‹ La presse littéraire sous la Restauration, 1815-1830Chapitre 6 sur 182 · Essais, livre III, chap. XI · texte numérisé non relu

Essais, livre III, chap. XI

Si les journaux sont utiles à consulter pour toute période de la littérature française depuis le xvii^ siècle, ils ont, je crois, un intérêt tout à fait exceptionnel aux yeux de quiconque étudie le romantisme .

Le romantisme est la charmante et vigoureuse adolescence du nouvel esprit français au xix» siècle. Après les secousses de la Révolution, après les chevauchées de l'Empire, sur celte nation lasse et apaisée, un souffle harmonieux et parfumé, arrivant on ne sait d'où, des forêts allemandes, des bruyères d'Ecosse, des grenadiers en fleurs de l'Andalousie, vint à passer : ce fut un enchantement. Mais, en dépit des apparences, le romantisme, s'il était spontané dans son élan, ne fut pas libre ni inconscient dans son évolution. Annoncé, sinon provoqué par la critique, et par elle surtout dirigé ou combattu, il réagit à son tour sur la critique même.

De plus, le romantisme est en fonction delà vie sociale et politique.

La Restauration, en rendant à la société une liberté relative, reconstitue en France l'opinion publique. Et justement, à cette époque, se produit un changement correspondant dans la littérature. En effet, il y a, semble-t-il, changement de décor, changement d'acteurs et de spectateurs. Le drame qui se jouait s'interrompt. La salle se vide, se remplit de nouveau, et une autre pièce commence. Et ce qui, à propos des autres Renaissances, n'existe souvent que dans les divisions des manuels, pour la commodité des écoliers, — à savoir l'avènement d'une génération neuve apportant son idéal et ses modèles, et se refusant à continuer la tradition, —

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devait être vrai, cette fois, au sens littéral. En 18l4 et 1815, d'une manière précise, commence pour la société française, considérée comme une personne vivante, une nouvelle psychologie. L'influence de Chateaubriand et de M'"" de Staël, entourés par la police impériale d'un cordon sanitaire, ne s'était exercée que sur quelques individus ; maintenant le contact s'établit, et le courant circule.

Quant à la critique, elle trouve presque subitement ce point d'optique, jusque-là masqué par le despotisme impérial. Les Bourbons, en restaurant le pouvoir renversé par la Révolution, ramènent avec eux l'intelligence de la Révolution elle-même. « Nous ne savions même pas la Révolution, écrit Gh. de Rémusat ; c'est la Restauration qui nous l'apprit (1)... » Du domaine politique, cette intelligence passe dans toutes les manifestations sociales, philosophiques, littéraires. Et comme, à l'exception des classiques attardés, chacun pense que les lettres sont l'expression de la société, on n'écrit pas un seul article où l'on ne songe à justifier ses théories ou ses critiques par des considérations actuelles. Jamais, en un mot, on ne fit moins d'esthétique pure ; jamais on ne chercha davantage à établir des rapports entre les faits et les idées ; jamais on ne parla tant de besoins nouveaux, de formes surannées, d^exigences de ropinion publique, de tout ce qui prouve que l'on ne consulte plus les arts poétiques, mais la société elle-même.

Il faut ajouter que, pendant la période qui nous occupe, la critique attire à elle tous les esprits éminents et trouve, dans le public lettré, des lecteurs curieux, sympathiques, et préparés pour la comprendre. Sous la

1. Rémusat. Préface à Crili(fues et Éludes, 2« éd., tome I", p. 8.

Restauration, par suite de la liberté relative accordée aux opinions, il se produit un mouvement de discussions politiques et sociales qui va jusqu'à entraîner «les ouvrages de l'esprit ». Par nécessité, par goût, par conviction, chacun défend ou attaque. Chaque groupe a son organe, sa petite feuille à périodicité intermittente. Là, on écrira pour exprimer sa pensée, pour formuler son jugement. La feuille n'aura presque pas d'abonnés, elle ne vivra que peu de temps. Qu'importe ! on fera de la. critique. On aura la coquetterie de l'indépendance, jusqu'à mesurer son succès et sa valeur au nombre de ses ennemis.

