‹ La presse littéraire sous la Restauration, 1815-1830Chapitre 22 sur 182 · Le Conservateur littéraire, décembre · texte numérisé non relu

Le Conservateur littéraire, décembre

zèle, et, nous osoas le dire, sur notre patriotisme, du soin de la découvrir et d'en profiter... (1).

On vit paraître alors une suite de brocheries, sous des titres différents : Considérations politiques et morales, Portefeuille politique, Lettres sur la situation de la France, Galerie, etc. rédigées par les anciens rédacteurs de la Minerve. La critique littéraire n'y tient plus aucune place.

Quand on ouvre le premier des neuf volumes de la Minerve, on constate que chaque numéro, d'une cinquantaine de pages, renferme les matières suivantes : 1" sous la rubrique fixe Littérature, une poésie, une énigme, une charade, un logogriphe, et quelquefois un de ces articles alors appelés extraits, aujourd'hui compte rendu; 2" sous des rubriques mobiles : Nouvelles littéraires, Variétés, Galerie littéraire et politique, L'Ermite en province. Essais historiques, Lettres sur Paris, etc., des morceaux de tout genre, signés d'initiales dans lesquelles il est aisé de reconnaître les rédacteurs habituels.

A partir du tome deuxième, les jeux d'esprit disparaissent. Les poésies deviennent rares, ou prennent un caractère polémique et politique plus accentué; c'est, au tome III, Brennus ou la vigne plantée dans les Gaules, par Béranger ; au tome IV, la Sainte Alliance^ du même ; au tome V, les Diables missionnaires, du même; au tome VI, Mon habit, du même; le tome VII contient encore trois chansons de Béranger ; plus de poésies dans les tomes VIII et IX. Ainsi, la Minerve française, à mesure que la lutte des partis devient plus

]. Minerve, t. IX (mars J820), p. 428.

sous LA RESTAURATION

vive, à mesure qu'elle sent grandir son succès auprès des libéraux, fait la part de plus en plus large à la politique. C'est dire que les articles de critique littéraire qui figurent dans ce recueil pourraient être récusés comme représentant beaucoup moins le jugement sincère d'une école que les passions déguisées d'un parti. Mais, là, précisément, est l'intérêt relatif de quelquesuns de ces articles. On y voit comment et pourquoi les innovations encore timides des pré-romantiques sont suspectes aux défenseurs des classiques, et l'on surprend bien des aveux qui expliquent la résistance systématique de ceux qui se considèrent comme les continuateurs du xvin® siècle. Nous aurons donc à choisir, dans la collection de la Minerve, quelques pages curieuses.

Les rédacteurs appartiennent tous au parti libéral ; mais ils sont d'origine assez différente. De Benjamin Constant, ne disons presque rien, de peur d'en dire trop ou trop peu. Excellent polémiste, journaliste dans les moelles, avec tous les défauts, toutes les insufflsances, tous les partis-pris que le mot fait entendre, mais aussi avec la promptitude, le coup d'œil, la prescience, la pénétration, la vigueur et l'éloquence ; redoutable à l'adversaire qui lui résiste, mais s'enferrant lui-même quand on se contente de le laisser aller ; Constant a écrit dans la Minerve quelques-uns de ses plus beaux morceaux, et souvent à la politique il mêle les questions sociales et littéraires (1).

Parmi les rédacteurs presque exclusivement politiques figure Évariste Dumoulin, qui signe E. D. — Il est né en 1776. A ce propos, observons de nouveau que

1. Sur Benjamin Constant cf. Ém. Faguet : Politiques et moralistes, tome I.— V. Glachant: B. C. sous l'œil dn gnet. Pion, 1906. Cf. la Quinzaine du 16 fév. 1907.

