CHAPITRE II
L'ÉVOLUTION D'UN GENRE. — LE LYRISME DE 1813 à 1830
Dans ce chapitre, nous tenterons une expérience différente. Au lieu de grouper et d'opposer les jugements des trois écoles classique, romantique, doctrinaire, nous suivrons chronologiquement l'évolution d'un genre, ou. pour mieux dire, l'évolution de la critique k propos d'un genre, le lyrisme.
Il semble que l'on peut ainsi subdiviser cette étude :
1» Avant les Méditations (1815-1820).
2° Les Méditations. Les débuts d'A. de Vigny et de Victor Hugo. Les Nouvelles Méditations et la Mort de Socrate (1820-1823).
3" Victor Hugo, des Nouvelles Odes aux Orientales. Eloa dA. de Vigny. Lamartine et le dernier chant du pèlerinage de Childe-Harold (1824-1827).
4° Victor Hugo : les Orientales. Sainte-Beuve : Joseph Delorme et les Consolations (1827-1830).
§ 1. — Avant les Méditations.
Il semble bien que, même avant l'apparition des chefsd'œuvre qui devaient servir de modèles au nouveau lyrisme, on ait très nettement aperçu^quels en seraient les caractères originaux.
LA PRESSA LITTÉKAIRn SOUS LA RESTAURATION 247
En analysant l'ode de Fontanes sur les Tombeaux de Saint-Denis, un. rédacteur des Lettres champenoises écril:
Peut-on lui donner le nom d'ode, par cela seul qu'elle est divisée en strophes ? Je ne le pense pas. Ce qui constitue essentiellement l'ode, c'est le mouvement lyrique ; et par mouvement lyrique, je vous prie de croire que je n'entends pas les que vois-je ? les que dis-je ? et tout cet attirail de points d'exclamation, ressource ordinaire de ces Pindares de contrebande qui suent àfroid...Je veux parler de cette inspiration première, de cetesprit divin qui anime, remplit et vivifie toute la composition (I)...
Et les Archives, à propos de la poésie italienne, tout en protestant contre une critique qui voudrait régenter les poètes, en arrive à définir le genre nouveau.
Et comment la poésie, harcelée sans cesse par cette foule d'écrivains oisifs, qui croient n'avoir rien de mieux à faire, et surtout de plus facile, que de la régenter, pourrait-elle tenir contre tant de juges plus flattés de condamner que d'absoudre, d'interdire que de permettre, de déprimer que d'applaudir ? Alors, elle se tait ; il ne se fait plus un seul beau vers ; mais, en récompense, on a chaque jour les oreilles remplies de je ne sais quel jargon littéraire et de futiles théories que suivent de près le scepticisme et l'indifférence du goût national.
L'un des axiomes les plus transcendants et les plus tranchants de la critique moderne, et sans contredit l'un des plus funestes, c'est celui qui déclare notre âge déchu de toute prétention poétique, et le déshérite à jamais des trésors de l'imagination ; soit parce que les premiers venus ont entièrement exploité son domaine, soit parce que les instruments ne sont plus les mêmes, et que les langues ont dégénéré, soit enfin parce que les progrès de la raison, de la philosophie, de l'industrie et de la politique suf-