Le public, de son côté, plus restreint, plus trié, s'intéresse à la critique, beaucoup plus que le lecteur pressé de nos journaux contemporains. La vie sociale s'est profondément modifiée, depuis la Restauration. On vivait alors plus lentement ; et, surtout, comme nous avons aujourd'hui la curiosité des faits, on avait la curiosité des idées. Les hautes classes laissaient aux petits bourgeois et au peuple la « marchandise » et les « arts mécaniques » ; elles commençaient seulement à s'initier à la vie parlementaire, et n'étaient pas absorbées encore par les sports et la villégiature mondaine ; on avait réellement des loisirs. On causait, et quelquesuns mêmes savaient écouter; on lisait, et quelques-uns ne dédaignaient pas de relire.

Ce n'est pas toutefois dans les journaux quotidiens qu'on peut recueillir les jugements les plus significatifs. Sous la Restauration, les seuls quotidiens utiles pour la question romantique sont les Débats et le Cons- /lïu/ionneZ. Mais c'est surtout ailleurs qu'il faut chercher.

Il se publie, entre 1815 etl830,grâce à des conditions toutes particulières qui précisément cessent à cette dernière date, un certain nombre de périodiques mi-politi-

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ques,rai-litléra ires. Par laibrce même des circonstances, la littérature y est presque toujours envisagée dans ses rapports avec l'état social ; les ouvrages y sont jugés, même par les classiques, moins d'après les règles des genres et du style, que sur leur fonds philosophique et moral. Or, c'est bien entre 1815 et 1830 que se livrent les grands combats romantiques ; après Hernani, la bataille sera gagnée. Et justement, après 1830,1a presse étant redevenue libre, les journalistes politiques ne sont plus obligés de se déguiser en critiques littéraires. 11 se fait alors une scission décisive . Les uns disputeront sur les lois, sur les doctrines, sur les institutions et sur les mœurs ; les autres, sur la littérature considérée désormais comme un noble divertissement à l'usage de ceux que la politique rebute ou fatigue. Sainte-Beuve l'a dit: « 1830 a licencié la critique.» Mais alors, naissent les grandes revues : /?erz7e de Paris, Revue des Deux- Mondes.

Il n'est pas inutile de constater qu'au mouvement de la presse française à l'époque romantique correspond un mouvement analogue en Allemagne et en Italie. Rien de surprenant à cela. Les révolutions littéraires, comme les révolutions politiques, provoquent des conflits de doctrines et d'opinions. Si la presse eût été vivante sous Louis XIII, c'est dans les journaux que nous trouverions les éléments de la querelle du Cid ; et si quelque Revue avait existé en 1549, c'est là que du Bellay aurait publié sa Défense. En Allemagne, dès la seconde moitié du xvni° siècle, se pose la question d'une réforme littéraire ; et l'on voit apparaître une foule de petites revues. Lessing fonde avec Nicolaï les Rriefe die neuesteLilteratar hêtre [fend, qui paraissent en vingt-quatre séries à Berlin, de 1759 à 1765: Mendelssohn et Thomas Abbt y collaborent. C'est une véritable petite revue

que la Hamburglsche Dramaturgie {1161 ■ll'70).En même temps, Nicolaï publie avec la collaboration de Mendelsshon, Winckelmann, Christian-Félix Weise, etc., une suite de revues dont Tensemble ne forme pas moins de deux cent cinquant3 volumes et qui embrassent toute la période de 1755 à 1806. Wieland crée le Mercure (Der teutsche Mercur., 1773-1789), le Nouveau Mercure allemand{Der neue teutsche 3/ercur., 1790-1810), et dirige, avec Hottinger et Jacobs deux autres revues. Qui ne connaît les Heures de Gœthe et de Schiller, et la Gazette t/'/e'na ?

Pour la période romantique proprement dite, les revues sont nombreuses, et d'un intérêt critique supérieur à celui de la plupart des périodiques français : Bûrger dirige V Akademie der schonen Redekûnste ; Guillaume et Frédéric Schlegel fondent V Athénée, qui dure de 1798 à 1800, et où ils publient quelques-uns de leurs meilleurs articles en faveur du romantisme ; Novalis y insère quelques pages ; Tieck donne ses Dramaturgische Blàtter de 1825 à 1827 ; malgré ces dates, il appartient par ses doctrines au premier groupe romantique allemand.

