‹ La presse littéraire sous la Restauration, 1815-1830Chapitre 91 sur 182 · Annales de la Faculté des Lettres de Caen · texte numérisé non relu

Annales de la Faculté des Lettres de Caen

2. La Préface de Cromwell. (Introduction, texte et note) éditée par M. Souriau. Paris, 1897.

3. 20 vol. 8° (par Aignan, Andrieux, Barante, B. Constant, Châtelain, Denis, Esménard, Guizot, Labeaumelle, Malte-Brun. Mcrville, Pichot, Rémusat, Saint-Aulaire, le baron de Staël, Trognon, Villemain).

l'ancienne armée d'Espagne, Esménard et Labeaumelle, en est la preuve.

L'avantage réel d'un tel travail est de nous approprier les conceptions d'une muse étrangère avec toutes ses beautés, tous ses écarts et tous ses artifices. Cette Melpomène de l'étranger, il faut nous la donner et non pas nous la faire (1).

La thèse, devenue banale, des rapports entre les lettres et les mœurs, a été fortement et ingénieusement soutenue par Nodier, dans plusieurs autres articles. En même temps, Nodier cherche à distinguer les véritables romantiques de ceux qui, par leurs excès d'imagination et de style, compromettent l'école nouvelle aux yeux des honnêtes gens.

... Il est absurde de supposer qu'il y ait une guerre d'école à école entre les classiques et les romantiques. Il est même absurde de distinguer les classiques des romantiques, c'est-à-dire les hommes de génie de ce qu'on appelle les deux écoles, autrement que par la distance des temps, la différence des localités et du langage, l'influence de la religion, des lois, des mœurs, et surtout celle des souvenirs nationaux qui composent en grande partie la poésie d'un peuple. Eschyle a été ce qu'il devait être à Athènes, et Shakespeare ce qu'il devait être à Londres.

Répétons ici le mot tant de fois répété : la, littérature est l'expression de la société. Joignons-y cet axiome qui ne paraît pas moins évident : la poésie est V expression des passions et de la nature; et convenons que le romantique pourrait bien n'être autre chose que le classique des modernes, c'est-à-dire l'expression d'une société nouvelle, qui n'est ni celle des Grecs, ni celle des Romains.

On dirait que nos poètes, découragés par la pauvreté

1. Annales de la, littérature et des arts. Tome V (1821), p. 219.

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de notre histoire et de nos croyances, n'ont trouvé ni la religion des druides assez solennelle, ni les annales des Mérovingiens assez tragiques, ni les superstitions de nos ancêtres assez vagues et assez terribles, ni le nom d'Esus, de Bélénus et d'Irminsul assez harmonieux. Le peuple qui avait eu à gémir deux siècles auparavant sur la mort de Jeanne d'Arc, sa miraculeuse libératrice, alla pleurer le sacrifice d'Iphigénie en Aulide immolée ; et une cour presque contemporaine d'Henri IV, récemment assassiné, n'eut de larmes que pour la famille de Pélops et pour celle de Labdacus.

... Ce qu'il y a peut-être d'étonnant, c'est que l'opinion même qui repousse en France tout ce qui a plus de trente ans révolus, ait excepté de sa faveur exclusive les ouvrages qui appartiennent à cette heureuse période... Il faut donc chercher une cause à la vive opposition qui se manifeste contre le genre romantique, et il faut la chercher selon moi dans une méprise assez naturelle. On comprend généralement aujourd'hui, et par une extension fort injurieuse pour des écrivains réellement admirables, on comprend, dis-je, sous le nom de romantiques toutes les productions modernes qui ne sont pas classiques. Il faut avouer que cela composerait une détestable littérature, et je ne puis trop approuver, sous ce rapport, la généreuse indignation des partisans du classique. Mais il était juste de mettre à leur place les ouvrages et les hommes, et de ne pas confondre dans une catégorie commune ces conceptions libres, hardies, ingénieuses, brillantes de sens et d'imagination, qui ne font regretter au goût le plus pur que l'absence de certaines règles, ou l'oubli de certaines convenances; et ces extravagances monstrueuses, où toutes les règles sont violées, toutes les convenances outragées jusqu'au délire. On comprend très bien qu'après cette longue fatigue des peuples, exercés pendant le tiers d'un siècle aux impressions les plus variées, les plus profondes et les plus tragiques, la littérature ait senti le besoin de renouveler, par des secousses fortes et rapides, dans les générations blasées, les organes émoussés de la pitié et de

