LA PRESSE LITTÉR,\I8E
Mais voici venir la Muse française, où les définitions sont à la fois plus vives, plus précises. Dans un article célèbre, souvent cité, et qui ne le sera jamais assez parce que le fond même du débat y est touché, Em. Deschamps propose de substituer à classiques et à romantiques, les mots prosaïques et poétiques.
Les classiques consultent peu leur jugement, jamais leur cœur, et ils ont toujours deux mille volumes entre eux et l'ouvrage qui vient de paraître. Leur vue y arrive fatiguée, brouillée, émoussée, et presque incapable de distinguer autre chose que du noir et du blanc.
Je vous assure que plus je réfléchis sur ma classification en prosaïques et poétiques, plus je la trouve nette et significative... «Mais, nous dit-on, n'y a-t-il point parmi les rangs des romantiques, des gens aidées extravagantes, à imagination déréglée, dont les compositions ne ressemblent à rien... ? » Qui vous dit le contraire ? J'ai déjà proposé aux classiques de leur abandonner tous nos fous, s'ils voulaient à leur tour nous abandonner leurs imbéciles. De celte manière, il ne restera plus dans les deux camps que des forces réelles et des troupes effectives, et vous compterez. Voyez comme cela simplifie la question. De notre côté, parmi les écrivains de toutes les nations qu'on a tour à tour traités de romantiques depuis vingt ans, nous présenterons M. de Chateaubriand, lord Byron, M"9 de Staël, Schiller, Monti, M. de Maistre, (îœthe, T. Moore, W.Scott, l'abbé de Lamennais, etc. etc.; il ne nous appartient pas de citer des noms plus jeunes après ces grands noms. De l'autre côté, en choisissant dans la même époque, on verra figurer MM... Je laisse les noms en blanc ;que les classiques les remplissent eux-mêmes;je ne peux pas mieux dire. Ensuite, l'Europe ou un enfant décidera (1).
l. Muse française, t. II (I82i), p. 293. (Article intitulé : La guerre en temps de paix. Ourika. L'Académie), Cf. Tome II>
sous LA RESTAURATION
On a vu les classiques reprocher aux romantiques de ne point traiter les grands genres ; les romantiques, à leur tour, dans un article signé É. Deschamps, demandent que l'on renonce aux genres classiques :
Il n'y a plus de gloire possible que dans les genres où n'ont point brillé nos poètes classiques. On doit s'écarter de leur chemin autant par respect que par prudence, et certes ce n'est point en cherchant à les imiter qu'on parviendra jamais à les égaler. Un champ immense reste encore à moissonner pour la génération nouvelle, c'est le poème proprement dit, depuis l'épopée homérique jusqu'à la ballade écossaise... (1).
Alexandre Guiraud, dans un long article (de trente pages) intitulé Nos Doctrines a développé cette théorie de l'abandon des vieux genres, et soutenu par des raisons historiques et sociales la nécessité de la poésie individuelle. Après une distinction entre la rerj^e a7j.so/ue, qui ejSt celle de l'épopée et du drame, — et la vérité relative, celle de la littérature personnelle, il nomme, comme les ancêtres de ce nouveau genre, J.-J. Rousseau, Bernardin de Saint- Pierre, Chateaubriand; et continue en ces termes :
Mais... ces ouvrages tout admirables qu'ils sont doivent être laissés à part, comme portant une physionomie qui leur est propre, et ne peuvent servir à aucune imitation. On n'est vrai, dans ce genre, que d'après soi-même; si on n'est soi, on n'est plus rien que fausseté et afFectation ; et de là tant de révélations ridicules et trompeuses d'une nature qu'on s'est faite d'après celle d'autrui,et qui ne porte
p. 327, l'article sur Byron, où Victor Hugo proteste (assez lourdement, il faut en convenir) contre l'existence réelle des deux écoles classique et romantique. Voir plus loin, p. 252. 1. Muse française, tome I (1823), n« 5.
l'empreinte d'aucun type. Prenons donc ces compositions modernes chacune à part, et n'en faisons ni un genre ni une école ; car tout est particulier en elles, dans leur forme comme dans leur mérite.
