D' Véron. Mémoires, I, p
2. Histoire des membres de l'Académie royale de médecine, 1850, 2 vol.
sous LA RESTAURATION 201
janvier 1825, un cours sur les tragiques grecs, cours contiaué jusqu'en 1829 ; — Soumet, en 1825, lit sa Jeanne d'Arc ; — Abel Rérausat, la même année, parle de littérature orientale ; — Lamartine, en 1827, fait lire le 1er acte de sa tragédie de Saûl. — Le 27 décembre 1825 ont lieu de sensationnels débuts. La séance s'était ouverte par un cours de physique, de Gaultier de Glaubry (1). « Un jeune homme lui a succédé à la tribune, disent les Annales de la littérature, en réclamant l'indulgence et en s'excusant de paraître comme professeur, lorsqu'il n'est encore qu'écolier. M . Girardin (devenu Saint-Marc Girardin) venait faire un cours de littérature ; et voilà qu'improvisateur animé, il remonte jusqu'aux xvi^ et xvn^ siècles, évoque les grands noms, les grands génies, les crimes et les précieux travaux, les vertus et les ridicules de cette époque, et résume tous ces temps passés et tant de souvenirs dans un langage vif, spirituel, et en une heure de temps. M. Girardin, de l'école de M. Villemain, attirera sans doute la foule par l'intérêt et le spectacle de son improvisation (2). » Nous retrouvons en effet le nom de Girardin dans les programmes des mois suivants ; désigné, en décembre 1825, soiis le titre à' Agrégé de l'Université, il est dénommé, dans V Annuaire de 1 826, professeur au Collège royal Henri IV, — et il continue ses leçons en 1827 et 1828, toujours avec le plus grand succès.
Villemain lui-même avait promis de prendre la parole dans les séances de la Société des Bonnes Lettres, dont nous avons vu qu'il était membre. Le Prospectus de 1824 dit ceci : « M. Villemain, Questions littéraires, si sa
1. Henri G. de Glaubry, chimiste distingué, mort en 1878, fut professeur à l'École de pharmacie ; il était frère du célèbre chirurgien Charles G- de Glaubry, mort en 1855.
2. Annules de la. littérature et des arts, tome XXII (1825), p. 35.
santé et son cours à la Faculté des Lettres le lui permettent. » Il faut croire que sa santé, son cours, et beaucoup d'autres raisons s'opposèrent à ce que Villemain réalisât sa promesse.
Voilà pour l'enseignement et pour les lectures. On le voit, il s'agit de véritables conférences mondaines, telles que nous les comprenons aujourd'hui. La plus grande variété règne dans le programme ; on traite des matières les plus sérieuses, mais spirituellement; on lit des fragments d'œuvres complètes, et de petits morceaux, et parmi ceux-ci abondent les Odes sur la santé du roi et sur la prise de Cadix; sauf les vers du jeune Victor Hugo, toute la poésie applaudie à la Société des Bonnes Lettres est d'une médiocrité distinguée.
D'autre part, quels sujets choisit-on pour les concours d'éloquence et de poésie? — Dans la séance du 29 mai 1823, le bureau propose les sujets suivants : Poésie : L'armée française en Espagne, — Eloquence: Discourssur les avantages de la légitimité. Les prix sont de 1.500 fr, chacun. Le lauréat pour la poésie fut Denain, et pour l'éloquence Audibert. On lira, dans les Annales, les vers du premier et la prose du second : rien n'est plus insipide. C'est qu'il est plus facile de décider, dans le programme et dans les discours d'ouverture, qu'on renouera la glorieuse tradition classique, que de susciter des héritiers légitimes aux Racine et aux La Fontaine !
En 1825, on met au concours, en poésie : V Avènement de Charles X, en prose : De Vinfluence de la religion chrétienne sur les Institutions sociales. Audibert est encore lauréat du prix d'éloquence. Je vous laisse à penser si, pour écrire son discours, il s'est inspiré de Chateaubriand I Quant au lauréat du prix de poésie, Bignan, il est connu par le nombre de ses couronnes à l'Académie française, et par une traduction envers de
sous LA RESTAURATION 203
l'Iliade et de V Odyssée. Il eut un autre prix à la Société des Bonnes Lettres en 1828, avec V Entrée de Henri IV k Paris. Dans l'intervalle, Roux de Laborie avait été couronné pour V Eloge du duc d'Enghien.
