Id., ibid
Qu'on lise maintenant la Préface que Dumas a écrite pour son théâtre, et le chapitre CIX de ses Mémoires, et les lettres de Berlioz, etc.. on les comprendra mieux (1).
Les acteurs français, eux aussi, durent sentir une véritable secousse, en présence du jeu à la fois si simple et si expressif, si pathétique et si violent, d'un Kemble, d'un Macready, d'une Smithson. Ce n'est pas à dire, certes, que les grands comédiens français, ceux de la Maison, puissent dès le premier jour admettre la supériorité de leurs confrères anglais ! Le 20 septembre 1827, Kemble et Miss Smithson jouent Othello à rOdéon ; deux jours après, le 22, le Théâtre Français donne VOlhello de Ducis ! Ligier joue le More, et M"^ Bourgoin,Desdémone. On remarqua qu'ils n'avaient rien changé à leur jeu traditionnel (2). Cependant, on
1. F. Soulié avait composé un Roméo et Juliette et avouait à Alexandre Dumas que « s'il avait vu les acteurs anglais auparavant, il l'aurait faite autrement ». Mais tout de même, il s'obstina à la faire représenter, et elle tomba, le 10 juin 1828, au Théâtre Français. Deux ans plus tôt, elle eût réussi (Mémoires d"A. Dumas, t. IV, p. 283.)
2. La Pandore, 23 septembre 1827. — Il est curieux de rechercher ce que devint, après cette initiation au vraiShakspeare,et surtout après la représentation de V Othello de Vigny à la Comédie Française le 24 octobre 1829, les adaptations de Ducis qui étaient restées au répertoire. Si nous consultons les Tableaux de M. A. Soubies (La Comédie Française depuis l'époque romantique, lS9b), nous constatons que l'Hamlet de Ducis a été joué : en 1830, 6 fois ; en 1831,
9 fois; en 1832, 7 fois; en 1833, 4 fois; en 1834, 10 fois ; en 1835, 4 fois; en 1836, 2 fois; en 1837, 10 fois; en 1838, 1 fois ; en 1839,
10 fois; en 1840, 8 fois. Hamlet ne disparaît du répertoire qu'en 1S52. — VOlhello de Ducis est joué : en 1829, 2 fois; en 1830,2 fois; en 1831, 4 fois ; en 1832, 4 fois; en 1834, 12 fois; en 1835, 7 fois, et ne quitte le répertoire qu'en 1850 {Othello de Vigny, joué 13 fois en 1829, et 3 fois en lS30,diparaît pour toujours del'affiche). iîoméo et Juliette de Ducis n'était plus au répertoire depuis 1828, ni son Macbeth depuis 1827. Le fait le plus curieux ;'i retenir de cette
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voyait M"« Mars à toutes les représentations anglaises, et c'est elle qui devait, en octobre 1S20, incarner la Desdémone de Vigny. D'ailleurs, le public avait été tellement enthousiasmé par le jeu de certains acteurs anglais, que les comédiens français furent d'eux-mêmes poussés à les imiter ou à les surpasser. II n'est pas douteux que les grands artistes d'à-côté,ceux qui jouaient déjà le mélodrame ou ceux qui s'apprêtaient à jouer le Dumas et le Hugo, n'aient subi l'intluence de Kemble, de Macready et de Miss Smithson. Les Frédérik-Lemaître, les Joanny, les Bocage, et la grande Marie Dorval ont été touchés d'un souffle shakespearien. Ils ont senti que toutes les audaces leur étaient permises devant un public que le jeu très extérieur des acteurs anglais avait électrisé. Ecoutez ces réflexions d'un journal, la Pandore, qui après une analyse détaillée du jeu de Kemble et de Miss Smithson dans le^dénouement de Bornéo et Juliette. ajoute :
Nous avons voulu donner une faible idée de la manière dont cette scène est rendue : mais qu'on trouvera le jeu des acteurs bien supérieur à cette description I Le cœur se brise d'y songer et les larmes coulaient au parterre comme dans les loges; triomphe bien éclatant si l'on considère combien de difficultés s'opposaient à une telle illusion 1 Des mœurs théâtrales difterentes des nôtres, un idiome difficile pour le grand nombre des spectateurs, un accent dont l'étrangeté se fait toujours sentir, rien n'a comprimé, rien n'a suspendu l'enthousiasme universel. Qu'on nous donne encore Roméo'. Les femmes courront chercher à l'Odéon des sensations nouvelles, les hommes iront y apprendre à pleurer (1).
petite statistique, c'est que VOthello de Ducis survit pendant vingt ans à celui de Vigny, et en pleine période romantique. 1. La Pandore, 18 septembre 1827.
