‹ La presse littéraire sous la Restauration, 1815-1830Chapitre 173 sur 182 · Globe, 12 mars · texte numérisé non relu

Globe, 12 mars

représentation, mais après la publication de l'ouvrage; il a vu jouer Hernani, il l'a lu à tête reposée, alors seulement il le juge, et en critique plutôt qu'en journaliste.

Certes, Rémusat loue l'audace, la « franche audace», de l'entreprise, « Jusqu'ici la réforme dramatique n'avait été chez nous que faiblement tentée : novateurs timides et sans foi dans leurs œuvres, quelques-uns de nos poètes avaient essayé de ces molles transactions qui, pour le moment, prétendent tout concilier, et laissent bientôt tout à refaire. Il n'appartient pas à M. Hugo de procéder ainsi... » Rémusat lui sait gré, surtout, de n'avoir rien fait contre sa conscience de poète. « C'est lui-même, lui seul, lui tout entier qu'il livre au public : il s'agit de le laisser ou de le prendre. » Malheureusement, au théâtre, il a été difficile de juger Hernani ; le public, dans les deux camps, a manqué de sang-froid. D'autre part, les amis du poète repoussent d'avance toute discussion critique du drame ; ils accordent qu'ils n'y font chercher ni vérité historique, ni vérité humaine ;.. « une pareille œuvre, disent-ils, ne relève pas du sens commun, mais du sens poétique. Placez-vous au point de vue du poète, laissez-le vous entraîner dans sa sphère, laissez votre imagination subir le charme de la sienne, vous serez alors compétents pour le juger, vous l'admirerez, »

Et pourtant, Rémusat tient à discuter. Il cherche d'abord si la pièce offre une unité quelconque : il n'en trouve aucune, d'aucun genre ; point d'idée-mère ; ce sont parties diverses auxquelles manque un lien. Comme drame historique, c'est faux d'un bouta l'autre. Comme drame humain, on pouvait espérer que, dégagé des unités, Victor Hugo serait plus à l'aise pour développer largement et logiquement des caractères ? Les personnages, chez Hugo, sont « jetés, poussés

comme au hasard ; on les voit dès l'abord atteindre la dernière limite de leur passion, et étourdir, fatiguer l'esprit du choc continuel qui résulte de leurs rapports brusques et désordonnés ». Vient une analyse particulière de chaque caractère, qui aboutit à cette conclusion : « Hernani est une tragédie d'imagination ; mais cela équivaut à dire une tragédie de mensonge. » — Le style est jugé plus favorablement ; Ré mu sal cite plusieurs passages qu'il admire ; mais il reproche à Hugo « de ne pas savoir s'arrêter ; une fois lancé dans son idée, quelque part qu'elle le mène, il faut qu'il aille jusqu'au bout, dût-il faire une chute ». Il n'en est pas moins vrai que Victor Hugo a le mérite d'avoir fait descendre de ses échasses le langage tragique de nos jours. On avait applaudi en ce sens à la tentative de Marina Faliero : celle-ci nous paraît plus décisive. » De même, il règne dans tout le drame une certaine couleur espagnole.

On a loué Hernani d'être « fortement marqué de l'esprit de notre âge, de ce mélange de spiritualisme exalté et de raison sceptique qui fermente aujourd'hui dans les têtes. » Mais Rémusat ne veut pas voir dans un drame ce genre de mérite.

Notre théorie là-dessus, dit-il, est très nette : qu'une ode, qu'une élég-ie aient pour date votre émotion du jour ou de la veille, rien de mieux; mais le drame, autant qu'il est possible, ne doit porter d'autre date que celle du temps où il se passe. Ou faites rentrer le choeur dans la tragédie, ou renoncez à y consigner la propre expression de vos sentiments. Toutes beautés qui viendraient de cette source seraient, pour nous du moins, des beautés perdues. Autant presque vaudraient ces fameuses maximes qu'il y a quelques années, on jetait en pâture au libéralisme du parterre.

Enfin, que V. Hugo doive ou non réussir à créer une œuvre dramatique durable, « il y a quelque chose de lui qui ne saurait périr, et la scène française gardera la trace de son passage (1). » Mais, au fond, la pensée de Rémusat est restée celle qu'il exprimait l'année précédente, après Cromioell et avant IJernani; il disait de Victor Hugo : « Ce n'est pas au théâtre que l'attendent les lauriers. Cependant il a le sentiment du drame, mais il n'a pas pour mission de le réaliser. 11 ignore l'art du dialogue (2). »

Enfin ce doit être Saint-Marc Girardin qui, dans la Bévue dramatique du même périodique, donne les conclusions dernières de la critique rationaliste et libérale sur le drame romantique. Ceci est écrit, remarquons-le, non plus en 1825, à l'époque où les romantiques n'avaient encore produit aucune œuvre viable, ayant subi l'épreuve de la scène, mais en 1830, après Henri III et Hernani. On jugera, en lisant les lignes suivantes, que les doctrinaires, excellents théoriciens, ont puissamment aidé à discréditer le théâtre pseudo-classique, ont défini avec une singulière lucidité l'état d'esprit du public et ont ainsi encouragé les novateurs à satisfaire le besoin de nouveauté et de poésie, mais que leur rôle s'est strictement borné à préparer et à déblayer : ce qui, d'ailleurs, est peut-être le rôle essentiel, et souvent inconscient, de la critique.

L'école romantique, avec rexagération de ses doctrines,

e st pour beaucoup, à coup sûr, dans ces tristes résultats;

on a tant déclamé contre le despotisme des règles, on a

t ant prêché l'indépendance et l'égalité littéraires, on a si

haut annoncé à son de trompe, qu'il fallait en revenir à

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