‹ La presse littéraire sous la Restauration, 1815-1830Chapitre 95 sur 182 · Mercure du XIX' siècle, tome XXVII (1829), p · texte numérisé non relu

Mercure du XIX' siècle, tome XXVII (1829), p

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des Tablettes, du Globe et de la Revue française occupent une situation de juste milieu. Mais chez eux, tout sera raisonné et raisonnable ; chez eux, le sens historique et relatif remplacera soit le respect de la tradition, soit le désir de la nouveauté, soit les besoins de l'imagination. Les doctrinaires, replacés à leur date, nous étonneront par la clairvoyance de leurs jugements, par le sang-froid qu'ils ont su conserver au plus fort de la querelle. Si j'en cherche le motif, il me semble le découvrir dans ce fait bien simple, que seuls ils ne sont pas des orfèvres ; ils sont critiques, rien que cela et tout cela. Sans doute, Gh. Loyson a fait des vers, comme plus tard Sainte-Beuve ; mais s'il eût vécu, il eût, comme Sainte-Beuve, abandonné la poésie pour la critique. Ni Guizot, ni Rémusat, ni Magnin, ni Dubois, n'ont écrit d'odes ou de drames, — car je ne mets pas au rang des œuvres dramatiques VAbélard de Rémusat.

Voyez comme les Lettres champenoises indiquent bien la position de ce parti.

Si j'osais hasarder une comparaison, je dirais que les classiques sont les ultras de la littérature : appuyés sur leurs vieilles traditions, ils craindraient de faire un pas hors du terrain de l'antiquité. Ils ont une conscience littéraire qui ne leur permet pas de transig-er avec les principes... De leur côté, les romantiques sont les libéraux de la littérature. x\bandonnés sans frein et sans règle au dévergondage de leur imagination, ils renversent toutes les bornes, se précipitent dans les exagérations, et finissent trop souvent par arriver à l'absurde. Il serait à désirer qu'un parti conciliateur s'établît entre eux... Ce parti s'appellerait le parti ministériel, et ce serait, sans contredit, la première fois qu'il aurait eu raison (1).

1. Lettres champenoises. Tome I (1820), p. 149 (à propos de la Marie Stuart de Lebrun).

Cette position intermédiaire est très nettement indiquée encore dans le passage suivant :

Un jour, quelqu'un s'est avisé de dire : — « De quoi « vous embarrassez-vous ? Si Aristote est une autorité, « Shakespeare en est une autre : ce sont deux puissants *^ dieux. Si Shakespeare n'a pas fait de poétique, il a laissé « des modèles pour en faire une, et nous la ferons. On « nous cite Homère, Sophocle, Virgile ; nous citerons « Shakespeare, Milton, le Dante ; comme ceux-là se sont « appelés auteurs c/asstyues, ceux-ci s'appelleront auteurs « romantiques ; ainsi, il y en aura pour tout le monde, et « ce ne sera pas faute d'un nom de famille, que nous « nous laisserons traiter de bâtards, » Aussitôt les choses ont changé de face... Sur leurs pas est accouru le peuple des esprits dociles, incapables de se révolter avant qu'on leur ait donné un chef, tant, comme on l'a dit, ils ont peur de manquer de maîtres. On n'avait eu jusqu'alors qu'une cause à défendre, et tout languissait ; on a levé une bannière, tout s'est enflammé.

Pour quel genre de romantique combat donc Ghrysostome ? pour celui qu'il appelle poésie des vivants, par opposition à la poésie classique qu'il appelle poésie des morts ; pour le genre qui repose sur l'esprit, les sentiments, les idées nées des mœurs, de la civihsation, des destinées de l'Europe moderne. Ce qu'il veut, c'est l'originalité, la nationalité de la poésie... « Parmi les poètes modernes adonnés au genre classique, dit-il, les meilleurs sont ceux dont les ouvrages ont conservé une plus forte nuance de romantique », c'est-à-dire ceux qu'ont inspirés les mœurs, les sentiments, les idées de leur temps. Le grand poète sera de tous le moins capable d'y échapper (1)...

