Globe, 14 décembre
338 L.\ PRESSE UTTÉRAIRE
bulence et la naïveté, vouloir à toute force le vêtir à l'antique ou à la Louis XIV, c'est vouloir d'un seul coup tuer l'illusion et le plaisir, c'est faire un art faux et mensonger d'un art qui^ plus que tout autre, demande de la vérité. Mais, dira-t-on, vous voulez donc bannir de notre tragédie l'exaltation du langage, la poésie enfin?... Non, sans doute. De tout temps, il y a eu des êtres dont le langage a été exalté et poétique, au moins dans certaines situations données, et leur en prêter un simple et vulgaire ne serait pas un contre-sens moindre que celui dont je me plains. Mais le système contre lequel je m'élève, c'est celui qui, confondant le temps et les lieux, tend à tout égaliser dans une action où s'agitent divers personnages ; c'est celui qui fait parler un Italien comme un Grec, un valet comme un héros, une femme du peuple comme une jeune fille en proie à un premier amour ; c'est enfin celui qui, craignant de prononcer le mot propre, dès que le mot est d'un usage familier, le remplace par une périphrase harmonieuse, par une image qu'on appelle poétique...
Irez-vous, durement cahoté, Sur les nobles coussins d'un char numéroté?
dit Hortense à Danville dans VEcole des Vieillards, et tous les critiques de s'extasier sur l'habileté avec laquelle M. Casimir Delavigne a évité de prononcer ce vilain mot de fiacre !
Qu'on y réfléchisse bien, ceci est la plus grande plaie de notre littérature dramatique, celle à laquelle il importe de porter un prompt remède. Que résulte-t-il d'une pareille affectation ? C'est que tout finit par avoir une même couleur, que chacun, avant de paraître, semble avoir endossé un habit de cour, et que jamais on n'a sous les yeux que des acteurs qui parlent au public.
Voilà pourtant ce que les Débats et la Pandore trouvent admirable ! Voilà ce que, triomphant de quelques expressions de Schiller peu appropriées au génie de notre
sous LA RESTAURATION
lang-ue, ces deux journaux nous présentent comme un modèle de style tragique !
... En résumé, voici donc le dilemme que je propose à MM. Ancelot, Guiraud et G'» : Ou mettez de côté tout votre bagage de règles, de dignité tragique, de convenances théâtrales ; ou renoncez à traiter les sujets du moyen âge, et tenez-vous aux sujets grecs, les seuls auxquels les formes grecques soient vraiment applicables. Je sais que vous avez maintenant pour vous la force d'une longue habitude, et que, stylés (1) dès l'enfance à admirer de pompeuses niaiseries, nous avons besoin de faire un effort sur nous-mêmes pour les apprécier à leur juste valeur. Mais le règne du mensonge est bien près de finir : vous n'aurez pas toujours affaire à un public qui, comme le disait M.C... (2) dans les DéAafs du 12 novembre, «juge quelquefois, il est vrai, d'après ses sensations, mais plus souvent par les principes conservateurs d'un art qu'il se croit appelé à protéger » ; et dès que les jeunes gens seront convaincus qu'ils vont au théâtre pour s'amuser, et non pour défendre un principe, vous serez irrévocablement perdus. Que demain l'Odéon s'ouvre à de vraies imitations de Shakespeare et de Schiller ; qu'il joue des pièces nationales telles que Pinto,Qi c'en sera fait de tous les Louis IX, de tous les Comte Julien du monde. La vérité... tel est le but vers lequel nous marchons à grands pas, et, après avoir éclairé la politique et la religion, elle ne restera pas exclue de la seule littérature. Ce serait un contre-sens que rien ne pourrait expliquer (3).
1. Le texte du journal porte ici (tome I,p. 200) siffles, évidente faute d'impression.