour les civils et les militaires qui sont chargés de veiller à nous la procurer, le maximum de liberté, c'est-à-dire d'autorité. Nous faisons ce qu'on nous demande. Nous évitons de faire ce que l'on nous
5o l'action française
prie d'éviter. Et nous tâchons d'épargner non seulement à nos amis, mais aux citoyens des partis opposés aux nôtres, les erreurs de jugement aussi bien que les erreurs de fait, car les unes et les autres les empoisonneraient tous.
Comment ce progrès des lumières pourrait-il inquiéter des républicains ?
Charles Mai huas.
26 septembre 1 9 1 .'4 .
Les Doctrines écroulées.
\\< v vous entendu parler d'un homme d'Etat italien socialiste ou radicalisant convaincu, pacifiste jusqu'à la rage, et que le désespoir a réduil à se brûler la cervelle dans l'île d'Homère, à Chio, pendant un voyage d'agrément et d'étude, quand ou lui annonça la déclaration de guerre •> Le cas de cet infortuné prolonge à si m extrême limite logique l'aventure d'un certain nombre d'esprits, souvent fort beaux, mais à qui leur flamme intérieure cachait la réalité du dehors ! Il n'\ a plus moyen de se dissimuler ce qui esl : ils vivent donc depuis neuf semaines dans les affres de leur déception amère. Encore ceux qui guerroient ont-ils quelque chance de n'y plus penser. Mais les autres, les rêveurs purs el les chimériques sincères ! J'en sais et j'en devine qui envienl le silence et le repos des morts. D'autres, plus exaltés encore, el plus souffrants, ruminent en secret le blasphème baùdelairien contre « unmondt où l'action n'est pas la sieur du rêve ». ou l>ien il> accom modenl à la situation de 191 4 ce poème, terrible dans la mélancolie de son indignation, que Louis Ménard forgeait1 au lendemain du coup d'Etat de [85i :
LA l'OI.ITHH E FRANÇAISE
Dans un autre siècle il m'eût fallu naître. Il ri est point ici île place pour moi.
L 'idéal qu'avait rêvé ma jeunesse, L'étoile où montaient mes espoirs perdus. Ce n'étaient pas l'arl, l'amour, la richesse. C'était la justice : et je /l'y crois plus...
Le présent est plein d'odieuses choses. L'avenir est morne et désespère :
Si fou peut choisir ses métempsycoses.
Ce n'est pas ici que je renaîtrai.
Quand la mort, brisant la dernière fibre. Au limon natal viendra m' arracher.
S'il est quelque part un astre encore libre, Là-haut, dans l'êther, je Virai chercher.
Il importe de comprendre profondément ces états d'esprit accablés. Devant l'Europe à feu, ce ne sont pas seulement des tours, des beffrois, des remparts et des cathédrales qui s'effondrent, ce sont aussi des systèmes d'idées. Justement parce que nous en avons prédit la ruine pendant vingt ans, nous ne pouvons être insensibles à leurs catastrophes intérieures. Nous en ressentons si vivement l'intime pitié que nous voudrions que les victimes pussent en être sauvées d'elles-mêmes. Le coup de pistolet de Ghio n'a rien résolu. Et ce n'est rien résoudre non plus que de relever la chimère mise en morceaux et d'en prédire l'avènement pour plus tard. Un mauvais calcul constaté doit au moins conduire à calculer juste !
La grande faute des hommes de i85i est de n'avoir pas appris grand' chose durant les vingt ans qui sui-
52 l'action FRANÇAISE
virent, de n'avoir rien vu des événements décisifs qui remplirent l'Europe de Sébastopol à Solférino, de Yillai'ranca à Sadowa. si bien que Sedan et la Commune purent les surprendre comme des enfants endormis. Les deux guerres de 1870-187 i. l'extérieure et l'autre, portèrent un peu plus de fruits, — non pas beaucoup plus ! Nous n'avons pas refait l'Empire, nous n'avons pas recommencé l'erreur plébiscitaire, mais, par le fléau de l'élection au Parlement, l'humanitarisme, le pacifisme, le germanisme, le cosmopolitisme, nous ont longuement aveuglés.