Il régnait donc une certaine émulation dans ces concours de la Société des Bonnes Lettres. On avait soin de rester fidèle à l'esprit des fondateurs ; et rien de plus légitimistes, on le voit, que les sujets proposés. Mais pourquoi faut-il que la Société n'ait pas eu du moins à couronner des vers du jeune Victor Hugo? Celui-ci dédaigna-t-il de prendre part à ces concours? ou bien y envoya-t-il des vers qui ne furent pas distingués? Cette dernière hypothèse n'est pas invraisemblable. Le jury qui admirait la poésie de Denain et de Bignan, les auditeurs mêmes qui applaudissaient Brifaut, de Saint- Valry, Campenon, etc., pouvaient-ils sentir toute Toriginalité de V. Hugo? Les Annales, dans leurs comptes rendus, adoptent à l'égard de celui-ci un ton paternel et protecteur, dont il faut bien donner un échantillon : « Le nom encore peu connu de MM. Hugo, qui devaient remplir à eux seuls cette séance (28 févr. 1821) avait attiré peu de monde... MM. Hugo ont été accueillis avec l'indulgence qui devait s'attacher à leur âge et à leurs sentiments. M. Abel a commencé ses lectures sur la littérature espagnole..., M. Victor Hugo est venu réchauffer la prose de son frère par une Ode sur Quiheron quia été fort applaudie et qui méritait de l'être, parce que, malgré quelques obscurités, on y trouve un sentiment profond et une poésie animée (1). » L'éloge nous semble terne; mais n'oublions pas qu'il nous est bien difficile, à nous, spectateurs d'Hernani et des 5urgraves, lecteurs des Feuilles d'automne et de la Légende
1. Annales de la littérature et des arts. Tome I (1821), p. 367.
des Siècles, d'être équitables à notre tour pour un jugement porté sur le V. Hugo de 1821.
Le nom de Victor Hugo nous ramène au romantisme.
Nous avons dit que la Société des Bonnes Lettres se proposait de discréditer les doctrines nouvelles, et de ramener à la littérature classique et traditionnelle la jeunesse « bien pensante ». Dès 1821, Duviquet, le feuilletoniste du Journal des Débats., rompt les premières lances, et, dans une leçon, il traite de la distinction entre les classiques et les romantiques. Nous regrettons de ne point posséder sa conférence tout entière; nous ne pouvons en donner une idée que d'après le compte rendu assez succinct des Annales. « M. Duviquet, écrit le rédacteur, nous paraît avoir parfaitement saisi l'état de la question, et développé les principes du beau et du sublime. En montrant que les classiques avaient trouvé dans l'imitation de la nature tous les secrets de l'éloquence et de la paésie, M. Duviquet a été amené à nier Vexislence du genre romantiqueel àlui contester les prétentions qu'il étale... » Au moins, c'est là ce qui s'appelle parler et juger! Ainsi, depuis bien des années déjà, non seulement en France, mais en Allemagne et en Angleterre, de nombreux écrivains, d'innombrables critiques, cherchent péniblement une définition du genre romantique, par opposition au genre classique. Les uns s'attachent au fond, les autres à la forme ; tel y voit surtout l'expression des sentiments nouveaux; tel, au contraire, la résurrection du passé... A quoi bon I que de peines inutiles 1 Duviquet nous le dit: le genre romantique n'existe pas. Ce que l'on appelle de ce nom, c'est un simple mirage, et vous êtes dupes d'une illusion ; et il le prouvera victorieusement, si nous en croyons le rédacteur des Annales. « M. Duviquet, dans la suite de ses leçons, descendra des principes quHl a établis à des
sous LA RESTAURATION 205
applications particulières, les chefs-d'œuvre de la nouvelle école à la main. Il prouvera qu'il ne s'y rencontre aucune qualité estimable qu'on ne retrouve dans les classiques, aucune expression de sentiment ou de pensée, aucune forme de langage et d'éloquence qui n'ait ses modèles dans leurs ouvrages (1) ». Il est bien fâcheux que les applications particulières en question ne nous aient pas été conservées. Nous aurions aimé à suivre l'excellent Duviquet dans ses démonstrations ; mais il faut croire qu'il épuisa bien vite les exemples, car, dès la fin de cette même année, il parle sur La Harpe, et, en 1822, il consacre son cours à M'"^ de Staël. Qu'en ditil ? nous n'en savons rien.