presque tous les libéraux sont des hommes du siècle précédent, jeunes gens pendant la Révolution, et vivement sédaits alors par ce qu'elle avait de généreux et de hardi ; sous l'Empire, ils ont vécu, attendant leur heure. Quelques-uns sans doute n'ont fait à Napoléon aucune opposition. Mais c'est qu'ils voyaient en lui surtout le soldat de fortune, l'adversaire des rois coalisés, Vusurpateur ; le renverser, c'eût été ramener Vancien régime dont à cette époque on ne pouvait dire si la Restauration ne serait pas le retour à tous les privilèges détruits en 1789, avec un flot de rancunes amassées et de représailles. Rien alors ne faisait prévoir la Charte. Cette Charte, les libéraux sincères l'acceptèrent avec franchise ; ils se donnèrent pour mission d'en surveiller la bonne application, et d'empêcher qu'on en violât non seulement la lettre mais Vesprit. Là, d'ailleurs, le champ de l'interprétation était trop large pour que fatalement de graves dissidences ne dussent pas se produire. A la distance où nous sommes aujourd'hui, et maintenant que ces passions sont éteintes, nous pouvons nous étonner ou que certains libéraux aient pris à tâche d'agacer le gouvernement, ou que celui-ci ait si maladroitement défendu ses nécessaires prérogatives. Oui peut dire aussi à quel point des événements imprévus, comme l'assassinat du duc de Berry, en février 1820, modifièrent la position des partis? Pour celui qui connaît la Restauration non par les livres d'histoire, mais par les journaux, et qui s'est fait le « contemporain à distance » de ces luttes quotidiennes, 1820 est bien la date des irréparables malentendus. Or 1820 est aussi la date héroïque de la Minerve.

Evariste Dumoulin, pour revenir au nom qui fut l'occasion de cette digression, est un de ces libéraux conséquents avec eux-mêmes. Sous l'Empire, il est avocat et

sous LA KESTAURATION 69

jurisconsulte; il travaille au Journal du barreau. Son rôle actif ne commence qu'en 1815, année où il fonde avec Maiseau et Bellemare le Messager des Chambres ipnis il collabore au Couslilutionnel, dont il devient, à partir de 1817 (1), un des principaux rédacteurs, avec Tissot, Etienne et Jay, qui seront également ses associés à la Minerve. Là, il publie d'assez nombreux articles de polémique politique : cependant sa signature apparaît moins fréquemment que celle de Jouy, de Jay, ou de Lacrelelie aîné. Mais, sans doute, il était, tout autant que Benjamin Constant, l'âme du recueil; car c'est lui qui, en mars 1820, signe le dernier adieu de la Minerve au public. Dumoulin doit être aussi le principal auteur des brochures qui parurent en 1820 comme suite à la Minerve, et qui complètent le tome neuvième de la collection. Il contribua, comme journaliste et comme combattant, à la Révolution de 1830, fut décoré et nommé commandant de la garde nationale. Parvenu à une certaine notoriété, enrichi d'ailleurs par sa collaboration au Constitutionnel, il mourut subitement le 4 septembre 1833 (2). Nous devions nous arrêter à ce libéral militant pour bien faire comprendre quelle place la politique tient dans la Minerve.

Le type du libéral qui a ses racines dans le xviii^ siècle est Lacretelle aîné. Celui-là, né en 1751, a connu tous les philosophes ; ses biographes nomment parmi ses amis : Gondorcet, d'Alembert, Buffon, Turgot, Malesherbes, Ginguené, Fontanes, Garât. Il a été député

1. Le Constitutionnel prend alors le titre de Journal du commerce qu'il garde jusqu'au 1" mai 1819, date à laquelle il revient à son ancien titre.

2. Ev. Dumoulin a publié une Histoire du procès du Maréchal Ney(1815) ; Lettre sur la censure des journaux et sur lescenseurs (1820); Examen du projet de loi sur lapresse (1827).

de Paris à la Législative, en 1791-1792 ; éloigné de la politique pendant la Terreur, on le retrouve au Corps Législatif en 1801-1802. Il succède à La Harpe comme membre de l'Académie française,et son discours de réception est resté célèbre comme éreintement du prédécesseur. Sous l'Empire, il plaide. Sous la Restauration, il s'attache d'abord, en 1817, au nouveau Mercure, puis à la Minerve française ; de ce dernier périodique, il devient Védileur responsable ; puis, après la suppression, il est le libraire patenté des brochures qui en formentla suite. En 1821, condamnera ce titre, par la cour royale, il se fait gracier par le roi. Lacretelle est un très honnête homme, fort exalté, et qui représente le libéralisme utopique (1). il est le frère de Lacretelle jeune, également académicien, rédacteur aux Débats, au Journal de Paris, eic... et qui lut un royaliste militant jusqu'au jour où il présenta à Charles X les remontrances de l'Académie à propos de la loi sur la presse.

Voilà, si je ne me trompe, des libéraux dont le libéralisme, pour être assez étroit, et pour avoir été, en maintes circonstances, très maladroit, ne saurait du moins être suspect : ce sont d'honnêtes gens, et qui luttèrent loyalement pour la justice.

