Lettres champenoises, 1820, p
Où en sommes-nous, Monsieur? n'est-ce point une illusion? en croirai-je un témoignage de mes sens? est-il vrai que j'ai vu, de mes propres yeux vu, la profanation la plus complète de notre scène française, de cette scène créée, agrandie par Corneille, embellie, perfectionnée par Racine, soutenue par Voltaire et Crébillon, desservie avec respect par une foule d'écrivains qui se sont fait gloire de marcher sur les traces de ces illustres modèles ? Ainsi, pour cette fois, le génie du mal a triomphé, je m'explique, le génie anglais, non pas tel que Ducis l'empruntait en se l'appropriant, en le pliant à nos règles, à nos mœurs, à notre caractère, à nos habitudes, mais tel qu'il enchante, qu'il électrise le peuple de Londres, par la confusion des temps, des lieux et des faits, par le mélange des plaisanteries et de l'atrocité, des grandeurs sociales et des infirmités de la nature, enfin par tout ce qui doit inspirer ailleurs l'horreur et le dégoût plutôt que la pitié. Si jusqu'à présent le mélodrame des boulevards s'était glissé dans nos tragédies, du moins il s'y montrait encore timide, il gardait quelques ménagements envers ce que les novateurs appellent nos préjugés. Aujourd'hui devenu plus audacieux par la mollesse de notre résistance, c'est à face ouverte, c'est d'assaut qu'il emprunte, qu'il envahit le trône de Melpomène. A la première attaque il semblait avoir été repoussé ; la partie éclairée du public avait fait justice de cette irruption barbare : loin de se tenir pour battu, l'usurpateur, abandonnant une partie de ses bagages, a livré un nouveau combat ; il est resté maître de la place, et les juges qui avaient un moment condamné le vaincu, ont adouci les termes de leur sentence ; ils seront bientôt les courtisans du vainqueur (1).
On sent poindre sous celte indignation, l'idée de
faire intervenir le pouvoir contre les dévergondages scé-
niques. Dès 1818, à propos du Bélisaire de Jouy, les
1. Annales de la littérature et des arts, tome XV (1824), p. 73.
sous LA RESTAURATION 327
Lettres normandes, qui cependanl ne manquaient pas une occasion de blâmer ou de flétrir la censure, réclamaient vivement des mesures restrictives, contre certains ouvrages dramatiques.
Le public appréciera le mérite d'un plan sage, d'une fable habilement tissée, d'un bon choix de caractères, d'un grand nombre de scènes intéressantes et bien traitées, d'une foule de beautés de détail dont plusieurs sont du premier ordre, enfin d'un style de la meilleure école. Espérons que les Chambres s'occuperont de soustraire le théâtre à un régime qui en écarte les ouvrages estimables, pour le livrer à des productions ridicules ou monstrueuses, honte de notre littérature, et qui, sous un monarque ami des lettres, expose la scène française au trop juste mépris des étrangers (1).
Est-il besoin de rappeler que ce singulier dessein d'en appeler à l'Etat pour empêcher le drame d'escalader le « trône de Melpomène », ne cessa d'inquiéter les libéraux pseudo-classiques, dont plusieurs, comme Arnault, Etienne et Jouy, étaient « orfèvres » ? et que, après le « scandaleux » succès de Henri III, une pétition, restée célèbre par son intolérance et son ridicule, fut signée par MM. les Auteurs de laComédie française, et remise au roi ? On connaît la spirituelle réponse de Charles X.
Si l'on veut maintenant compléter les opinions des libéraux sur le drame, les Lettres sur le théâtre publiées par Etienne dans le iWercure du XIX^ siècle de 1823 à 1825, et réimprimées dans ses Œuvres complètes, fourniront à la critique une ample moisson. Il est aisé de remarquer qu'Etienne s'occupe fort peu d'art et de théories dramatiques ; la politique seule l'attire, et elle absorbe