N'allons pas surtout leur chercher des modèles chez les anciens ; elles n'en ont point, comme elles ne sont point destinées à en servir elles-mêmes. Les longs malheurs des peuples d'Occident, tant de fois saccagés par toutes sortes de vainqueurs, la religion nouvelle du Christ qui transportait dans l'âme une partie du culte que les anciens rendaient à la divinité, tout cela a concouru largement à donner à cette littérature d'inspiration et non de souvenir, ce caractère intime et individuel dont il n'y a aucune trace dans la littérature classique.
... Or, ce monde nouveau, régénéré par un baptême de sang, est maintenant encore dans sa jeunesse; et comme l'énergie des premiers temps a fortement empreint de couleurs poétiques nos deux plus belles productions, la Genèse et VIliade, nous ne doutons point que notre littérature ne se ressente aussi poétiquement de cette vie variable qui anime notre société. Celle-ci est devenue plus vraie, la littérature le sera aussi : il est entré violemment du sérieux dans les esprits ; elle sera sérieuse. Nos pensées ont été fortement refoulées en nous-mêmes; elle sera plus intime ; elle nous révélera des secrètes parties du cœur que lui auront découvertes ses grandes secousses ; elle exprimera les sentiments, les passions qui l'auront déchiré ; elle nous donnera enfin de la poésie, car le malheur est de toutes les inspirations poétiques la plus féconde.
... Lorsque les événements font rentrer la vie dans le cœur, lorsque la patrie, la famille, le moi, sont menacés, tous les sentiments énergiques se réveillent. De vaines argumentations ne sont plus de saison. On agit parce qu'on sent; on exprime, non ce qu'on a analysé, mais ce qu'on éprouve ; il y a enfin un mouvement naturel qui décide tout, et l'expression littéraire de tout cela est la poésie.
... Les plus brillants essais en ce genre annoncent une
SOLS I.A nUSTAURATION
gloire nouvelle à la France, qui a déjà passé par toutes les gloires; et si de malheureux préjugés scolastiques ou politiques ne venaient entraver l'impulsion donnée à notre jeune littérature, on aurait droit de tout espérer du noble essor qu'elle a pris. Mais la religion que l'on peut appeler, je crois, \a poésie du cœur, et qui, donne les plus belles inspirations, comme l'ont prouvé, à trois mille ans de distance, Homère et Chateaubriand, est en butte aux soupçonset aux attaques de beaucoup d'esprits ombrageux qui ne veulent voir en elle que l'alliée du pouvoir, tandis qu'elle en est la source. Les hommes qui professent de tels principes, s'arment de nouveau, contre un danger illusoire, de la philosophie duxviii« siècle, et veulent ramener avec elle l'esprit d'analyse et de raisonnement, si funeste à toutes les inspirations; de là vient que la poésie semble plus généralement hostile au parti qui la range parmi les auxiliaires d'une autorité menaçante, et qui s'efFraie de tous les cultes, même de celui de l'âme.