J'imagine que le jeu des acteurs anglais eut surtout pour effet d'apprendre à nos acteurs, en général trop froids, et plus préoccupés d'une belle et fine diction que d'une pantomime expressive, comment on se fait comprendre du public rien qu'avec des jeux de physionomie et des gestes bien placés. Quand bien même Kemble et Macready n'eussent pas déjà dans leur propre pays joué très en dehors,\e besoin pour eux de se faire entendre de spectateurs qui savaient mal ou qui ignoraient complètement leur langue, a dû les pousser à user de tous les moyens que le masque et le geste mettaient à leur disposition. Ces représentations ont dû devenir des pantomimes, où tout, à peu près, se saisissait dans le jeu extérieur. Et cela est d'autant plus vraisemblable que, d'une part, ce sont les scènes toutes en action, comme celle où Hamlet épie le visage de Glaudius et de Gertrude, comme la démence d'Ophélie, comme la mort de Desdémone, comme le dénouement de Roméo, qui excitèrent les plus grands applaudissements (nous le voyons dans les comptes rendus de la Pandore) ; et que, d'autre part, certaines pièces dont la première représentation laissa le public indécis, par exemple Othello, le Roi Lear Qi Vir^mijus, réussirent brillamment aux représentations suivantes, probablement parce que les acteurs, ne se sentant pas suffisamment compris, avaient décidé dé forcer tous les effets.
« Forcer les effets » est justement le défaut qu'on peut reprocher à ceux de nos grands artistes contemporains qui font de fréquentes tournées à l'étranger. C'est une habitude qu'ils contractent malgré eux, et dont ils ne peuvent plus se défaire devant le public parisien un peu étonné qu'on se croie obligé de souligner des traits qu'il a déjà saisis à demi-mot. Et remarquez que nous ne reprochons jamais à M"»^ Duse ou à Novelli
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de jouer avec tout leur visage et tout leur corps: c'est à ce prix en effet que nous les entendons.
Après les représentations anglaises de 1827 et 1828, le public est donc disposé à accepter de vraies adaptations de Shakespeare. On verra cependant se produire encore quelques résistances.
Quand paraît au Théâtre Français, le 24 octobre 1829, le More de Venise d'A. de Vigny, Ch. Magnin lui consacre dans le Globe un article très élogieux :
Enfin, dit-il, voilà ce que nous avons tant désiré ! Voilà une première pièce de Shakspeare, non plus imitée, défigurée, travestie, mais fidèlement traduite ! Voilà l'auteur d'Othello introduit sur notre scène par une main habile. Grâces soient rendues à M. A. de Vigny ! Autant qu'on peut juger d'un aussi grand ouvrage à première vue, sa traduction nous semble aussi belle, aussi poétique, aussi transparente que nous pouvions le souhaiter et qu'on devait l'attendre de sa plume...
Magnin donne ensuite d'intéressants détails sur l'attitude des spectateurs. Une cabale a sifflé. Pourquoi? On avait écouté respectueusement l'année précédente Macready et Miss Smithsonjouant l'original de Shakespeare ? C'est que, désormais, la question du style dramatique est posée.
Il ne s'agissait pas de savoir samedi si le public accepterait ou non la forme du drame de Shakspeare ; cette épreuve a été faite. ..Les représentations du théâtre anglais ont aidé la critique à élargir le drame : il restait à voir si une traduction habile d'un de ses chefs-d'œuvre allait aider la nouvelle école poétique à briser les deux échasses de l'alexandrin et à rompre la mélopée antique (1).
1. Le Globe, 1% oct. 1829. — Dans le n» du 18 oct. 1829, V. Hugo écrit, pour répondre au bruit qui avait couru que Hernani passerait
Le critique avoue que la question n'est pas e ncore résolue '^ mais il blâme le public d'avoir protesté contre certaines hardiesses de Vigny.
Le Mercure du XIX' siècle donne également sur l'Othello de Vigny quelques observations intéressante s. Le rédacteur s'attache très judicieusement à observer la physionomie du public; il a noté une certaine hésitation dans le parterre, et quelques murmures, surtout à la scène d'ivresse de Cassio, et au dénouement. Il remarque que les représentations des acteurs anglais avaient déjà élargi le goût.
Ainsi la révolution, souhaitée par les uns, redoutée par les ennemis de toute innovation, a été préparée, comme doivent l'être toutes les bonnes révolutions, sans secousse, sans éclat ; et la tolérance est montée du monde jusque sur le théâtre. Il restait encore un pas à faire; c'était le plus difficile :1e voilà fait, et non sans quelque bonheur (1).
Nous avons dû anticiper sur les dates et citer VOthel h de Vigny joué seulement en octobre 1829, avant le Henri I 11 de DumaS; joué en février. C'est qu'il importait de ne pas briser le lien qui unit aux représentations anglaises de 1827-1828 la première traduction intégrale d'un drame shakespearien.
Revenons à Henri III. Le Globe en a senti toute la nouveauté. Gh. Magnin consacre au brillant début d'Alex. Dumas un feuilleton excellent, non seulement très méritoire à sa date, mais dont certaines parties ont conservé une réelle valeur.
avant Othello : « Je comprendrais fort bien que toujours, et quelle que fût sa date de réception, Othello passât avant Hernani; mais Hernani avant Othello, jamais. »