Lacretelle jeune se chargea d'attaquer le romantisme mélancolique. Dans un discours d'ouverture, prononcé le 4 décembre 1823, Lacretelle,après s'être élevé contre ceux qui veulent supprimer les trois unités, admet qu'on s'inspire des traditions nationales, mais proteste contre l'imitation étrangère : « J'ai peur, en vérité, ditil, qu'on ne reconnaisse plus les Français sous ces habillements lugubres empruntés à nos voisins. On ne se contente pas d'en revêtir l'époque actuelle où les esprits, j'en conviens, sont assez sérieux; on veut en couvrir la légèreté si connue de nos pères... » J'attire l'attention sur cette partie du raisonnement; il y a là, au fond, une distinction très critique, entre le romantisme spontané et le romantisme artificiel, c'est-à-dire entre l'expression naturelle de sentiments nouveaux(comme dans René ou les Méditations), et Tattribution de ces sentiments à des époques qui les ont ignorés (comme dans les futurs drames de Victor Hugo)... « Rien, continue Lacretelle, ne fut moins romantique au monde que les
1. Annales de la littérature et des arts. Tome II (1821), p. 313.
siècles OÙ Ton veut transporter le berceau du romantisme. De bonne foi, nos joyeux troubadours, nos malins trouvères méditaient-ils beaucoup sur les hauteurs de l'infini, sur les abîmes du cœur, et sur les profondeurs incommensurables des pensées qui ne se comprennent point ?... » Ces réflexions sont fines et spirituelles : et Lacretelle n'a pas tout à fait tort de protester contre « cette frénésie romantique, cette prétendue originalité qui ne sait point se passer de modèles, mais qui va choisir les plus mauvais; cette barbarie de commande qui cherche à dessein tous les procédés de l'ignorance pour arriver au génie... »
Qu'on y songe bien, en effet, A la date de 1823, les Méditations de Lamartine passent pour un ouvrage presque classique; les premières odes de Victor Hugo, couronnées aux jeux floraux ou lues à la Société des Bonnes Lettres, n'ont rien de bien romantique ; Vigny n'a encore publié que des pièces d'une correction un peu froide... Le romantisme s'agite surtout dans le mélodrame, et dans les productions aujourd'hui oubliées de toutes sortes de traducteurs et d'adaptateurs qui démarquent Schiller, Byron ou Walter Scott, et qui travaillent bien réellement dans la frénésie.
Mais de ces observations qui ne sont pas, répétonsle, sans valeur critique, quelles conclusions Lacretelle va-t-il faire sortir ? Écoutez-le : « Écrivains royalistes, cœurs pleins de loyauté, pleins de flamme, espoir d'une littérature illustrée par des noms si fameux, gardezvous de prendre un étendard différent du nôtre, quand nous combattons d'une même ardeur les doctrines impies, les fureurs révolutionnaires. Tout blasphème contre Racine ou Fénelon vous irrite, sans doute,autant qu'une diatribe contre Henri IV ou Louis XIV, car tout se lie dans les sentiments royalistes ; ainsi que les éloquents
auteurs duGénie du Christianisme, de \a Législation pri~ mitive et de VEssai sur l'Indifférence, marchous au combat, précédés par les images de nos pères (1) I »
Aussi, à la Société des Bonnes Lef/re^, surveille-t-on de très près les doctrines littéraires. Patin a osé, dans une de ses leçons sur les tragiques grecs, invoquer l'autorité de Schlegel, et critiquer La Harpe « avec une sévérité tranchante ! » Les Annales, organe officiel de la Société, rappellent à l'ordre le jeune professeur, et lui citent avec complaisance des passages écrits par La Harpe en 1782 ; voilà de quoi réfuter Schlegel !