Voilà les yeux rouverts. Anilà les réalités 'reparues. Quelque mal que puisse causer la lumière pure, si âpre et si rude que soit la révélation du vrai méconnu, il esl permis de dire aux désillusionnés que la raison aussi a sa beauté, la vérité son charme, la vue exacte des événements politiques sod intérêt poignant. Nous en avons connu ici l'enthousiasme et la j<»ie. Si seulement ils voulaient s'\ mettre ! S'ils essayaient ! Si à l'école de l'expérience politique ils consentaient à examinera analyser avec nous les conditions des biens sociaux qui sont possibles, les éléments de cette grande el fructueuse paix relative dont la notion est accessible atout esprit politique sensé, dont les réalités sont promises, offertes, tendues même à notre nation renaissante !
Gh m.i es M \i an \^.
1 a octolirc 191 '1.
Un entretien avec Monseigneur le duc d'Orléans.
La France et la guerre.
Les perturbations de la guerre ont à peu près rompu, depuis quatre mois, les communications habituelles de Monseigneur le duc d'Orléans avec la France. La plupart de ses amis étaient mobilisés ou, selon ses propres vœux, étaient accourus prendre volontairement du service. Ne pouvant supporter cette privation de toutes nouvelles directes de sa patrie, le Prince a voulu nous entendre parler de la situation du pays dont le sort, à cette heure émouvante, est l'objet unique de Sa pensée.
Nous avons fait bien des voyages à l'étranger auprès de l'Exilé. C'est à ce voyage-ci peut-être que l'impression a été plus poignante. Au-dessus de Londres, immense et populeux, dont la guerre n'arrête pas la vie grouillante, devant la Tamise à demi noyée de brouillards sur lesquels s'épuisait un pâle soleil, dans un étroit salon d'un vaste caravansérail fréquenté de toutes les races, nous avons mieux senti combien l'état de guerre rendait plus douloureuse la condition du Chef de la Maison de France. Celui qui, aux premiers jours d'août, avait frémi à la déclaration de guerre, Celui qui nous avait dit, écrit, fait dire de mille façons qu'il ne fallait songer qu'à la France et qui nous avait si hautement félicités d'avoir spontanément aidé à la réconciliation nationale, nous Le retrouvions toujours banni, et sa solitude paraissait plus triste encore à l'heure de 1' « union sacrée ».
[ux Morts pour la Patrie.
L'accueil si cordial du Prince, qui touche et conquiert tous ses visiteurs, frémit cette l'ois d'une émotion significative ; dès les premiers mots, Il veut bien nous témoigner quelle a été sa hâte de nous revoir pour avoir des nouvelles de ce qui lui tient à cœur. On sent qu'il vit dans la fièvre de l'impatience et que ce soldat né ronge cruellement le frein de l'inaction qui lui est imposée.
Tout de suite II nous accable de questions. C'est une conversation à bâtons rompus sur le sort des armes françaises, sur les hauts faits de nos soldats, sur ceux qui tombent glorieusement chaque jour, sur l'espérance nationalequiplane au-dessus de tant d'épreuves ! Jusque dans l'aspect extérieur du Prince, un petit détail marque la direction constante de Sa pensée. Il a remplacé la Heur de lys do sa cravate par une épingle en forme de drapeau tricolore, qui voisine avec la seule décoration que l'héritier de nos Rois porte dans la vin courante : une rosette de chevalier de Saint-Louis, le vieil ordre réservé aux soldats sous la Monarchie.
