Mercure du XIX" siècle, t. HI (1821), p
depuis peu clans une grossière erreur, en rapportant arbitrairement au genre romantique toutes les productions que le genre classique aurait désavouées ; de sorte que personne n'a pu abuser du privilège trop facile de violer les règles du goût, les convenances du style et les bienséances de la raison, sans gagner à cette faute heureuse le glorieux opprobre d'être classé parmi les romantiques sans distinction d'espèce. Des hommes très éclairés, mais qui poussent la complaisance pour les décisions du maître jusqu'à ne voir dans Shakespeare qu'un écrivain monstrueux, sur la foi de Voltaire qui n'était pas fâché de s'habiller quelquefois de ses lambeaux, et qui lui volait, tout en l'insultant, Sem/ramis et Zaïre; des critiques d'ailleurs judicieux, mais dont une prévention fondée sur cet arrêt irrécusable a dicté tous les arrêts, n'ont pu trouver contre la stupide ambition d'un poète déréglé, de terme de comparaison plus défavorable que l'hypex^bole sous laquelle était tombé le géant anglais, au moins dans nos salons et dans nos gazettes. On a dit : monstrueux comme Shakespeare, et ce fut longtemps la chose la plus désagréable qu'on pût dire aux jeunes auteurs qui débutaient par une extravagance, ou qui pis est par une sottise. Nous leur en faisons notre sincère compliment.
Le £ait est qu'il n'y a point de genre romantique en France, tant qu'il ne s'est pas élevé dans ce genre un talent qui nous en fasse comprendre la puissance, en appropriant les beautés de la langue poétique à une conception grande et forte, puisée dans nos institutions, dans nos croyances, dans nos mœurs, et affranchie du joug éternel des traditions grecques et romaines avec leurs fables usées et leur mythologie d'opéra. Nous ne parlons pas ici de M. de Chateaubriand, qui est, comme nous l'avons dit ailleurs, classique chez les classiques et chez les romantiques. M. Lemercier lui seul a cherché, sinon avec succès, du moins avec puissance, à naturaliser le génie romantique de la muse anglaise dans le drame ; et il y aurait sans doute réussi tôt ou tard, s'il avait transporté les tours classiques à'Affamemnon dans la langue romanti-
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que d'Orovèse et du Lévite. Ou croirait qu'il a été préoccupé de cette absurdité si injustement consacrée en France, que le style éminemment romantique est celui qui ne ressemble à rien. Au reste, les exemples ne manquent pas.
Le genre souvent ridicule et quelquefois révoltant qu'on appelle en France romantique, et pour lequel nous croyons n'avoir pas trouvé trop malheureusement l'épithètede/renétique, ne sera jamais un genre, puisqu'il suffit de sortir de tous les genres pour être classé dans celui-là.
... Cependant l'état de notre société fait très bien comprendre l'accueil qu'elle accorde aux folies sentimentales et aux exagérations passionnées. Les peuples vieillis ont besoin d'être stimulés par des nouveautés violentes. Il faut des commotions électriques à la paralysie, des horreurs poétiques à la sensibilité, et des exécutions à la populace.
D'ailleurs, tous les vrais romantiques tenaient beaucoup à ne pas être confondus avec les faiseurs de mélodrames ou de romans, où l'horrible et le dégoûtant s'étalaient naïvement ; et il est bon de le noter, à une époque où Victor Hugo n'avait pas encore écrit Han d'Islande. Nodier conclut ainsi sa préface :
On appelle, en France, cette poésie maladive la poésie romantique, mais à faux. MM. Schlegel ont introduit cette dénomination en Allemagne pour désigner la poésie chevaleresque du moyen âge ; prise en ce sens, l'expression est juste et Gœthe, le plus vrai des poètes de l'époque actuelle, est, sous ce rapport, bien plus romantique que lord Byron, dont le genre est frénétique, malgré le génie de l'auteur. Il s'entend qu'on ne peut pas même décorer du nom de poésie maladive et frénétique les misérables rapsodies qui courent le monde sous le nom de romantisme. La médiocrité est partout médiocre, qu'elle veuille paraître classique, romantique ou maladive et frénétique ; elle n'est jamais ce qu'elle désirerait être.