Le second groupe romantique a d'abord pour organe le Journal des Ermites (Zeitung fur Einsiedler) (1808), auquel collaborèrent les frères Grimm, les deux Schlegel, Gœrres, La Motte Fouqué, Zacharie Verner et Uhlaud. En 1813, Gœrres fonde le Mercure du Rhin {Der rheinische Mercur) supprimé en 1818. Rûckert dirige pendant quelques années le Morgenblatt.

La jeune Allemagne, après 1815, aura elle aussi ses organes mi-politiques, mi-littéraires, entre autres la Balance {die Wage), fondée et dirigée par Bœrne, de 1819 à 1822, et dont le programme est analogue à celui des périodiques de la Restauration : « La vie sociale,

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les sciences et les arts, considérés dans leur union intime (1). »

En Italie, la presse romantique, k la fois politique et littéraire, offre des analogies encore plus frappantes avec les périodiques de la Restauration. Le ConciUaleurj dont les plus célèbres rédacteurs furent Berchet, Romagnosi, et Silvio Pellico, peut se comparer à la Minerve française. C'est à la même date, 1820, que l'un et l'autre sont supprimés ; et le Conciliateur, comme la Minerve, faisait de la politique sous le couvert de la critique littéraire ; mais il défendait le romantisme. Sur le Conciliateur, il faut signaler l'ouvrage de C. Cantù (Milan, 1878), les articles de M. E. Clerici (Extrait des Annales de VEcole normale supérieure de Pise, 1903) et de M. Egidio Bellorini (Xuova Antologia du l""" fév. 1904). M. G. Piergili a publié dans cette même revue (16 août et l*^"" sept. 1886) deux articles également consacrés à la presse romantique en Italie : Il « Foglio azzurro » e i primi romantici ; et M. G. Muoni a donné un livre intitulé : Ludovico de Brème e le prime polemiche intorno al Romanticismo ed a Madame di Staël in Italia (Milan, 1902). Mais il faut surtout consulter le travail de M. G. -A. Borgese, Storia délia Critica romantica in Italia (Naples, 1905). Successivement, l'auteur examine l'œuvre critique et l'influence de Léopardi, G. Berchet, Romagnosi, Visconti, Manzoni, etc.. La matière est admirable, et le livre tient toutes les promesses de son titre. J'y ai constaté sur-

1. J'empruate ces indications sommaires à l'Histoire de la littérature allemande, de M. A. Bossert. Hachette 1904 (passim). On pourra consulter : L. Geiger : Das Junge Deutschland und die preussische Censur. Berlin, 1900.— R. Haym :D/e Romantische Schale (1870). — Houben et Walzel : Bibliographie der romantischen Zeitschriften.

tout qu'un critique pouvait retirer de la lecture raisonnée des journaux littéraires et politiques, non seulement une documentation précise et variée, mais encore des idées générales et des conclusions vraiment scientifiques ; et je n'hésite pas à avouer que si j'avais connu plus tôt l'ouvrage de M. Borgese, j'aurais peut-être modifié mon propre plan (1).

Quels services peuvent nous rendre ces périodiques pour l'histoire du romantisme ?

J'ai déjà dit, et je n'y insiste pas davantage, qu'ils étaient utiles, avant tout, pour reconstituer Vopinion et le milieu.

J'ajoute qu'ils présentent aussi à un historien de la littérature deux sortes de textes : 1° textes originaux, prose ou vers ; 2° textes d'articles critiques. Examinons ces deux points :

1° Textes originaux. — Pour ceux des poètes et des prosateurs débutant entre 1815 et 1830, et qui sont devenus illustres, les textes insérés dans les périodiques ont parfois une importance réelle. Certains de ces textes, en effet, ont été donnés en manuscrit par l'auteur lui-même à l'éditeur du journal ; ils sont inédits à leur date, n'ont été que plus tard réunis en volume, et constituent un premier état critique du morceau. Tel est le cas pour les pièces insérées par Victor Hugo

1. Je dois ces indications bibliographiques, et la communication de la Storia de M, F. A. Borgese, à M. Jacques Langlais, élève de l'École normale supérieure, actuellement en mission à Florence.

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dans le Conservateur littéraire, dans la Muse française, et dont la plupart ont été réimprimées dans Victor Hugo raconté... ou dans les Odes. Le texte primitif offre souvent de notables variantes. Tels sont aussi certains fragments d'A. de Vigny, un des poètes qui s'est le plus corrigé lui-môme. Pour Lamartine, je citerai la célèbre Réponse à Némésis publiée par le Mercure du XIX^ siècle du 9 juillet 1831 : très curieuses variantes.

