‹ La presse littéraire sous la Restauration, 1815-1830Chapitre 151 sur 182 · Lettres normandes, tome VI (1819), p · texte numérisé non relu

Lettres normandes, tome VI (1819), p

Schiller. Les poètes français, en accommodant à notre scène les irrégulières compositions de Fauteur allemand, ont terminé après tant de savantes et d'inutiles dissertations, l'éternel procès des classiques et des romantiques. Rien de plus romantique que les deux tragédies allemandes, rien de plus classique que la Jeanne d' Arc de M. Davrigny, et que la Marie Stuart de M. Lebrun. La décition de cette question peut se réduire à ce court précepte. Appliquez, à des sujets tirés de l'histoire moderne, les règles constantes du goût, et l'imitation des compositions antiques ; consultez les chroniqueurs du moyen âge pour le fond, et les poètes grecs pour la forme. Suivez quelquefois les exemples de l'école allemande ; imitez la hardiesse de ses conceptions, la fidélité de ses observations morales et locales; imitez quelquefois le charme pittoresque de son style ; mais n'oubliez jamais les préceptes du maître suprême, d'Aristote.

... Chose étrange ! c'est le mélodrame qui, rompant à la fois les liens du goût et les entraves d'un préjugé déraisonnable, et se précipitant per fas et nefas, a le premier abordé des plages où la tragédie n'avait osé se diriger. C'est ainsi qu'on a vu d'audacieux pirates frayer à la navigation la route des grandes découvertes. En littérature comme en politique, les révolutions sont presque toujours accompagnées d'erreurs, et les partisans des préjugés et de la routine s'en font des armes contre les améliorations.

On condamne la liberté à cause de la licence ; et par respect pour quelques vénérables vestiges, on voudrait conserver des antiquailles sans prix et sans utilité I Les ultras-classiques reprochent aux auteurs qui veulent traiter des sujets domestiques, domestica facta, et la licence de l'école allemande, et les monstruosités du mélodrame I En vain leur répond-on que l'abus ne prouve rien contre l'usage. Ils persistent ; ils prescrivent le vin parce qu'il enivre, et le feu parce qu'il brûle. Cette doctrine ressemble à celle de M. de Bonald sur la liberté individuelle.

sous LA RESTAURATION 325

Nos poèLes nationaux sont les patriotes de la littérature, les auteurs de mélodrames en sont les jacobins (1).

Daas cet article, on le voit, les positions sont nettement indiquées. On peut en rapprocher avec intérêt quelques remarques des Lettres champenoises sur la couleur locale. En 1820, à propos du Charles de Navarre de Brifaut, ce périodique classico-monarchique devance les réclamations de Hugo et de Dumas.

Il ne paraît plus une tragédie qui ne porte pour devise : domestica facta (2). C'est fort bien. Je consens de tout cœur qu'on travaille sur l'histoire de France. Mais il est une mesure en tout, et je ne veux point que l'on confonde les temps et les mœurs ; je ne veux pas qu'un héros du xiv« siècle vienne me débiter sur le théâtre des tirades saupoudrées de tout l'esprit du xix®. Je ne veux pas, en entendant une scène, croire lire un article du Constitutionnel ou une page de la Minerve. Ce que nos poètes tragiques négligent le plus de nos jours, c'est la couleur locale, 11 ne suffit pas qu'un personnage ait le costume de xiv« siècle, il faut surtout qu'il en ait les idées et le langage (3).

Mais ce ton de réflexion et de tolérance fait place, le plus souvent, dans les périodiques pseudo-classiques, à la critique véhémente et ironique, qui parle au nom de dogmes, qui condamne sans discussion, et sans appel. Comme exemple de ce genre, voici un fragment d'article, signé Le Vieil Amateur, et consacré par les Annales de la littérature et des arts à la Jane Shore de Lemercier :

Page 1