Mais il en est plusieurs autres qui sont assez déplaisants à considérer, quand on va au fond de leurs opinions, et quand on oppose leur servilité de la veille à leur libéralisme agité du temps de la Restauration ; je veux parler d'Etienne, de Jouy, de Jay, et de quelques autres.

J'ai eu l'occasion de parler ailleurs d'Etienne consi-

1. Ses œuvres complètes forment six volumes publiés de 1823 à 1824 ; une première édition en cinq volumes avait paru de 1802 à

sous L.V RliSTALUATIuN 71

déré non seulement comme auteur dramatique, mais encore comme rédacteur en chef du Journal de l'Empire {Débals) (1). Le 15 décembre 1808, Etienne adressait à Berlin la lettre suivante :« Je vous prie, Monsieur, de vouloir bien apprendre à M. Geoffroy que Sa Majesté m'a nommé rédacteur principal du Journal de l'Empire, et que ma fonction ne se bornait point à la censure de cette feuille. Ayez la complaisance de lui dire qu'il ne doit point se permettre de travestir dans son feuilleton, comme il l'a fait aujourd'hui, les articles que je crois devoir insérer dans le corps du journal, et que, s'il se permet encore une fois un pareil mépris pour l'autorité que le gouvernement m'a confiée, il me forcera à prendre des mesures qui répugnent à mon caractère. J'ai supprimé les passages en question... »

Tel était, sous l'Empire, le style de celui qui devait écrire, dans la Minerve, de 1818 à 1820, ces piquantes Lettres sur Paris, d'un libéralisme aigu, — et protester si éloquemment contre les entraves apportées à la liberté de la presse. Cette inconséquence avait frappé Sainte- Beuve qui, à propos de la réception d'A. de Vigny à l'Académie française (Vigny succédait à Etienne) écrivait ceci : « La chute de l'Empire coupa court, ou à peu près, à la carrière dramatique de M. Etienne ; la Res-

1. Geoffroy et la critique dramatique sons le Consulat et l'Empire (1897), p. 239, p. 424 ; et Revue d'histoire littéraire: La comédie et les mœurs sous le Consulat et l'Empire, 13 avril 1899. Etienne, né 1777, mort 1845; de 1796 à 1810, nombreux opéras-comiques et petites pièces ; Les Deux Gendres, 1810 ; Acad. fr., 1811 ; ISIniriçjante, 1813 ; censeur du Journal de l Empire (Débats), 1810 à 1814 ; reprend cette place aux Gent-Jours ; rayé de Ilnstitut et de la Légion d'honneur, 1816 ; Minerve, 1818 ; député, 1820 ; pair de France, 1839 ; Conslituiionnel. — Œuvres, en 5 vol. (1846- 1853); le tome V contient les Lettres sur Paris publiées dans la M.in&rve, Cf. Le Conservateur littéraire (1820) tome III, lsi9.

tauration le fit publiciste libéral à la Minerve et au Constitutionnel. La première formation du parti libéral serait piquante à étudier de près, et, dans ce parti naissant, nul personnage ne prêterait mieux à l'observation que lui. D'anciens amis de Fouché ou de Rovigo, des bonapartistes mécontents, en se mêlant à d'autres nuances, devinrent subitement les meneurs et, je n'hésite pas à le croire, les organes sincères d'une opinion publique qui les prit au sérieux et à laquelle ils sont restés fidèles. Mais, au début, c'était assez singulier : quand ils attaquaient le ministère Richelieu comme trop peu libéral, ceux qui connaissaient les masques avaient droit de sourire... (1)»

Hâtons-nous d'ajouter qu'Etienne pouvait légitimement se plaindre d'un gouvernement qui l'avait exclu de la Légion d'honneur et de l'Institut ; aussi lui reprochons-nous non pas d'avoir été libéral sous la Restauration, mais de l'avoir été si peu sous l'Empire.

Les Lettres sur Paris touchent quelquefois à la littérature, et sont utiles à consulter, pour déterminer l'état d'esprit des pseudo-classiques. Plus littéraires sont les Lettres sur le théàtre,msérées de 1823 à 1825 diuMercure du XIX^ siècle (2).

A la littérature du Premier Empire et à la même nuance libérale qu'Etienne appartiennent aussi Jouy et Jay.

La biographie de Jouy est une sorte de roman (3).

Page 1