Pour les poelae minores, l'intérêt me semble un peu différent. Sans doute, là encore, la question d'établissement du texte a son importance, mais bien moindre, on en conviendra. Ds ce côté, le point de vue critique est celui-ci : on constate que, lus à leur date, les petits romantiques emploient des procédés de développement sensiblement analogues à ceux de Hugo et de Vigny, et que leur plus grand défaut, ce fut d'en rester au point où se trouvaient Hugo avec les Vierges de Verdun et Vigny avec Héléna. Quelques-uns d'entre eux, les Saint-Valry, les Rességuier, les Lefebvre, les Richomme, « donnaient des espérances » ; mais ils s'en sont tenus là. Il est donc bon de lire, dans les périodiques, et de retrouver pour ainsi dire sur le même plan, toute la production poétique d'une même époque ; rien n'est plus propre à faire naître chez un critique le sens du re/a^i/ et l'équité.

De plus, à voir la place que ces poetae minores occupent dans les périodiques (et aussi dans les Annales romantiques et dans les Tablettes romantiques), avoir cette place si large, et à voir si réduite celle de ceux qui sont devenus des maîtres et dont les essais nous paraissent aujourd'hui se détacher en lettres lumineuses, on est amené à d'autres réflexions. On juge à quel point les contemporains, si intelligents et si avertis qu'ils soient, ont peine à distiaguer le talent du

génie, et pendant combien de temps ils confondent la nouveauté légère qui doit s'évaporer, et l'œuvre durable, dont les caractères extérieurs pour eux sont communs. Et nous devons alors faire un retour sur nous-mêmes, réfléchir à nos jugements du présent, et prendre une bonne leçon de défiance critique.

2"^ Mais si les périodiques sont utiles pour l'établissement ou pour l'évaluation de certains textes littéraires, ils le sont bien davantage pour la reconstitution et la signification du texte des critiques.

Je dis d'abord reconstitution.

Nous avons l'habitude commode, mais peu scientifique, il faut l'avouer, d'aller chercher nos citations des critiques — qu'ils s'appellent Sainte-Beuve ou J. Janin, Gustave Planche ou F. Sarcey — dans les volumes formés par eux ou par leurs héritiers avec leurs articles originaux. Or, presque toujours, le texte primitif de ces articles a subi des modifications, soit de fond, soit de forme. Ces changements ont sans doute amélioré le style, et parfois la pensée ; et si l'on cherche dans les critiques des jugements à citer, vien de mieux. Mais enfin, le premier état, le premier jet authentique delà pensée, chez un Sainte-Beuve, par exemple, mérite d'être connu et établi, ne fût-ce qu'à titre de variante. Les manuscrits de ces articles ont, la plupart du temps, disparu ; les petites feuilles volantes s'égarent aisément dans l'imprimerie d'un journal ou d'une revue. Ce journal ou cette revue est donc bien le texte originel ; il y faut recourir ; et, depuis le travail de M. G. Michaut sur Sainte-Beuve avant les Lundis, la démonstration est faite.

Cette reconstitution est utile pour les textes déjà connus par les volumes postérieurs ; mais combien d'articlesles grands critiques n'ont-ils pas dédaignés,combien de lignes n'ont-ils pas supprimées, quand, se relisant à

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une certaine distance du jour où l'actualité et la polémique les leur avaient dictés, ils ont cru superflu de les retenir pour la postérité. En un sens, ils ont fait preuve de tact et de modestie. Mais le point de vue auquel ils se sont placés ne peut être le nôtre ; nous voulons connaître leur œuvre complète, et surtout comment ils se sont développés aux contacts successifs des œuvres nouvelles. A nous donc de rechercher tous leurs articles, à leurs dates . C'est encore ce que M. Michaut a si bien fait pour Sainte-Beuve. C'est ce que j'avais essayé de faire quelque temps auparavant pour Geoffroy, en qui je découvrais le rédacteur de V Année littéraire entre 1776 et 1790, et dont je reconstituais, au moyen du Journal des Débats, la suite entière des feuilletons pris à leur date et en contact avec les œuvres jugées. Enfin, j'ai indiqué récemment, pour Augustin Thierry, que la collection du Censeur européen et du Courrier français peut servir à donner une nouvelle édition des Lettres sur l'histoire de France et de Dix ans d'études historiques, édition dont un bon tiers serait de l'inédit.

