M., 10 février et 30 juillet
en félicitant les auteurs d'avoir très bien peint les personnages subalternes (1). Seulement, les rédacteurs font tous la même réserve : les exemples restent incomplets, et la question romantique au théâtre n'est pas résolue, parce que ces ouvrages ne sauraient être représentés. Et quand Mérimée publie La Jacquerie et la Famille Carvajal, la Revue française insiste sur ce point:
Ces deux nouvelles pièces sont beaucoup moins susceptibles d'être jouées que celles de Clara Gazul. Cependant il serait bien temps que la nouvelle école dramatique essayât d'être théâtrale. La difficulté est très grande sans doute, et elle n'a été qu'à peine effleurée. Tant qu'elle ne sera pas résolue, le système classique gardera un immense avantage, et pourra défier insolemment le système nouveau. La représentation est l'épreuve décisive ; pour les ouvrages dramatiques, c'est le jugement de Dieu (2).
On ne s'étonnera donc pas des réserves avec lesquelles ces critiques, si sévères cependant pour les ouvrages pseudo-classiques, ont accueilli le premier en date des chefs-d'œuvre romantiques dramatiques, le Cromivell de Victor Hugo, ni, par contre, de la faveur qu'ils témoignent à un drame aujourd'hui bien démodé, le Marino Faliero de G. Delavigne.
Les articles publiés sur Cromivell sont très nombreux. Parmi ceux des journaux quotidiens, il faut signaler celui que publie Et. Béquet (qui signe R.) dans les Déhats du 6 août 1828.
Mais la discussion la plus approfondie, — comme
1. Globe, 3 avril 1827, 1" mars et 29 mars 1828 ; le dernier article est signé L. V. (Vitet).
2. JîeDue française, t. I, n" 4 (juillet 1828). Cf. un article de Rémusat dans le Globe du 28 juin 1828.
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l'appréciation la plus équitable, — est de Rérausat dans le Globe.
Dès le 6 décembre 1827, le Globe avait annoncé Çromwell en termes flatteurs : « Cet ouvrage est de ceux qui servent doublement les progrès de l'art : c'est à la fois une expérience hardie, et l'exposition d'une nouvelle poétique du drame. * Le rédacteur (1) ajoute qu'il n'admet pas la théorie de V. Hugo sur le grotesque; mais il partage son opinion sur la réalité selon la nature et la réalité selon Varl. A la suite de ces lignes favorables, le Globe publie quelques pages de la Préface, ainsi que les scènes IV, V et VI du troisième acte.
Les articles de Rémusat paraissent le 26 janvier et le 2 février 1828 (2). En voici le sens, et quelques extraits.
Rémusat, toujours prudent, commence par « mettre à couvert sa responsabilité », mais de façon ingénieuse et intéressante :
Les critiques, dit-il, ne peuvent se défendre d'une bienveillance indulgente pour les poètes qui sont de leur avis; et lorsqu'un homme détalent s'aventure sur la foi de nos idées, compose dans le sens de nos théories, nous prête enfin l'appui de son exemple, il nous semble que nous lui devons nos éloges, ou, tout au moins, nos remerciements. Peut-être, en efïet, avons-nous contribué au parti, tant soit peu téméraire, qu'il vient de prendre; peut-être notre voix l'a-t-elle poussé dans une arène dont il ignorait les périls (3). Certainement, il tente de nous rendre plus
1. M. Michaut (Sainte-Beuve avant les Lundis, p. 602, note 1) écrit : « Le 6 décembre, sous le titre Poésie, Cromwell, drame, par Victor Hugo, le Globe publie deux extraits de la pièce, précédés de quelques lignes très favorables (VI, 29). Sainte-Beuve y est-il pour quelque chose ? *
: 2. Ces deux articles sont reproduits dans Critiques et études, I. 249.
3. Rémusat fait allusion à ses articles ; Révolution du théâtre
qu'il n'a reçu de nous : un bel ouvrage sera toujours la meilleure des preuves, et la cause de la nouvelle poésie ne sera jamais mieux défendue que par de bons poètes. Nous sommes bons tout au plus à faire des plans de campagne; mais ils nous gagneraient des batailles. Malheureusement il y en a plus d'un qui nous expose, au lieu de nous servir: et plus d'une fois encore, il nous arrivera d'être battus dans la personne de nos généraux. Nous ne courons pas ce danger avec l'auteur de Cromxoell...
Rémusat observe ensuite que Victor Hugo est un talent hors des atteintes de la critique, « qui s'offenserait de ménagements, comme il se rirait des censures. » II le jugera donc, quoique romantique, avec un entier désintéressement, et comme un autre. Cromwell renferme deux choses ; un système et un drame. Rémusat félicite V. Hugo d'être à la fois un critique et un poète; car ce qui manque à la plupart des poètes, ce sont les idées, c'est l" esprit. <(. On en pourrait citer plusieurs qui, certainement, n'étaient pas dénués de talent ; mais, par grand malheur, ils étaient des sots. » On se rappelle le jugement de Rémusat sur Casimir Delavigne : serait-ce à lui qu'il fait allusion?
La discussion de la Préface est telle qu'on peut l'attendre d'un homme docte et sensé, fin et subtil comme Rémusat. Les idées que Victor Hugo présente comme des faits, sa distinction des trois âges poétiques, toute cette partie préliminaire lui semble assez chimérique (1). Au contraire, il est d'accord avec le poète sur les règles de composition du drame moderne; tout au
(Lycée français, V, t. 11(1819), p. 205) et Du Théâtre de Shakspeare (Tablettes Universelles, 1S23). Cî. pages 332, 333.