Mais il faut nous borner à faire saisir l'esprit général de ces théories, et conclure. L'intérêt de cette courte étude sur la Société des Bonnes Lettres est, ce nous semble, double : — d'un côté on voit se grouper, pour instruire et pour amuser le monde élégant de la Restauration, de jeunes professeurs, des savants renommés, des poètes, les uns encore enfants, les autres déjà vieillissants ; certains noms se trouvent réunis sur ces programmes, qui devaient, au lendemain de 1830, figurer sous des étiquettes bien différentes ! C'est dire (car il ne faut pas suspecter la bonne foi de ceux qui suivirent des routes si opposées après avoir affiché les mêmes doctrines), c'est dire que, vers 1821 ou 1826, le parti royaliste manquait un peu d'homogénéité,et que les contradictions mêmes de la politique, d'un ministère à un autre, permettaient à des demi-libéraux d'être très franchement des demi-royalistes. — D'un autre côté, et pour envisager la question littéraire, on voit ici l'essai de constitution d'une sorte de renaissance politico-classique, et, comme je l'ai dit, une tentative pour arracher aux libéraux voltairiens le patronat du classicisme.Ceiie, ten-
1. Annules de la. littérature et des aris.Tome XIII (1823), p. 415.
tative devait échouer, on le sait, et pour des raisons que nous n'avons pas à rechercher ici. Au moins faut-il en prendre acte, et lui donner, dans l'histoire du romantisme, la petite place à laquelle il semble bien qu'elle ait droit (1).
Enfin, qu'il nous suffise, pour donner une idée complète de la position prise par les pseudo-classiques, de signaler encore trois articles, deux choisis dans un périodique plutôt royaliste que libéral, un tiré de la Minerve; on constatera une fois de plus q\ie les royalistes n'étaient pas tous romantiques, et l'on verra que les libéraux savaient parfois rendre justice à la nouvelle école.
Dans les Annales delà littérature et des ar/s,Labouïsse- Rochefort rend compte, en deux fois, des Annales romantiques de 1828. 11 commence par analyser sur le ton de la plaisanterie le fragment écrit par Victor Hugo : Lord Byron et ses rapports avec la société moderne (2). Ce commentaire achevé, il donne une liste des classiques contemporains, et cette liste est intéressante à sa date. Ces classiques sont : Andrieux, de Ségur, Daru, Raynouard. Picard, Parceval, Campenon, Michaud, Laya, Roger, Brifaut... Il y joint les noms de ceux qui « avant de tomber dans la bonne route, avaient quelquefois prêté le secours de leurs armes au camp ennemi » : Lemercier, de Jouy, Soumet, C. Delavigne, Alex. Guiraud. Enfin, il signale les classiques non encore académiciens : Agoub, Ancelot, de Chénedollé, V. Fabre, Ed. Géraud, L. Bailly, de Pongerville... (3).
1. Cette notice sur la Société des Bonnes Lettres a déjà paru dans la Revue bleue du 3 sept. 1904.
2. Sous ce titre, on avait réimprimé, dans les Annales romantiques, le fragment publié par Victor Hugo dans la Muse française (II. 328) : Sur Georges Gordon, lord Byron.
