‹ La presse et la guerreChapitre 7 sur 12 · REIMS · texte numérisé non relu

REIMS

Monseigneur,

C'est avec une profonde émotion que le Successeur de saint Rcmi a lu la noble lettre qu'a daigné lui écrire l'héritier des Rois sacrés par ses prédécesseurs dans (a

cathédrale de Reims. Les sentiments de douleur cl d'indignation que ï otre A liesse m'exprime, je les avais éprouvés de mou côté, Monseigneur, en contemplant le désastre de notre auguste Basilique et les statues de nos Rois jadis couronnés ici, qui assistèrent, témoins muets, du haut de leur galerie, à l'incendie du Sanctuaire vénérable où ils avaient reçu l'onction royale et la couronne.

En même temps, en effet, qu'un a lien lai sacrilège contre la maison de Dieu, qui devait rester en dehors de nos tristes luîtes humaines, l'incendie de la Cathédrale de Reims est une insulte à nos souvenirs nationaux les plus sacrés.

('(•Ile cathédrale où Clovis fut baptisé avec ses Francs, où Jeanne d' \vc tint à l 'honneur [l étendard quelle avait porté si souvent à la peine, où tant de nos Rois sont venus faire hommage à Dieu de leur autorité, en recevant leur couronne des mains de son représentant spirituel, cl en niellant leur épée à son service pour la défense tic la Religion et du Droit . il s'est trouvé des hommes qui ont osé lancer sur elle leurs bombes incendiaires .

1 côté de la Cathédrale, s'élevaient deux autres monuments, qui étaient, eux aussi, de vénérables témoins du passé illustre de notre ville cl de la pairie : le Palais où résiliaient les Rois de France, vos aïeux, Monseigneur, quand ils venaient à Reims recevoiv la couronne, et /' irchevéché, demeure traditionnelle des successeurs de saint Rémi, qui leur conféraient l'onction royale : ils sont devenus l'un cl l'autre la proie des flammes.

Delà douleur inconsolable que je ressens du désastre de la Cathédrale, je ne puis séparer le chagrin profond que me cause la destraction complète de ces deux monuments, si intimement unis à notre sanctuaire national. Quelles que soient, en effet, les vicissitudes politiques

d'un pays, il ne doit jamais renier ses ancêtres, et c'est pour les Français du vingtième siècle un devoir de justice de rendre hommage à ce qu'il y a eu de grand et de beau dans les siècles qui ont précédé le nôtre, et dont l'histoire est relie même de notre vie nationale.

Du Palais des Rois ei de la demeure des Archevêques, Monseigneur, la perte parai! irréparable. La Cathédrale, elle se relèvera de ses ruines, j'en ai la ferme espérance. Les blessures qu'elle a reçues, et dont elle gardera les traces ineffaçables, la rendront plus chère encore à nos coeurs de catholiques et de- Français : et, honorée de ces nobles cicatrices, elle restera à travers les siècles à venir le digne monument de notre Foi et de ?ios plus pures gloires nationales.

Daignez agréer, Monseigneur, l'hommage de mes sentiments les plus respectueux.

Louis-Joseph Cardinal Luçon, Archevêque de Reims.

La résistance nationale.

« Le cardinal a raison. Et il en sera de la France comme de la cathédrale de Reims. Elle restera, grâce précisément aux vertus inouïes qui se sont manifestées à celte heure dans tous les rangs, clans toutes les classes de la population. Allez ! ne croyez pas que je sois injuste : non, je ne ferme pas les yeux à la rude besogne administrative, militaire on civile qui a été faite par de bons serviteurs de l'Etat : qu'ils soient républicains ou qu'ils ne le soient pas. ils ont su penser à la France d'abord, à la France avant tout !

« Elle a été sauvée par la résistance de son armée : tout ce qui a aidé et servi cette résistance, ministres,

préfets, instituteurs, évoques, maires ou curés, ont mérité de la patrie dans le même ordre que les généraux, officiers, sous- officiers et soldats que nous appelons tous, et justement, nos sauveurs.

« Dans mon long exil, j'avais pu observer la formidable organisation allemande. Elleavait aussi des points faibles, mais elle se trouvait puissamment rassemblée et concentrée aux mains d'un gouvernement fort. J'en ai prévenu mes amis : eux aussi, ils ont souvent averti la France. Mais avant l'épreuve formelle, de quoi servaient les avertissements? Voyez l'admirable Avant-Guerre..*

(( Seulement, malgré sa préparation, l'ennemi a compté sans le long travail silencieux de notre étatmajor, sans le canon de ~o. chef-d'œuvre du génie inventif de la franco, adopté il va vingt ans par une décision prévoyante de mon ami le général Mercier, alors ministre de la guerre. L'ennemi a compté surtout sans l'étonnant labeur continu de plusieurs générations d'officiers qui imuiI cessé de perfectionner leur matériel et leurs méthodes de guerre.. Les Allemands. — c'est là leur pire bévue, — n avaient pas compté davantage sur les vertus militaires de notre grande race. On savait le Français un soldai d'élite : on n'imaginait pas. surtout à nulle époque, avec quelle aisance ses qualités pourraient se développer, se compléter, en engendrer d'imprévues, de toutes neuves : ténacité, patience, et l'héroïsme n'y perd rien! La lecture des épisodes de cette guerre me fait dire à chaque instant que les plus beaux moments de notre histoire sont égalés ou surpassés. Tantôt dans les journaux, que je consulte avidement, tantôt dans les lettres d'amis qui m'arrivenl du front, il y a lieu de saluer des actes dignes des Roland, îles Bayard, des chevalier d'Assas.

