‹ La presse littéraire sous la Restauration, 1815-1830Chapitre 167 sur 182 · Id., 4 février · texte numérisé non relu

Id., 4 février

POUS LA RESTAURATION

en prose ; Marino Faliero est un drame en vers. Et justement le rédacteur conclut en ces termes :

Mais ce qu'il faut louer sans restriction, c'est le style. Le style est ici le mérite éminent, la grande innovation ; c'est à notre gré le premier exemple de la possibilité de transporter sur notre scène le genre historique. C'est un langage souple et ferme, brillant et naturel, logique et passionné. Le talent d'écrivain que M. Delavigne a montré dans cette pièce, suffirait pour faire regarder Marino Faliero comme le plus grand événement de l'histoire de l'art dramatique en France depuis Voltaire (1).

Cependant, avec la publication et la discussion de la Préface de Cromwell, coïncidait un événement dont tous les historiens du drame romantique n'ont peut-être pas senti l'importance, et dont l'importance précisément nous est surtout révélée par les journaux: je veux parler des représentations données par les acteurs anglais en 1827 et 1828. On ne saurait mieux mesurer les progrès de l'opinion et l'évolution du public qu'en une pareille circonstance: en 1822, une troupe anglaise, celle de Penley, avait déjà tenté de représenter, au théâtre de la Porte Saint-Martin, du Shéridan et du Shakespeare; les spectateurs français avaient ri, avaient hué, avaient accablé de pommes et d'oranges les malheureux artistes anglais. En septembre 1827, une nouvelle troupe dirigée par Abbott, fit une nouvelle tentative à l'Odéon, puis à la salle Favart : on les écouta avec respect, émotion, enthousiasme ; et s'ilse mêlait encore quelque surprise aux sentiments des auditeurs, ceux-ci parurent faire effort sur eux-mêmes pour en triompher. Bref, en 1822, il y eut un choc brutal

1. Revue française, n° 10 (juillet 1829J. Cf. Tarlicle du Globe, 3 juin 1829.

entre deux états d'âme incompatibles ; en 1827-1828, il y eut rapprochement, sympathie et pénétration.

On vit jouer successivement Hamlel, Othello, Roméo et Juliette, Le Roi Lear, Richard III, la Jane Shore de Rowe,Ia Venise sauvée d*Oiway ,1e Vir g iniu s de Knowles, sans compter plusieurs comédies. Mais les comédies eurent relativement peu de succès; tant il est vrai que les passions sont humaines, et les ridicules nationaux. On applaudit C.Kemble dans Hamlet, Othello, Roméo ;Ma.cready dans Othello, Macbeth et Virginius ; Kean causa quelque déception dans Richard III et dans Othello, et ne fut vraiment goûté que dans le Marchand de Venise. Miss Smithson charma et transporta tout Paris ; tour à tour Ophélie, Desdémone, Juliette, Jane Shore, elle ne parut inférieure dans aucun de ces rôles si divers. Il suffit de parcourir les journaux, quotidiens et périodiques, pour y trouver l'écho des applaudissements enthousiastes qui accueillirent tous ces artistes (1).

Deux leçons se dégagèrent de ces représentations, l'une à l'adresse des auteurs dramatiques, l'autre à l'adresse des acteurs.

Les jeunes auteurs dramatiques avaient essayé de lire Shakespeare : ils ne le comprenaient pas. En dépit de leurs belles théories, il leur était impossible de saisir, à la lecture, comment s'opère chez Shakespeare le mélange du tragique et du comique ; ils avaient cru très naïvement (et la Préface de Cromwell et Cromwell lui-même sont là pour en témoigner) à une juxtaposition des deux éléments : or, chez Shakespeare, il y a fusion, c'est-àdire unité, et cette unité ne peut être sensible qu'à la scène par le jeu des acteurs. Dans la Pandore (qui rend

1. Ea particulier le Globe et la Pandore, de septembre 1827 à juillet 1828.

sous LA RESTAURATION 357

un compte très exact de ces représentations) un critique anonyme analyse de la façon la plus frappante la scène célèbre où Hamlet, qui fait jouer la comédie devant le roi et la reine observe, tout en badinant avec Ophélie, la physionomie de ceux qu'il croit coupables. « Nous ne connaissons, dit-il, aucune tragédie française où la terreur soit portée aussi loin, et pourtant toute la, scène est écrite dans le ton d'une farce ; mais la terreur est dans la situation (1). »

On trouvera dans le même journal des observations sur le jeu de C.Kemble dans Othello, snr celui de Miss Smithson dans Juliette, etc.. qui prouvent que Shakespeare est enfin senti, et que le moment est venu pour les auteurs d'essayer de produire avec des œuvres originales des effets analogues. Je veux citer seulement ces quelques lignes, dont on comprendra bien l'importance, si l'on songe qu'elles sont écrites en septembre 1827, avant VOthello de Vigny, le Henri III de Dumas, et le Hernani de Victor Hugo.

C'est en comparant notre système dramatique à celui des Anglais que les auteurs parviendront à opérer les réformes dont notre théâtre a tant besoin ; mais cette épreuve doit être faite en présence du public, et sur le public même; il faut consulter son goût pour savoir ce qui est permis sur notre scène, il faut observer Veffet des représentations sur des speotateurs français. Hé bien 1 le peu que nous avons vu jusqu'à présent nous persuade que nos auteurs et nos acteurs pourront être hardis impunément. Qui eût osé prédire à Voltaire qu'on verrait sur un théâtre de Paris un fossoyeur creuser une fosse et remuer des ossements humains en chantant, Hamlet se rouler sur le plancher en simulant les extravagances d'un insensé !... (2).

Page 1