3. Annales de la littérature et des arts. Tome XXXI f 1828), p. 4 et 37.
sous LA RESTAURATION
Un rédacteur qui signe F. C. (?) analyse, l'année suivante, les Études françaises et étrangères d'Ém. Deschamps. Cet article n'est pas moins intéressant que le précédent, pour qui veut connaître les reproches essentiels faits aux romantiques par les classiques. Deschamps, dans sa préface, avait dit : « La grande poésie française de notre époque nous semble représentée par MM. V. Hugo, Lamartine et A. de Vigny... » L'auteur de l'article répond : « Qu'est-ce, après tout, que les productions des trois poètes que M. Ém. Deschamps se plaît à élever si haut ? C'est de l'élégie... La couleur élégiaque étant celle qui domine dans les productions des poètes préconisés par M. E. D., ils ne peuvent être réputés les représentants de la grande poésie moderne, à moins que l'on admette le principe absurde que la grande poésie est toute renfermée dans les limites étroites de l'élégie. »
Voilà un critique bien loin de se douter qu'il définit précisément ce qui fait l'originalité et la grandeur de la poésie romantique 1 Mais il tient aux genres, et il les examine successivement, afin de prouver que les romantiques ne les ont pas traités. L'épopée, par exemple. — Ém. Deschamps écrivait : « A. de Vigny a su renfermer la poésie épique dans des compositions d'une moyenne étendue, et toute d'invention ; il a su être grand sans être long. » — Le rédacteur est indigné : « Ce n'est pas, dit-il, la faute de M. A. de Vigny, si un imprudent ami a osé dire que ses compositions d'une moyenne étendue renferment tout le génie épique possible au temps où nous sommes. Le poème de M. Parceval-Grandmaison {Philippe- Auguste) (l) lui donne un
1. Sur le P/it7jpj3e-AugrHs<e,deParceval-Grandmaison, cf.le Globe 4 fév. 1826. Le rédacteur du Globe écrit : « Depuis Homère, Tépopée n'a guère reçu que trois formes nouvelles : la première lui a
éclatant démenti, et nous ne doutons pas que l'auteur du beau roman historique de Cinq-Mars n'aimât mieux avoir fait un seul chant du poème de Philippe-Auguste que toutes les brillantes esquisses poétiques qu'il a publiées... » — Gomme auteurs trafiques F. G. cite : Arnaud, Delaville, Ancelot, Jouy, Bis, Liadières, Lemercier,... il ajoute qu'on n'a aucun droit d'inscrire sur la liste romantique des tragédies qui sont classiques : Clylemnestre,Saûl, les Macchabées, Marie Stuart, le Paria. Dans la comédie, les classiques possèdent : Golin d'Harleville, Andrieux, Picard, Duval, Etienne, Delavigne, G. Bonjour, Delaville, Mazères, Scribe... Que reste-t-il aux romantiques ? Le mélodrame I » (1) Au théâtre, en effet, les romantiques n'avaient donné aucun chef-d'œuvre ; on était encore à la veille d'Henri III et d'Hernani (2) .
J'ai dit que les libéraux avaient su parfois comprendre le romantisme. On ne lira pas sans satisfaction le passage suivant d'un article inséré dans la Minerve, et dans lequel Aignan semble reprendre la théorie de M'"^ de Staël et de Sisraondi.
été donnée par le Dante, la seconde par l'Arioste, la troisième par lauteurd/uan/ioe. Cette dernière, quoique privée du rythme, et peut-être parce qu'elle en est privée, parait convenir le mieux au goût des lecteurs de notre époque... L'auteur d'/uan/ioe, en artiste de génie, s'est créé un instrument approprié aux impressions nouvelles qu'il voulait produire. »
1. Anna.les de la, littérature et des arls. Tome XXXIV (1829), p. 67.
2. C'est ici le cas de rappeler la fameuse boutade romantique : « Nous sommes prêts à livrer nos fous à la terrible justice des classiques, pourvu quilsnou5 abandonnent leurs imbéciles.» jtfuse française, tome II (1824), p. 293. Ce mot de V. Hugo est reproduit par le Mercure du XIX' siècle, tome XI (1825), p. 571 ; il était de bonne heure devenu célèbre.
sous LA RESTAURATION 211
Qu'est-ce que le genre classique? Qu'est-ce que le genre romantique ? Essayons de nous rendre raison de tous les deux.
... Lorsque, du débris de la langue latine, il naquit dans l'Europe un idiome commun, germe principal de nos langues actuelles, on le nomma roman, d'abord pour rappeler la langue à laquelle il devait son origine ; ensuite, par opposition à cette langue elle-même ; et la littérature de la langue romane, ainsi que de celles qui en sont dérivées, est la littérature romantique, c'est-à-dire indigène, par opposition à la littérature exotique, ou des écoles. Le caractère propre de la littérature romantique est donc d'exprimer l'ordre nouveau d'idées et de sentiments né des nouvelles combinaisons sociales ; il tient tout entier à la substance, et nullement aux formes, dont il est tellement loin d'exclure la pureté, que c'est d'elle seule qu'il peut recevoir tout son éclat. Il n'y a point de littérature moderne qui ne soit, dans une mesure différente, un mélange de classique et de romantique, de national et d'imité. Nos fabliaux, nos vieux romans de chevalerie, les poésies des troubadours, les nôtres même depuis le xiii« jusqu'au xvi^ siècle, appartiennent presque entièrement à la littérature romantique. On peut en dire autant des anciens poèmes de l'Italie, de ceux du Dante particulièrement...