— « Ah ! oui, dit-il. répondant aux sentiments que nous venons d'exprimer, l'exil esl dur dans tous les temps, mais la peine esl doublée pendant la guerre. Quand mes amis se battent, être réduit à l'immobilité ! »
I h nuage passe dans les yeux si clairs du Prince au souvenir de tant de ses fidèles qui ont été fauchés depuis moins dequatre mois. Il nous parle avec émotion de Noël Trouvé, de René d'Aubeigné, ancien secrétaire généra] îles Etudiants d'\. F., de Pierre Gilbert! du lieutenant de vaisseau Alfred de la Barre de Nanteuil, de nos présidents de sections: Paul de Clerck, le baron
de l'Espinose, René de Frémont, de l'héroïque maire M. Hillarl de Verneuil, et, parmi les représentants de cette jeunesse magnifique que Sa cause avait enthousiasmée, l'un des derniers tombés. Gabriel Plateau, frère de Marins Plateau, secrétaire général des Camelots du Koi, lui-même si gravement blessé au passage de l'Aisne. Enumération glorieuse et lugubre : Il sait que c'est par centaines et par centaines que nous comptons nos, morts ; dans telle famille dévouée au Prince, les Bazin-Monnier. par exemple, on compte jusqu'à cinq tués au champ d'honneur !
Mais le Prince ne veut pas s'attarder dans le cimetière privé de ses affections. Il porte ses regards plus loin :
— « Pourquoi, CQntinue-t-il, pourquoi distinguer ? Les Français y sont tous ! Toutes nos familles françaises : paysans, bourgeois, ouvriers, gentilshommes, paient le même tribut et montrent le même courage ; je vois se répandre un merveilleux trésor de sang français que je n'ai pu empêcher de couler, mais auquel je voudrais au moins mêler Je mien. »
Pour servir la France.
?sous ayant appelés pour avoir des nouvelles de France, Monseigneur le Duc d'Orléans voudrait s'en lenii là. Lorsque nous lui demandons à notre tour de nous permettre de rapporter à ses fidèles et au public français les pensées et les sentiments qui le remplissent dans ce moment tragique. Il répugne à l'idée d'occuper l'opinion de Sa personne. Il voudrait que rien ne fût soustrait à l'attention exclusive que réclame la France. Il nous était difficile de sentir là-dessus connue Monseigneur. Nous nous sommes permis d'insister.
jli l'action française
C'est à nos prières que le Prince s est rendu, en nous autorisant à communiquer le récit qu'il nous a fait de ses longues démarches à la poursuite d'un enrôlement que jusqu'ici II n'a pu obtenir.
• — « J'étais à Wiesbaden, achevant ma cure annuelle. Aux premiers bruits de guerre, je me suis mis en route pour regagner la Belgique, mais à Francfort ma voiture a été retenue. Comme je demandais à continuer mon voyage, l'autorité allemande me fit dire de me présenter chez le général commandant la place le lendemain malin. Connaissant les façons allemandes. ne me souciant ni d'être reténu prisonnier ni d'avoir à implorer ma libellé, je sautai au milieu de la nuitdans un train ramenant des Américains vers Flessingue. Trajet d'ailleurs fort pittoresque, accompli sous les baïonnettes avec défense de mettre Le nez à la portière.
« \ peine arrivé à Bruxelles, je m'acquittai de ce que j'estimais être un devoir de patriotisme enrenvoyanl à l'Empereur d' Autriche le cbllierde la Toison d'or que j'avais autrefois reçu de lui. Puis j'adressai au ministre de la guerre, qui était alorsM* Messimy, le télégramme par lequel je revendiquais le droil et l'honneur de servir pendant la durée des hostilités ; je demandais en même temps ses instructions pour partir.
« Vous vous rappelez la réponse quia été également publiée à l'époque. M. Viviani, président du conseil. m'opposai! l'étal «le la Législation qui interdit aux membres de la Maison de France de servir sous le drapeau français. Je n'ai pas été plus heureux qu'en 1890 quand. ;i vingt ans. je venais chercher monnumérode conscrit. Mais ou était en pleine paix. C'est aujourd'hui la plus redoutable des guerres. Dans sa dépêche,
d'ailleurs courtoise. M. Viviani m'engageait à m'enrôler clans les armées amies et alliées qui combattent à nos cotés.