1. Archives philosophiques, politiques et littéraires (1817). Tome III, p. 17. Article écrit à propos de la Lettre de Chrysostome, par G. Berchet, publiée à Milan en 1816, (Cf. Borgese. Storia délia critica romantica, Naples, 1905, p. 76.)

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Mais le mélange des doctrines y.viii® siècle et de l'esprit nouveau va se montrer clairement pour la première fois dans les Tablettes Universelles.Uidée de progrès, l'idée d'évolution tout ensemble sociale, politique et littéraire, est ici présentée sous la forme d'un raisonnement.

Un assez grand nombre de personnes parmi celles qui soutiennent avec le plus de courage et de talent les doctrines générales de la politique moderne, se tient à l'arrière-garde du perfectionnement dans les arts ; elles veut lent prouver apparemment qu'il y a, à la fois, dans l'espride l'homme un besoin d'innover et de conserver. Nous ne pensons point qu'elles puissent parvenir à prouver que tous les mouvements d'un siècle ne s'enchaînent pas entre eux ; que la littérature et la société sont indépendantes dans leur marche ; et que cette littérature qui fut si belle parmi nous au xvif siècle, doive se pétrifier au XIX®, quand cet âge repousse les institutions sociales d'une autre époque. Ce serait déclarer que la seule chose qui ne puisse changer sur la terre, c'est la poétique d'Aristote ; ou, pour comparer l'esprit au corps, vouloir avancer du pied gauche et rester immobile de l'autre pied.

Cette disposition au statu quo des systèmes dramatique,lyrique, épique, a jeté beaucoup de jeunes talents dans les idées de l'Aristocratie, où une indulgence naturelle accueille, comme on sait, toutes les fictions. Les journaux de l'opposition, s'ils descendent des hauteurs de la vérité à parler poésie, traitent la Muse nouvelle à peu près comme la Quotidienne traite la liberté ; et peut-être, si nous en exceptons ce recueil (Les Tablettes), le besoin d'une autre vie dans l'art des Tyrtée et des Lucain, n'est pas représenté dans les écrits inspirés par la liberté. Nous connaissons des philosophes qui ont, à cet égard, une intolérance très peu philosophique, et qui excommunieraient volontiers les doctrines de cette école qu'ils ont appelée romantique, aG.a d'essayer de cacher sous un nom que

personne ne comprend bien nettement, la seule poésie qui soit en harmonie avec nos croyances, nos institutions et nos malheurs.

Au reste, cette révolution d'idées s'accomplit en dépit de leur résistance et même de leurs railleries. Que faut-il pour en appuyer la théorie victorieuse?un bon ouvrage... Il ne manque peut-être aux romantiques qu'un bon poème comme aux idées constitutionnelles que des succès matériels et durables (1).

Mais il y a mieux ; et nous n'avons pas à forcer les textes, nous n'avons qu'à les citer pour prouver que l'école doctrinaire voit dans le romantisme la conséquence nécessaire du progrès entendu à la façon du xvm« siècle et de l'Encyclopédie. Nous lisons dans un article signé L. V. (Louis Vitet), sur l'Indépendance en matière de goût :

Voici bientôt quarante ans qu'une grande révolution est venue nous apporter presque toutes les libertés que nous réclamions. Notre ordre social et nos moeurs ont été rajeunis, l'industrie et la pensée affranchies, le gouvernement mitigé ; en un mot, les philosophes ont gagné leur procès : mais la cause qu'ils avaient oublié d'instruire est encore en suspens, les parties sont encore en présence, et le jugement se fait attendre. A la vérité l'issue n'est pas douteuse, chaque jour la réforme littéraire voit grossir les rangs de ses partisans ; mais son triomphe n'est pas encore consacré, le goût en France attend son 14 juillet.