1. « M. Hugo a des vues; les idées ne lui manquent pas, mais il les accueille avec trop peu de sévérité. Lorsqu'il raisonne, on dirait encore qu'il imagine. »
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plus regrette-t-il que « des choses si sensées soient présentées dans un style qui ne l'est guère. » Il chicane V. Hugo sur sa théorie du grotesque, qu'il commente et complète par de très justes restrictions, dont la conclusion, d'ailleurs, est que « la tragédie devrait se permettre l'observation des mœurs, des caractères, la peinture de toute la société et de l'homme tout entier, — comme le sérieux, le noble, le pathétique même ne sont point exclus de la comédie. »
Dans Cromivell, Rémusat voit « l'expression fidèle du système dramatique de l'auteur », Cromwell est un ouvrage nouveau, et Victor Hugo « est plus louable qu'un autre de se plaire à de telles nouveautés ». C'est ici que se place, dans l'article de Rémusat, une série d'observations très importantes à leur date : le doctrinaire libéral semble attribuer les progrès littéraires de V. Hugo à l'évolution de ses opinions politiques. Ses premiers essais, dit- il, n'annonçaient pas l'originalité de Cromwell.
Son esprit, qui ne fut jamais commun, semblait prendre parti pour les idées communes. Quelque temps, il parut prétendre innover par la bizarrerie des formes, non par l'originalité de la pensée. Il menaçait de s'en tenir aux idées du parti qu'il avait choisi ; c'eût été s'ensevelir dans les cendres du passé. Quelques années se sont écoulées, et les idées qui passaient pour le paradoxe des esprits blasés ont pris place dans le bon sens, avec cette rapidité de conquête que la raison n'a possédée que dans notre siècle. La liberté de la poésie et des arts a gagné sa cause au tribunal de l'opinion. Le mouvement est venu jusqu'à M. Hugo; et tel est le lien qui unit toutes les vérités, qu'en s'initiant aux nouvelles doctrines littéraires, il a modifié, nous oserions en répondre, l'ensemble de ses opi-
nions philosophiques Certes, M. V. Hugo n'a point
prétendu changer de cause ni de doctrines; mais, par instinct de poète, par intention dramatique, il a été conduit à considérer sous un jour nouveau l'histoire des hommes; et je ne serais pas surpris que, depuis qu'il a fait son Cromwell, il ne jugeât autrement que jadis l'histoire contemporaine, son parti, le nôtre, la Révolution.
Sur le drame lui-même, Rémusat présente un grand nombre de remarques ingénieuses. Il critique les disparates dans la peinture du caractère principal, la recherche des singularités, ei dit très justement: «C'est également défigurer la nature humaine que de la réduire soit à une seule passion, soit à ses contrastes.» 11 ne croit pas que Victor Hugo ait bien choisi le moment, dans la vie de Cromwell. Il ajoute que la multiplicité des détails, l'étendue des scènes .., étouffent l'intérêt dramatique ; et sa critique, ici, prend une réelle importance théorique. «Voici, dit-il, une des difficultés du théâtre romantique. Comme l'esprit d'observation y joue un grand rôle, la conception principale, celle de l'action, peut en souffrir; et la vieille règle ad eventum festinat, qui a pourtant son prix, est trop souvent négligée. De là des défauts graves et qui pouvaient devenir mortels à la représentation... » La partie que Rémusat loue le plus franchement, malgré quelques réserves, c'est le style. Il insiste longuement sur la nécessité d'abandonner le style conventionnel de la tragédie classique, et dit : « Le style de Cromwell est la première tentative sérieuse de langage tragique, et, presque toujours, cette tentative est heureuse. Par un contraste assez inattendu, les vers de M. Hugo sont beaucoup plus naturels que sa prose. La bizarrerie... se rencontre beaucoup plusdans le choix des pensées ou des images que dans l'expression même, et indique plutôt un défaut dégoût que détalent. » Bref,
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selon Rémusat Cromwell n'est plus un excellent ouvrage, c'est une admirable élude.
Il n'est pas inutile de rapprocher de ces appréciations sur Cromwell, les articles consacrés, la même année, aux Comédies historiques de Lemercier, publiées en volumes. — Ch. Magnin, dans le Glohe, rend justice aux « idées » et aux « hardiesses » de Lemercier ; il fait de piquantes réflexions sur la censure qui, selon lui, « arrête les progrès dramatiques », et il cite un fragment de la Journée des dupes qu'il compare au Cromwell de V. Hugo (1). Dans la Revue française, Saint-Marc- Girardin est plus sévère ; il voudrait que ces comédies eussent «moins de fidélité historique que de vérité générale »... Il n'approuve pas ce système « qui se pique surtout de fidélité historique, qui se fait spectateur minutieux des choses au lieu de s'ériger hardiment en auteur, qui enfin regarde et copie au lieu d'inventer et de composer... Les faits ont des ressorts et un mécanisme que l'histoire ne connaît pas ; et pourtant ce mécanisme c'est le jeu des volontés et des passions humaines, c'est l'action en un mot (2). »
Le Globe reste donc toujours dans sa position intermédiaire et critique. En théorie, il semble très hardi ; aussitôtqu'une œuvre paraît, il s'empresse d'enrayer,ei il ramène les poètes à la raison. Dubois et Magnin n'ont que railleries pour VOlga (3) et la Marie de Brahant d'Ancelot (4), et ne lui savent aucun gré d'avoir choisi des sujets historiques. Ils jugent avec la même sévérité, Dubois VElisabelh de France de Soumet (5), Magnin le