« Le président du conseil pouvait-il prévoir la réponse qui devait mètre faite ?
« Je me hâtai de télégraphier mon offre de service à S. M. Georges V, avec qui j'entretiens les rapports les plus affectueux. Ancien élève de Sandhurst (c'est en Angleterre l'équivalent de l'Ecole de Saint-Cyr à laquelle je me préparais avant l'exil), officier du Kings Royal Rifllle (qui correspond ici à ce que nous entendons par chasseurs à pied), officier de l'état-major, ayant fait campagne aux Indes sous lordRoberts, j'avais quelques titres à servir dans l'armée anglaise. Mais les considérations politiques continuaient à s'opposer à mon désir. Une chaleureuse et cordiale dépêche du Roi d'Angleterre m'annonçait la visite de son ministre à Bruxelles, chargé de m'exposer la situation : les troupes anglaises opéraient en France, il n'était pas possible à celles-ci d'y violer la loi qui me bannit du territoire.
« Je me tournai alors vers mon cousin affectionné Albert Ier qui venait de commencer la résistance valeureuse qui l'immortalisera lui et son noble peuple. Vous devinez comment je me suis heurté à des difficultés du même ordre, sinon territorial, au moins diplomatique, et que je devais fatalement retrouver chez tous nos alliés.
Le roi Albert et la défense bel je.
« En vérité, si quelque chose eût pu nie faire oublier un instant mon chagrin de ne pouvoir servir dans l'une de ces admirables armées, c'était bien le spectacle
sublime du petit peuple à l'âme si grande, levé tout entier contre l'envahisseur. J'ai vu les soldats belges à l'œuvre ; je les ai vus. harassés et cependant infatigables dans la marche et dans le combat, défendant leur pays pied à pied pendant que. derrière eux. se faisait l'exode lamentable des populations désarmées. Quant au Roi, digne descendant de dos ancêtres communs, il a fièrement restauré pour l'Europe et le monde la figure traditionnelle du lî"i accompli, menant ses sujets à la guerre et leur montrant toujours le chemin de l'honneur, celui de l'héroïsme qui, dan- les circonstances actuelles. étaient la \i>ie du salut.
« J'ai vu cela de très près, d'aussi près que je l'ai pu. Pendant que j'organisais une ambulance dans ma résidence de Putdaël, on entendait constamment le bruil du canon qui se rapprochai t. Les uhlans arrivaient précisément de notre côté par la forêt de Soignes. A Bruxelles, mon ami Max. le vaillant bourgmestre, attendait l'ennemi de pied terme : le sang-froid, la présence d'esprit et l'énergie qu'il montra par la suite. pendant l'occupation allemande, n'étonnèrent pas ceux qui le connaissaient comme je le connais.
« Pourtant des mesures de prévoyance liaient prises pour l'évacuation ; les ministères, les ambassadeurs, la cour avaient déjà gagné envers. Pins libre que les autres, je ne voulus partir, après en avoir reçu l'ordreà trois reprises, que lorsque les Allemands ont été devant la ville. Le train que j'ai pris à huit heures, avec mon beau frère le duc «le (iiiise, était le dernier. ^près son départ, la gare a été fermée, l'ennemi a fait son entrée .1 dix heures.
. [vec t armée anglaise.
« Suivre l'armée belge dans sa campagne était désormais chimérique. Mais, en Angleterre, où je me rendis par Ostende, j'entrevoyais un autre espoir. Cette armée où j'avais servi ne pouvait m'admettre comme officier : ne pouvais-je y servir comme simple soldat, en usant d'une ruse innocente ? Je me suis présenté dans un bureau de recrutement. Là. j'ai dû constater l'impossibilité absolue de passer incognito. On demandait des renseignements trop précis.
«En 1870. mon "oncle le duc de Chartres eut la chance d'être moins facilement reconnu quand il put s'engager sous le nom de Robert le Fort.