Pour préparer cette nouvelle révolution, de nouveaux encyclopédistes se sont élevés : on les appelle romantiques. Héritiers non des doctrines mais du rôle de leurs devanciers, ils plaident pour cette indépendance trop long-

1. Tablettes Universelles, 46« livraison (18 oct. 1823), article de Rabbe, sur Lamartine.

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temps négligée, et qui pourtant est le complément nécessaire de la liberté individuelle, l'indépendance en matière de goût. Leur tâche se borne à réclamer pour tout Français doué de raison et de sentiment le droit de s'amuser de ce qui lui fait plaisir, de s'émouvoir de ce qui l'émeut, d'admirer ce qui lui semble admirable, lors même qu'en vertu des principes bien et dûment consacrés on pourrait lui prouver qu'il ne doit ni admirer, ni s'émouvoir, ni s'amuser.

Tel est le romantisme pour ceux qui le comprennent dans son acception la plus large et la plus générale, ou pour mieux dire, d'une manière philosophique. C'est, en deux mots, le protestantisme dans les lettres et les arts (I).

Aussi les doctrinaires ont- ils à cœur de dissiper le malentendu qui divise les libéraux, héritiers des idées politiques du xvni^ siècle, et les romantiques, partisans de la liberté littéraire. Ils font appel à la discussion intelligente et loyale. Ce qui suit est la conclusion d'un article sur VEpitre aux Muses de Viennet :

... Il serait temps, ce semble, qu'on voulût bien poser les questions, et consentir à se comprendre, du moins à discuter, au lieu de se jeter à la tête des travers et des ridicules imaginaires. Une telle confusion ne profite qu'aux préjugés de tout genre et à la médiocrité. La vérité au contraire et le véritable talent auraient tout à gagner à une discussion solide et franche. D'un côté se présenteraient dans la lice ceux qui soutiennent l'infaillibilité des principes imputés à Aristote, la généralité absolue des règles ou plutôt des conventions de notre scène, et qui s'efforcent de prouver que dans ce monde, théâtre éternel de transitions, de rénovations, de mouvements progressifs ou

1. Globe, 2 avril 1825; — rapprochez un article signé M. D, (Sismondi) sur le Romantisme considéré historiquement, P'' octobre 1825.

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rétrogrades, la littérature seule, immuable et imperfectible, a, du premier effort, atteint l'extrémité de la carrière, que dis-je ? l'a parcourue dans tous les sens. De l'autre, on entendrait ceux qui, en accordant que ces règles ont pu être, à certaines époques, les auxiliaires utilesde la poésie, parce qu'elles répondaient au tour des esprits et des imaginations d'alors, veulent en épargner l'application exclusive aux temps, aux mœurs, aux besoins présents, et réclament d'autres formes pour d'autres sujets, d'autres effets pour d'autres imaginations, d'autres peintures de moeurs pour des mœurs différentes, en un mot d'autres habitudes littéraires pour d'autres habitudes politiques et intellectuelles. Qu'on nous permette de ne pas douter de quel côté resterait la victoire : mais enfin, ce qui est visible pour tous, le public ne serait plus trompé et pourrait choisir; il y aurait discussion, débat dans la théorie ; tandis que, dans la critique positive, il y aurait accord pour admirer les écrivains de talent, accord pour siffler les méchants écrivains, les écrivains surtout qui voudraient profiter du besoin d'innovation qu'il y a au fond de tous les esprits, pour acquérir une sorte de renommée, en les exploitant, sans les satisfaire, aux dépens de la langue et du bon sens (1).

Cette critique équitable, qui défend le romantisme dans son principe libéral, nous la retrouvons dans tous les articles du Globe. Parmi les plus intéressants, je signalerai celui qui porte pour titre : Du Romantique, signé 0. (Duvergier de Hauranne), et qu'il faudrait citer tout entier. En voici le passage essentiel :

Assujettir à des formes immuables et constantes l'expression des sociétés diverses et variables serait à leurs yeux (aux romantiques) le comble de l'absurdité ; autant vaudrait n'avoir qu'une langue et qu'un code pour toute

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