« Voilà trente ans que je parcours l'Europe et que j'entends avec impatience diffamer la France, non dans ses institutions, qu'on flattait au contraire, mais dans sa nature, dans son esprit et dans sa chair à qui l'on attribuait les faiblesses de son régime. Ah ! cette prétendue décadence française, l'étranger la voit maintenant ! L'Allemagne s'y est frottée. Elle est en train d'y laisser la réputation de son pédantisme militaire, ses armées, ses canons, j'espère aussi sa peau.

« Elle s'aperçoit qu'il y a, comme dit Barres, une « France éternelle » dont la valeur militaire et les ressources morales sont intactes. »

Nous n'avons pu nous empêcher d'exprimer ici au Prince combien nous étions sensibles à cet éloge de la France moderne, fait par Celui dont la charge historique est de relier le présent de la Patrie à son passé.

Une pensée royale.

Mais II reprend :

— « Cette France nouvelle, si digne de l'ancienne, je vous confie qu'il m'était venu le désir de lui faire un présent tiré des richesses de son histoire. »

Et le Prince ajoute en montrant à sa boutonnière la rosette de chevalier de Saint-Louis :

— « Etant le seul dépositaire du vieil ordre royal que l'hérédité monarchique a sauvé des révolutions, je me demandais s'il ne me serait pas possible de le mettre à la disposition du gouvernement, afin que cette décoration devienne comme autrefois le signe, tout à fait exclusif, de l'honneur militaire, des services purement guerriers rendus au pays. Pourvu que cette condition fût respectée, j'aurais fait naturellement entre

66 l'action française

les mains de l'Etat français actuel un abandon publie de tous mes droits personnels sur la Croix de Saint- Louis. En conformité avec ces principes d'autonomie professionnelle dont le réveil est si sensible aujourd'hui, l'armée française aurait eu ainsi l'avantage de posséder un ordre qui n'eût appartenu qu'à elle (le Prince insiste sur ces mots), et c eût été le même ordre qui, depuis Louis le Grand, orna la poitrine de tous les braves de France.

« Puis, à la réflexion, 'j'ai craint d'être la cause involontaire d'un froissement pour tant de héros qui déjà ont gagné vaillamment sur les champs de bataille leur croix de la Légion d'honneur, insigne glorieux porté- par plusieurs générations d'ofliciers des armées de terre et de mer entre lesquels je suis fier décompter de nombreux officiers généraux et supérieurs de l'armée française qui sont des Princes démon sang. »

Le Prince sourit de nouveau tristement:

— « \nu> le voyez, je ne puis même pas faire cet hommage à la France !

<( N'importe ! Tout ce que j'ai d'influence sur mes amis sera employé aies prier de ne songer en ce moment qu'à la cause de la Patrie. C'est le mot d'ordre que j'ai donne dés le premier jour : mes amis l'avaient d'eux-mêmes devancé. Une chose est essentielle, c'est la \ ictoire, e1 c'est ensuite que les fruits de la victoire soient complètement obtenus. C'est qu'une paix sérieuse rende à la France l'Alsace et la Lorraine, acquises par les armes ou la diplomatie de Henri II, de Louis XIV et de Louis \\ . C'est que la France soit aussi dédommagée de lani d'efforts el de tant de ruines, non seulement par de justes indemnités financières, mais aussi par des garanties territoriales et autres qui puissent servir de

défense et de protection à l'avenir contre les réveils incessants de brutalité germanique. C'est enfin que la grande politique traditionnelle de la patrie puisse être reprise en Europe contre l'unité allemande, qui vient de se montrer si menaçante pour la civilisation de l'humanité tout entière. J'ai confiance dans la coopération des armées de la puissante Russie et du vaste empire britannique avec les armées de la France, dans cette union féconde de sept peuples coalisés contre les oppresseurs. Dans ce mouvement de prospérité générale, puisse la France, qui va enfin relever la tète, sentir ce qu'elle vaut pour établir solidement, avec l'aide de Dieu, les bases de sa force, de sa prospérité et de sa grandeur! »

Il est à peine utile d'exprimer à des Français qui vivent avec nous ces heures cruelles et glorieuses, avec quelle émotion nous avons accueilli ces paroles du petit-fils d'Henri IV et de saint Louis.

En recevant l'adieu du Prince et sa chaleureuse accolade, nous nous promimes de les rapporter fidèlement.

Charles Maurràs.

Maurice Pijo.

3Q novembre 1 g 1 4 -

Le salut du pays

Page 1