La littérature des peuples du Nord, moins traversée par les communications de l'Orient, a mieux conservé son originalité native. Celle des Allemands surtout, qui a pris naissance fort tard et après que la philosophie avait porté sur toute chose le flambeau de l'examen, est restée presque entièrement romantique. Mais elle doit bien se garder de perdre cette empreinte où réside sa force et son attrait, et dont on ne lui fait un reproche que parce qu'on ne s'entend pas sur la signification des mots. Il faut bien se mettre dans la pensée que le classique et le romantique sont, non point des genres s'excluant l'un l'autre, mais des caractères susceptibles de s'associer très bien l'un à l'autre.
Ainsi tous les efforts de la littérature allemande doivent tendre à revêtir de belles formes classiques, la grandeur de ses sentiments et la richesse de ses images. Par la même raison, nous devons, tout en conservant la pureté sévère de nos modèles, nous attacher désormais à élargir nos conceptions et à les rendre éminemment nationales. C'est par là seulement que nous pourrons triompher de la satiété, lutter avec moins de désavantage contre la renommée des grands maîtres, et arrêter le déclin des lettres, également inévitable, si nous nous obstinions à glaner infructueusement dans le champ des vieilles idées, ou si nous négligions de donner aux idées nouvelles la parure classique qui peut seule les présenter avec une durable splendeur.
... Les Allemands étudient chez nous les savants artifices de la composition et du style ; nous nous enrichirons de leurs belles et grandes idées ; et ce commerce d'échange deviendra pour les deux peuples un lien de plus.
Surtout nous ferons bien de puiser à pleine coupe, dans leurs écrits, les émotions religieuses et morales qui nous aideront à combattre l'intérêt personnel et l'aridité des âmes, cette maladie de notre siècle. Nous laisserons les beaux esprits se complaire dans leur sécheresse stérile et se moquer de l'exaltation. L'exaltation est bonne, non seulement pour féconder nos ouvrages, mais encore pour embellir, pour animer notre vie (1).
§ 2. — Le romantisme défini et expliqué par les romantiques.
Dans ce paragraphe, je range les opinions de journaux romantiques-ultras tels que le Conservateur littéraire et la Muse française, et celles des périodiques modérés ou mixtes, à romantisme intermittent, tels
1. Minerve française. Tome IV (nov. 1818), pp. 55-56-57. (Article d'Aignan, Sur la littérature allemande )
sous LA RESTAURATION 213
que les Lettres champenoises, les Annales de la littérature et des arts, le Mercure du XIX^ siècle : de ces deux derniers, on a vu quelques jugements figurer au paragraphe précédent; c'est que, je l'ai déjà dit, ces périodiques ont plusieurs fois changé de direction.
En tête des périodiques romantiques, figure le Conservateur littéraire, qu'il faudrait transcrire tout entier. Je renvoie aux études de M. Maurice Souriau, dans les Annales de la Faculté des Lettres de Caen (1), et dans l'Introduction de son édition de la Préface de Croniwell (2). Tout l'essentiel y est cité. Et je passe à ceux de ces périodiques qui sont moins connus.
Ch. Nodier, dans plusieurs articles des Annales et du Mercure, a signalé avec une très fine sûreté critique les rapports du romantisme et des transformations sociales. C'est ainsi que, à propos du Théâtre étranger publié par Lavocat (3), il écrit :
On s'imagine fort mal à propos que toutes les conquêtes de notre fortune militaire se sont évanouies avec le fantôme colossal de l'Empire, qui a pesé dix ans sur le monde. Si l'esprit d'ambition et d'envahissement est bon à quelque chose, c'est surtout à jeter sur des points éloignés une foule d'hommes doués d'une puissante activité et d'une merveilleuse aptitude qui, tout en moissonnant des palmes et des lauriers, récoltent, si l'on ose s'exprimer ainsi, d'utiles souvenirs et des connaissances variées.
La traduction de Lope de Vega, due à deux officiers de