Parmi les critiques de la période romantique entre 1815 et 1830, à qui doit s'appliquer cette méthode, il faut signaler Ch. de Rémusat, dont un grand nombre d'articles excellents à leur date, n'ont jamais été réimprimés ; Dubois, Ch. Magnin, Duvergier de Hauranne, Saint-Marc Girardin, dont les œuvres ou les recueils ne contiennent pas, tant s'en faut, toute la production critique.

Je dis aussi, et surtout, signification.

Ce second point est le plus important; et j'y ai déjà touché dans l'introduction d'un précédent travail.

Dans les recueils formés d'articles critiques, jadis publiés dans des journaux, ces articles ne sont pas toujours accompagnés de leur date ni de leur lieu d'ori-

gine. Aussi ont-ils perdu leur signification relative, celle quil nous importe avani tout de connaître, à tous égards. En quoi, je vous le demande, un jugement de Rérausat sur la Préface de Cromwell peut-il ra'intéresser aujourd'hui, si ce n'est parce que je suis ou dois être curieux de savoir ce que pensait, en 1827, d'un ouvrage nouveau, brillant et bruyant, un des intellectuels ou doctrinaires de celte époque ? Un feuilleton de J. Janin, lu dans un volume, à soixante ans du jour où il l'écrivit, n'a plus de sens; on est frappé seulement de ce que le style en a vieilli jusqu'à devenir ridicule. Mais lu, à sa date, dans les Débats, il s'éclaire de tout ce qui le précède et l'entoure ; il devient un document.

J'ajoute que ce qui est vrai pour les critiques illustres, l'est bien davantage pour les critiques de second ou troisième ordre, presque oubliés. Dans les journaux seulement, lus page par page, et méthodiquement dépouillés, nous découvrons des articles signés de noms obscurs, ou anonymes, et qui ont cependant, pour l'historien de la littérature et des mœurs, un intérêt considérable. Ces articles sont des témoignages contradictoires, des aveux ou des résistances soit du goût traditionnel, soit de l'opinion publique.

Ainsi celui qui veut considérer Vhistoire littéraire comme celle de la vie intellectuelle et morale d'une société, vie prise dans la succession de ses moments, vie où les œuvres banales aujourd'hui oubliées ont pu provoquer de curieuses et instructives réactions, où les chefs-d'œuvre à leur apparition ont causé des remous d'opinions et des luttes de doctrines, celui-là doit ouvrir les journaux et les périodiques afin d'y rechercher au jour le jour toutes les pulsations de cette vie. S'il a la naïveté de s'en tenir aux œuvres complètes des cri- Sques illustres, « dernière édition, augmentée d'un ex-

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cellent index », et d'ignorer les articles qui n'ont pas survécu à leur succès de la première heure, il ne lui est pas permis de croire qu'il ressuscitera jamais l'opinion publique.

Une fois ces textes critiques bien dépouillés et évalués, on pourra établir aisément soit la presse d'un auteur, soit la presse d'un genre ou d'une doctrine.

Aucun travail d'ensemble n'a paru, en France, sur les journaux littéraires, si nombreux cependant au xviii^ et au XIX* siècle. Presque tous les auteurs de thèses ont consulté, pour leurs monographies, VAnnée littéraire ou la Revue des Deux Mondes. Mais il reste à faire, pour toute la période qui va de 1750 à 1830, une série de travaux patients, ingrats, et utiles. Il nous faudrait d'abord une bibliographie spéciale de la Presse littéraire, laquelle se trouve un peu sacrifiée dans le livre méritoire, mais déjà vieilli, et parfois incomplet de Hatin. Croirait-on, par exemple, que Hatin oublie de mentionner la Muse française ? Il nous faudrait ensuite des Index pour les principaux périodiques : Année littéraire, Gazettes diverses, etc., et pour tous ceux que j'étudie plus loin; et des Index de deux espèces : par ordre d'auteurs, et par ordre de matières. Enfin, il faudrait dépouiller le feuilleton des grands journaux {Débats, Constitutionnel, Gazette de France, etc.), et en dresser des tables méthodiques. C'est vers ces besognes un peu ingrates, mais d'un profit durable pour la critique, et d'ailleurs très suggestives pour celui qui a le courage de les entreprendre, que doivent se diriger les étudiants de nos Universités.