D'un autre côté, tous ceux qui prétendent se déclarer les conservateurs des vrais principes littéraires et sociaux, et qui, tout entiers aux idées positives, font un mélange adultère d'irréligion et de monarchie, traitent la poésie d'innovation et la proscrivent comme telle. La lutte n'est donc pas engagée entièrement à son sujet entre deux partis politiques ; elle existe entre ceux qui veulent croire aussi à leur cœur, et ceux qui, ne croyant qu'à leur raison ou à leur mémoire, ne se fient qu'aux routes déjà tracées, dans le domaine de l'imagination; on pourrait même dire entre le XVIII® et le xix° siècle. Mais les hommes du premier sont encore à la tête de toutes les écoles ; et comme lorsque le christianisme s'introduisità Rome, on redoubla d'encens et de prières aux pieds des dieux longtemps oubliés, les pédants de collège sont doublement païens depuis que leur mythologie est menacée et qu'on se permet de puiser ses inspirations ailleurs que dans leurs livres. Dégradateurs précoces de cette jeunesse quileur est confiée et qui est aujourd'hui avide de savoir, comme celle qui l'a précédée l'était de plaisirs, ils lui rendent suspectes toutes
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ses émotions et armsat d'un bouclier critique ces jeunes âmes qu'ils devraient offrir de toute leur ingénuité aux douces impressions des arts. Aussi est-ce un spectacle bien douloureux de voir ces philosophes imberbes poursuivre du scalpel toutes les productions desarts comme les belles illusions de leur âge, et abandonner ce que la nature leur a si inutilement départi, la faculté de sentir, pour se jeter après ce qui est refusé à leur inexpérience, le droit de raisonner et de juger...
... Tout devient solennel maintenant dans les lettres, et la plus grande utilité politique et morale pouvait résulter d'une telle association. Qu'on songe bien que ce n'est plus le moment d'enfermer la doctrine dans les écoles et dans les salons: dans un gouvernement où toute la nation est appelée à participer aux droits de conseil et d'administration, tous les enseignements doivent être publics, et celui des lettres surtout, parce que si la société agit d'abord sur elles, elles réagissent à leur tour avec une influence au moins égale sur la société, et que les principes de vie et de propriété sont les mêmes pour toutes deux (1) .
Alex. Guiraud protestera lui aussi, comme Gh. Nodier , contre les excès qui compromettent le romantisme :
Nous sommes placés dans une malheureuse position ; quelques esprits sages, mais trop timides, effrayés à juste titre des écarts désordonnés du Pégase romantique, voudraient mettre le poète à pied, oubliant qu'il est des hauteurs qu'on ne saurait gravir ainsi. Dans les rangs opposés, au contraire, quelques fanatiques auxquels on permet des ailes, en abusent aussitôt pour s'égarer dans les ragions les plus étranges, ignorant de leur côté que les parties les plus nébuleuses sont aussi les plus froides. Il est difficile de garder un juste milieu entre ces deux excès, avec d'autant plus de raison qu'on ne vous permet pas de marcher
l.Mnse française, tome 11(1824), n° 7.
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entre les deux camps, et que là on fait feu sur vous de toutes parts (1).
Si l'on en excepte Hugo, lequel loin de s'assagir allait s'abandonner de plus en plus à sa fantaisie, et qui devait être plus hardi et plus paradoxal dans sa préface de Cromwell que dans ses articles de la Muse, — les romantiques se défendaient de tout mépris pour la littérature classique, et disaient volontiers, de Racine et de Shakespeare : « Ce sont deux puissants dieux.. . » Ils se réclament avant tout du nom légitime de novateurs. Ils disent que la poésie classique n'est plus d'accord avec les besoins du siècle, et ils cherchent, du romantisme, une définition relative et sociale. Cette recherche les rapproche beaucoup du groupe doctrinaire dont nous allons étudier bientôt les jugements. Il y a donc, parmi les romantiques, une sorte de centre-droit tout voisin du centre-gauche doctrinaire.
On affecte de croire que les novateurs qui voudraient une plus naïve peinture des hommes et des passions, méprisent les admirables imitations grecques ou latines qui nous ont été laissées par les écrivains du siècle de Corneille. On répète assez vulgairement qu'on ne peut, selon la dénomination des partis, être à la fois Libéral et Romantique. Il nous semble que ce double caractère pourrait appartenir, en 1825, à qui marcherait avec les deux idées de son siècle ; à cette condition toutefois, que par Romantique on n'entendra jamais un allié de ces écrivains qui repoussent toute opposition généreuse, un admirateur de ces dithyrambes composés sous l'inspiration de la police ; et par Libéral l'adoption de cette fatuité scolastique qui ne trouve rien de bon de l'autre côté du Rhin, et qui proclame encore l'immobilité de la scène, au nom