L'AVÈNEMENT DU DRAME ROMANTIQUE
La critique dramatique tient une place considérable dans les périodiques de la Restauration. Souvent les comptes rendus sont de simples analyses ; souvent aussi, la discussion théorique s'y étale avec complaisance. De tous les genres, le théâtre est celui qui, à toute époque de notre histoire littéraire, a suscité le plus de querelles dogmatiques ; et si ces querelles furent vives au temps même où les critiques étaient d'accord sur le fond des règles et des conventions traditionnelles, où le public, quoique curieux de nouveauté, était enchaîné par l'habitude au respect du répertoire^ — on juge quelle devint leur exaspération à partir du jour où quelques écrivains se posèrent hardiment en révolutionnaires et trouvèrent à la fois des critiques pour les encourager et des spectateurs pour les applaudir.
Trois opinions nettement tranchées, sont dès lors en présence :
Les uns, admirateurs exclusifs et absolus de notre théâtre classique, orthodoxes intransigeants et intolérants, n'admettent sur la scène tragique que des sujets antiques ou lointains (comme Bajazet) traités selon les règles d'Aristote. — A vrai dire, ceux-là sont peu nombreux, et paraissent des retardataires un peu vieillots,
même aux yeux des classiques. Duviquet, aux Débats, est leur plus illustre représentant. Dans les périodiques qui nous occupent, je ne vois pas cette opinion extrême soutenue par un critique de quelque notoriété, non pas même à la Minerve ou aux Lettres normandes. Il convenait donc de la signaler, mais pour constater qu'elle ne paraît plus possible, et que les pseudo-classiques libéraux comme les classiques royalistes s'établissent sur un tout autre terrain.
Ce premier groupe écarté, comme étant décidément de nulle influence, restent deux thèses critiques, l'une et l'autre bien définies, l'une et l'autre soutenues par des arguments intéressants à leur date, et que l'on peut suivre et renouer à travers tous les périodiques de la Restauration.
Il y a, d'une part, ceux qui disent : « Cherchons de nouveaux sujets; exploitons l'histoire de France et celle des autres pays ; imitons les chefs-d'œuvre des littératures étrangères; — mais conservons la forme classique. » C'est vouloir appliquer à la tragédie le précepte de Chénier ; « Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques. »
Il y a, d'autre part, ceux qui disent : « A des sujets nouveaux, historiques, étrangers, etc.. convient une forme nouvelle. Indépendance complète pour le poète dramatique. »
§ 1. — Fond nouveau; forme classique.
Les pseudo -classiques delà Minerve encouragent les auteurs dramatiques à traiter des sujets nationaux, — mais ne conçoivent pas qu'on puisse adapter à ces sujets une autre forme que celle dont Corneille, Racine,
Voltaire, de Belloy, M. J. Chénier, Raynouard, ont laissé des modèles.
Tissot louera vivement les Vêpres Siciliennes de C. Delavigne, mais l'engagera paternellement à «méditer Corneille, Voltaire, et surtout Racine. » Bref, il ne le jugera bon que dans la mesure où il s'est approché des bons modèles (1).
Le même Tissot analysera le Louis IX d'Ancelot, et lui donnera les plus grands éloges, « pour le sujet et surtout pour le style » (2),
Un rédacteur qui signe 0. avouera que la Jeanne d'Arc à Rouen, de Davrigoy, est un peu vide d'action, mais il lui pardonnera ce défaut en faveur du style « d'une pureté remarquable » (3).
Mais, dans cette même Minerve, Aignan (dont j'ai cité plus haut un remarquable article sur les caractères généraux du romantisme) fonde la nécessité de continuer à imiter les classiques sur des raisons de critique historique et relative. A propos de la Lettre à Milady Morgan sur Racine et Shakespeare, il fait les réflexions suivantes :
... Vouloir contrarier un peuple quelconque dans les idées qu'il s'est faites de son théâtre, c'est entreprendre la chose la plus inutile que je connaisse. Avant de prouver à des Français qu'ils ont tort de se passionner pour Corneille et pour Racine ; à des Anglais qu'ils ne doivent pas être fanatiques de Shakespeare; à des Allemands que Schiller et Gœthe sont loin d'être habituellement admirables; à des