Quand cette bibliographie, ces index et ces tables seront achevés, alors quelqu'un pourra entreprendre une Histoire de la Presse littéraire en France, qui ne sera pas moins qu'une histoire des opinions et des idées.

Pour le moment, pareille œuvre serait trop ambitieuse ; et si elle m'a tenté, je n'ai pas tardé à reconnaître qu'elle serait, dans l'état actuel des documents de ce genre, prématurée, incomplète dans ses sources, superficielle dans sa critique. Aussi, en lisant le chapitre que M. Ém. Faguet a consacré à La Critique de 1820 à 1850 dansune récente Histoire de la littérature française {l),a\-ie trouvé les limites, que j'ai restreintes encore, d'une étude pour laquelle je possédais déjà une information suffisante. Mais je demande à mes lecteurs de ne chercher ici qu'une contribution, et non, sous un titre trompeur, une sorte d'histoire du romantisme. L'expérience que je tente n'aurait aucune signification, si je profitais de tous les noms illustres rencontrés en chemin pour faire de savantes et copieuses digressions.

Le plan que j'ai suivi est très simple.

Deux parties : Les Documents, les Exemples.

Dans la première, après un chapitre consacré aux généralités, c'est-à-dire à l'étude sommaire des conditions dans lesquelles se publient les périodiques politico-littéraires de 1815 à 1830, et à leur groupement par doctrines, je fais la monographie des plus importants, dans l'ordre suivant: libéraux, romantiques, doctrinaires.

Dans la seconde, je cherche à prouver que ces périodiques sont en effet utiles pour reconstituer l'évolution d'une théorie ou d'un genre. Je choisis trois exemples:

1, Histoire de la Littérature française, publiée sous la direction de Petit de Jullcville (Paris. Colin), tome Vil, 1899, pp. 646 à 699.

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1" la définition du romantisme ; 2* le lyrisme ; 3" le drame. Mais je me borne à l'essentiel; je ne sors pas des périodiques mômes que j'ai analysés dans la première partie, et je déclare que ces exemples restent incomplets et devraient être accompagnés et fortifiés de toute une documentation politique, sociale et bibliographique, à tirer des journaux quotidiens tels que les Débats, le CoTistitutionnel, la Gazette de France et la Quotidienne. En effet, je ne saurais trop le répéter, une contribution critique et scientifique n'a de valeur que si la méthode en est loyale et rigoureuse. Mon but est de démontrer que l'on peut exploiter les périodiques ;\oi\h tout. Je me borne à faire de mon mieux ce que je me suis proposé. A d'autres de faire la même enquête et la même preuve sur les journaux quotidiens. Les futurs historiens du romantisme n'auront plus qu'à réunir ces travaux parallèles.

Peut-être, un jour, étudierai-je, selon la même méthode, une autre période du romantisme. Ce ne sera pas celle qui va de 1830 à 18 i8, et pendant laquelle l'Ecole triomphe : cette période appartient à Vhistoire de la littérature plutôt qu'à Vhistoire littéraire. Or ma curiosité se porte plus volontiers, puisque j'aime à chercher les variantes de l'opinion et de la critique, sur les époques de préparation ou de dissolution. Après 1848, sous des influences ^sociales très diverses, il se fait un retour à certains principes de l'ancienne critique, à certaines conventions classiques, et surtout il se produit une tendance irrésistible vers le rea/tsme. Alors, on peut s'intéresser aux réactions qui vont s'exercer sur les chefs-d'œuvre romantiques. On les voit soumis à une critique analytique et rationnelle ; et jusque vers 1870 ils sembleront perdre peu à peu tout le terrain qu'ils avaient conquis : il faudra des douleurs et des ruines, pour que

la poésie d'imagination et de sentiment soit de nouveau goûtée et comprise. Cette seconde étude sur le Romantisme et la critique aurait donc pour limites les dates de 1848 à 1870.

En terminant, je dois indiquer les sources de ce travail, ce que je ferai d'un mot : tous les périodiques analysés se trouvent à la Bibliothèque nationale où chacun pourra les consulter. J'ai coupé les pages d'un grand nombre de livraisons qui, depuis le jour de leur impression, étaient restées intactes.

Août i907.

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