C'est cette même thèse moyenne, cette opinion justemilieu, que soutiennent les Lettres champenoises, dans un article écrit à propos des Tablettes romantiques.
L'épithète de romantique, appliquée à cette nouvelle collection de prose et de poésies, a dû être nécessairement un appât pour les uns, un sujet de moquerie pour les autres, un motif de curiosité pour tous ; voilà ce qui explique d'abord la vogue de ce recueil, et pourquoi on le trouve partout, depuis le pupitre des hommes de lettres jusque sur la toilette des jolies femmes ;mais ce qui consolide son succès en le justifiant, c'est l'heureuse variété le charme et l'intérêt des pièces rares ou inédites qui composent ce bouquet littéraire.
Tout dans ce siècle est devenu matière à discussion : les crimes, les vertus, le mauvais, le beau, la littérature, comme la politique et la religion, a eu ses fanatiques. Pour réussir à s'entendre plus difficilement, on a inventé une dénomination nouvelle, un genre nouveau, le genre romantique. On l'a opposé au classique; mais oubliant qu'il n'y a que deux sortes de littératures, la bonne et la mauvaise, chaque parti a, de son côté, appliqué ces épithètes au genre qu'il défendait et à celui qu'il blâmait ; et, comme il arrive toujours dans les discussions humaines, plus on s'est disputé, moins on s'est compris.
L'éditeur de ce recueil est resté neutre dans cette grande question:il a entendu direquele genreromantique n'existe pas ; il a rassemblé les pièces qu'on va lire ; il a entendu affirmer que le genre romantique est le genre détestable, il a voulu mettre le public en état déjuger. Les fragments divers que renferme ce livre, tant envers qu'en prose, ont presque tous les caractères que les critiques désintéressés semblent assigner à la littérature romantique. L'éditeur pense que ce qui est beau^ fût-il romantique, finit toujours par devenir classique ; il voit qu'il n'y a qu'un beau, comme il n'y a qu'une vertu, qu'une morale, qu'une religion.
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Neutre au milieu des débats littéraires, l'éditeur a cru encore devoir rester neutre au milieu des genres politiques; son livre réunit les noms que les partis divisent encore(l).
Nodier reprend, plus tard, sa tlièse sur les rapports de la société et des lettres, dans un article consacré aux Œuvres de Millevoye.
La France littéraire, telle que je la comprends, jusqu'à la Révolution, était exclusivement classique, et ne pouvait pas être autre chose, parce qu'il n'est pas de la nature des pays gouvernés par des systèmes fixes et des lois héréditaires de porter, si je puis m'exprimer ainsi, des inspirations originales et une littérature indépendante. Dans cette forme de gouvernement, il n'est pas vrai de dire que les libertés de l'homme soient détruites ; mais elles se sont converties, dans les travaux de son esprit comme dans les institutions, en habitudes régulières et faciles qui le gênent si peu, que leur joug lui-même est devenu un de ses plaisirs, et qu'il n'éprouve dans la délivrance que les révolutions imposent à sa nonchalante sécurité, d'autre sentiment que l'idée qu'il a perdu quelque chose. C'était une espèce de chaîne, mais une chaîne à laquelle il était accoutumé comme à la vie. Maintenant la société, émancipée de toutes les servitudes, s'épouvante des devoirs qui ont contribué à son bonheur, des règles qui ont contribué à sa gloire, et je m'étonne que des libéraux de beaucoup d'esprit croient être conséquents en restant attachés à des théories classiques, théories qui ne seront mises en pratique par personne avant qu'il soit un siècle, si la société actuelle conserve ses acquisitions. Cette action réciproque des institutions sur les littératures est à peu près la chose la mieux prouvée qui ait jamais été débattue en histoire expérimentale. Quant aux royalistes romantiques, je les
1. Lettres champenoises, tome XI (1822), p. 171 (à propos des Tublettes romantiques).
trouve fort conséquents, parce que je suppose qu'ils aiment la liberté, qui se concilie fort bien avec un gouvernement monarchique appuyé sur les intérêts nationaux, et qui ne se concilie peut-être qu'avec lui.
