‹ La presse littéraire sous la Restauration, 1815-1830Chapitre 82 sur 182 · Lettres normandes, tome IV (octobre 1818), p · texte numérisé non relu

Lettres normandes, tome IV (octobre 1818), p

nation, d'un talent facile et brillant, il pouvait suivre les principes de style des grands écrivains; il pouvait prendre son rang après Rousseau et Buffon ; mais c'eût été trop de docilité pour cet esprit âpre et sauvage. Il lui a fallu inventer une doctrine nouvelle ; ouvrir des chemins inconnus ; se faire à lui-même un style qui tient à la fois de l'allemand et de l'hébreu, s'abandonner à toutes les hardiesses d'une poésie également éloignée de nos vers et de notre prose ; et cependant comme il est un grand nombre d'esprits que l'extraordinaire subjugue, que l'obscurité et l'entortillage séduisent, il s'est fait une secte (1) ; il trouve des admirateurs, au besoin il aurait des martyrs ; il rencontre des hommes qui parlent de ses ouATages comme Lambin et Richelet parlaient des vers de Ronsard.

Et si l'on veut savoir pourquoi Léon Thiessé, qui rédige cet article, est si sévère pour Chateaubriand ; c'est que Chateaubriand vient de fonder un journal royaliste Le Conservateur, et que sa politique est anti-libérale.

C'est peu de chose, continue Thiessé, que d'écrire en style bouffi et rocailleux. M. de Chateaubriand a compris que cela ne suffirait pas pour lui faire jouer un rôle proportionné à son ambition. Le Lycophron de la littérature a voulu être quelque chose en politique. De même qu'il eût pu suivre d'assez près les traces de nos bons auteurs, son jugement formé de bonne heure eût été capable de servir la vérité et la raison. Mais il y avait tant d'écrivains sur les rangs I une gloire si partagée n'était pas digne de lui... Voilà la clef de toute la conduite politique et littéraire de l'auteur A'Atala. Ainsi s'expliquent tous ces ouvrages ; ainsi s'explique le Conservateur (2)...

1. Les Lettres normandes rappellent (tome IV, p. 249), le mot de Martain ville : « M. de G. pourra bien faire secte; il ne fera jamais école. »

2. Lettres normandes (Tom^ VIII, sept. 1819), p. 53 (article signé Léon Thiessé).

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C'est à peu près sur le même ton que parle Viennet, un des plus acharnés partisans des classiques, dans la Minerve littéraire :

...Je suis, dit-il, tellement attaché à mes vieilles admirations ; je suis si fortement encroûté d'Aristotélisme; tranchons le mot, je suis un ultra si déterminé en littérature, que la moindre innovation dans les lois du Pinde me semble le présage d'une épouvantable anarchie... [Après ce début, il attaque avec verve la poésie descriptive, qu'il accuse de descripto-manie, — exécute au passage Chateaubriand, dont le style, « mélange de poésie et de prose, n'est précisément ni l'un ni l'autre », — et il se demande enfin ce qu'est le romantique ? Aux écrivains romantiques, il ne faut pas savoir gré de quelques belles pages : tout cela était dans leurs prédécesseurs ; autrement dit, où ils sont bons, ils sont classiques.] Tout ce qui leur appartient en propre n'offre que du bizarre et de l'absurde. C'est le vaque, les images... ; ce sont bulles de savon... Cependant tout cela fait fureur, surtout parmi les jolies femmes à vapeurs et à migraines. (1)

Ces observations sont utiles à retenir. Chateaubriand, d'une part, est coupable de ne pas suivre les principes de style des grands écrivains, et de manquer de docilité; d'autre part, comme politique, il ne sert pas la vérité et la raison.

Même confusion volontaire — ou absurde — entre la politique et les lettres, dans le passage suivant :

... Quoique les bonnes doctrines littéraires ne dépendent pas essentiellement des bonnes doctrines politiques, et qu'il se trouve assez souvent des hommes très éclairés en politique, qui ne le sont guère en littérature, cependant nous ne voyons pas sans plaisir que la plupart

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