« De guerre lasse, me trouvant, à Ascot, le voisin du maréchal lord Roberts, je proposai à mon ancien chef mes services à l'arrivée des troupes hindoues. J'ai servi aux Indes : je parle l'hindoustani couramment ; j'ai fréquenté les Gourkhas, les Sikhs, les lanciers du Bengale, très belles troupes dont j'aurais été heureux d'être le compagnon. Ne fût-ce qu'en qualité d'interprète, j'aurais toujours servi ma patrie à leurs côtés.
« Lord Roberts, qui fut toujours charmant pour moi, fut obligé de me répondre qu'il voudrait de tout cœur tout ce qui serait possible : que pouvait-il contre des considérations internationales '} »
Nous «'contions avec un serrement de cœur le douloureux récit des instances du fils de nos Rois pour être admis, dans la foule des auxiliaires de toutes nations, au plus obscur des rangs, à continuer l'œuvre de protection du sol assurée si glorieusement par ses ancêtres à Bouvines, à Gocherel, à Patay, à Rocroi, à Denain. à Fontenoy. Le petit-fils et l'héritier des héros de Jem-
60 l'action FRANÇAISE
mapes, de Constantine et des Portes (le Fer, réduit à se voir refuser Je fusil de soldat de deuxième classe !
Le Prince sourit amèrement :
« Ce n'est pas tout, dit-il, j'ai essayé aussi de partir avec Agha-Khan, le chef des Musulmans de l'Inde, qui passait à Londres pour aller organiser les ambulances sur le front. J'avais eu les meilleurs rapports avec Agha-Khan : nos relations continuent comme par le passé... Lui non plus, il ne pouvait rien.
« Je vis à la campagne. Il me serait insupportable d'avoir devant moi le spectacle d'une grande ville comme Londres et de son animation régulière que redouble malin et soir le passage des troupes qui rejoignent le fronl ou des détachements de volontaires qui partent pour le camp d'exercices. Je m'occupa du moins des réfugiés Ix'lges dont le sort est digne de tant d'intérêï ! »
Lu France martyre. — La réponse du cardinal Luron.
La physionomie expressive du Prince a la mobilité de notre ciel français, où les plus lourds nuages passent si > ite ; elle a, osons le dire, la vivacité, le ressort de l'esprit national qui, toujours réveillé à l'heure où il semble abattu, fait soudain reparaître l'espoir, la confiance, la victorieuse énergie.
Brusquement, le Prince s'écrie :
— « \< parlons plus de moi, parlons de la France ! » La colère brilla dans les yeux du Prince.
— « Puis je me plaindre de quelque chose devant ce que la France a sou fferl, devant ce qu'elle souffre encore : l'invasion, l'occupation, le passage de ces hordes brutales et slupides sur sa civilisation, sur sa beauté, dont
LA POLlTlnUE FRANÇAISE
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le souvenir ne quitte pas mon cœur d'exilé. Ces horreurs infligées à des innocents, à des pierres même, avilissent à jamais une nation, une armée, une monarchie: les princes et les chefs de l'Allemagne sont en train de se déshonorer el de déshonorer la guerre, qui fut jadis la grande école de l'honneur. Ils mettent leur orgueil à d'ignobles atrocités.
« Mais, du fond de tous ces malheurs, comme la France est belle ! Elle ne fut jamais plus belle qu'aujourd'hui. Les plus directement frappés sont les plus résistants. Tenez, j'ai là une lettre admirable qui vient de la plus offensée et de la plus meurtrie de toutes nos villes martyres, de Reims. En réponse aux sentiments si naturels que je lui exprimais pour le vandalisme souffert par la cathédrale du sacre, le vénérable cardinal-archevêque de Reims m'a adressé des pages qui ne sont qu'un cri de douleur. Eh bien, il en ressort une invincible espérance. »
La Lettre de Mgr Luron.
Et Monseigneur le Duc d'Orléans tire d'un portefeuille la lettre du prince de l'Eglise qu'il veut bien nous permettre de publier :
Archevêché
de Reims, le 3o octobre 1914.