la terreur. C'est là le secret d'un siècle funeste, mais il n'explique pas l'audace trop facile du poète et du romancier qui promène l'athéisme, la rage et le désespoir à travers des tombeaux ; qui exhume les morts pour épouvanter les vivants, et qui tourmente l'imagination de scènes terribles, dont il faut demander le modèle aux rêves effrayants des malades... Il est de l'honneur national de faire tomber sous le poids de la réprobation publique, ces malheureux essais d'une école extravagante, moyennant qu'on s'entende sur les mots ; car ce n'est ni de l'école classique, ni de l'école romantique que j'ai l'intention de parler. C'est d'une école innommée... que j'appellerai cependant, si l'on veut, l'école /rene^rçrue (1).

Nodier revient, au tome suivant du Mercure, sur la même question :

Il est sans doute inutile de répéter que ce prétendu genre romantique n'a rien de commun avec les chefsd'oeuvre du Dante, de Shakespeare, de Schiller, de M. de Chateaubriand, des grands écrivains modernes dont les beautés sont classiques, chez les classiques et chez les romantiques. Je n'ai entendu parler que des spéculateurs littéraires qui se traînent sur un moyen extrêmement facile d'exciter des émotions ; qui croient ou qui feignent de croire qu'il y a deux manières de réussir aux yeux de la postérité, et qui ne comptent le naturel que pour une. Jugez d'eux par l'insuffisance de leurs ressources, par la monotonie de leur variété, par la pâle et fatigante uniformité de leurs couleurs. Ils ne sont nouveaux qu'une fois^ s'ils parviennent à être nouveaux une fois, et, après cela, ils promènent à jamais les linceuls de leurs spectres sous les ténèbres de leurs caveaux... etc..

Je connais des écrivains qui ne manquent ni d'instruction ni de mérite, que des études utiles auraient nécessai-

1. Mercure du XIX» siècle, t. II (1821) (sur Petit-Pierre, traduit de l'allemand, de Spiess).

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rement perdus, et qui se sont sauvés par le roman ou enrichis par le mélodrame. Gomment le métier funeste qu'on appelle le genre romantique cesserait-il d'être cultivé ? C'est le seul qui nourrisse l'artiste ou l'artisan qui s'y consacre, et, je le répète, c'est le plus facile de tous. Ce qui n'est pas facile, c'est de peindre avec vérité des sentiments vrais, d'écrire raisonnablement et de bien écrire (1).

Puisque nous venons de voir Nodier aux prises avec le genre frénétique, c'est le cas de rappeler ici, et de citer une Préface écrite par lui en cette même année 1821, et qui me paraît compléter ou pi^éciser les idées exprimées dans ses articles du Mercure. On ne lira pas sans profit, ni surtout sans curiosité, les pages suivantes écrites, ne l'oublions pas, par un sincère romantique, désireux de dissiper un malentendu, et extraites de la préface de Bertram ou le château de Saint- Aldobrand , tragédie en cinq actes, traduite librement de l'anglais du Rév. R.-C. Maturin, par MM. Taylor et Ch. Nodier, Paris, 1821.

Si le genre nouvellement nommé romantique n'était, comme on l'a dit, que l'effet naturel des modifications apportées dans la littérature et dans les arts par une nouvelle religion et des institutions nouvelles, il faudrait en reconnaître la nécessité, et c'est en vain qu'on lui opposerait des sarcasmes très spirituels, et même des raisonnements très spécieux: ce serait une puissance au-dessus de toutes les attaques ; et c'est ainsi que triompheront dans la postérité des jeux indécents de la parodie, des insultes grossières de la satire, les chefs-d'œuvre bizarres mais imposants de Shakespeare, de Schiller, de Goethe, de Dante surtout, le précurseur des siècles romantiques, et l'Homère des lettres chrétiennes. Malheureusement, on est tombé

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