... (Pas de poésie, à la veille de la Révolution). Elle n'exhalait pas les chants lamentables du prophète sur la ruine de Jérusalem et la captivité de ses tribus; elle soupirait de fades rimes sur la lyre énervée des plus lâches sybarites, dans les petites maisons des grands et dans les boudoirs des courtisanes. La tempête surprit tout le monde au milieu d'une fête, et l'improvisateur insensé qui cherchait le trait d'un madrigal ou la sale équivoque d'un couplet obscène, fut tout surpris d'achever sa période en face de la Révolution et de la mort. A. Chénier que la nature ou la société avaient fait mélancolique, fut le seul poète de ce temps dont l'âme tendre parût s'associer à l'immense tristesse de la société en deuil. Les critiques qui rapportent à l'époque de ses délicieuses compositions l'invasion de la muse romantique en France, ne font guère que commenter ses dernières paroles : « Il y avait une muse là. » Elle naissait en effet au pied de cet échafaud qui établissait un si vaste intervalle entre l'avenir et le passé. Les années se suivirent alors chargées de méditations sérieuses et de sombres sollicitudes.. . (1) »
Nodier n'est pas le seul qui fasse ces fines distinctions et qui soutienne cette opinion. Un autre rédacteur des Annales, qui ne signe point, écrit :
Romantique ! A ce mot les figures classiques se rembrunissent, les grammairiens s'épouvantent, l'arrière-ban littéraire jette les hauts cris, en invoquant tour à tour les dieux de la fable, la vénérable antiquité, et le grand siècle de Louis XIV ; enfin, une foule d'écrivains médiocres, débris obscurs du siècle précédent, fière d'une sèche et
1. Annales de la littérature et des arts. Tome X (1823), p. 321.
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froide correction académique, qui n'est plus à elle seule un mérite aujourd'hui, se lève et réclame, de par Aristote, la condamnation de ces ouvrages pleins de vie, marqués au coin d'une originalité frappante, qui sont venus donner à la littérature de notre époque une physionomie si remarquable.
D'un autre côté, cependant, il est bon de l'observer, à ce nom de romantique, bien des gens du monde, toujours séduits par l'appât de la nouveauté, applaudissent souvent à outrance et sans discernement ; des faiseurs de mélodrames, des romanciers spéculateurs ou auteurs d'une célébrité passagère, profitent de cette légèreté de jugement et de cette déplorable facilité à tout confondre ; ils offrent sans pudeur, dans leurs barbares productions, la charge de nos meilleurs écrivains modernes, et on les admire!.. Le premier engouement passé, il est probable que les gens du monde, laissés à eux-mêmes, se vengeraient bientôt de ces tromperies ridicules par le mépris ; mais ce qui aggrave le mal et pourrait contribuer peu à peu à fausser le goût, c'est que des journalistes ne rougissent pas de se faire les compères de ces charlatans écrivassiers.
En résumé, dans cette grande lutte entre le classique et le romantique, il me semble que la médiocrité joue deux rôles à la fois. Dans un cas, soit envie, conscience d'elle-même ou préjugé, elle conteste, persécute et cherche à entraver les succès les mieux mérités; dans l'autre, soit cupidité, soit désir d'une vaine renommée, elle parodie au sérieux, fait des dupes, trouve des complices, et nuit par là pour un temps à ceux qu'elle a voulu se donner les airs d'imiter. Ainsi la littérature romantique, comme une moisson verdoyante et de bel espoir, n'a pas seulement pour ennemie tous les vermisseaux rongeurs, mais encore les mauvaises herbes qui croissent dans son propre sein (1).
1. Annales de la liltérature et des arls. Tome X, 1823, p. 1. (A propos des Tablettes romantiques).