Globe, 15 oct
l'expérience Sentez donc pour être vrais ; soyez hommes avant d'être poètes. »
(Etudes qui équivalent à la réalité ; lire l'historien et le savant plutôt que le poète.)
Ces idées ne semblent pas présentes à l'esprit de tous ceux qui font l'espoir des muses françaises ; ils sont en général trop littérateurs, c'est-à-dire trop étrangers au monde réel. Presque tous copient, et les plus hardis se bornent à chercher de nouveaux modèles, en substituant une école à une autre, et l'Allemagne à la France. Le temps presse de les rappeler tous à la vérité même ; cela semble étrange à dire ; mais, comme la raison, la poésie sort des faits. La connaissance de la nature, de la vie, de soimême, voilà lasource de la véritable inspiration et del'imitation originale (l).
Le Globe reste donc avant tout curieux et tolérant, en face des polémiques quotidiennes. Aussi un de ses correspondants étrangers lui envoie-t-il un bouquet de définitions du romantisme, qu'on ne lira pas sans curiosité.
J'ai lu avec beaucoup d'intérêt vos réflexions sur le j'Omantisme insérées au numéro du Globe du l^'' octobre. Je vois avec plaisir que vous vous engagez dans une route qui peutaboutirà dissiper les nuagesqui recouvrent cette question importante. En effet, avant de débattre, comme on le fait aujourd'hui, avec tant d'aigreur, le point de savoir à quelle littérature tel ouvrage appartient, il faut commencer par fixer en quoi consiste la nature intérieure de ces deux genres de littérature. Afin d'éclairer les débats, et d'exciter à la méditation, je crois devoir vous envoyer quelques définitions, dont une au moins est à peu près inconnue à Paris.
!• — Kant, dans ses Considérations sur le beau, sem-
1. G/oie, 22 janvier 1825 {Del'état de la poésie française. Critiques et Études, I. 219).
sous LA RESTAURATION 241
ble admettre qu'il existe un genre spécial de poésie dont les éléments se trouvent plutôt en nous que hors de nous, plutôt dans le monde subjectif qn^ohjectif.Ce genre consiste à introduire dans la poésie une foule d'idées et d'impressions empruntées aux profondeurs de l'âme. Pour parler plus clairement, suivant cette vue, la poésie romantique serait plus la poésie des impressions de l'âme que la poésie des images.
II. — Shelling, en Allemagne, philosophe non moins original que Kant, a pensé comme le théologien Michae- Liz, que le genre romantique était une poésie religieuse. Il a voulu démontrer sa thèse en disant que chez les poètes de ce genre, l'amour est toujours accompagné d'une teinte pieuse, tandis que chez les anciens cette passion est toujours profane.
III. — En Angleterre, Hazlitt a prétendu que le genre classique, ou pour mieux dire notre goût pour ce genre, vient de l'éducation de collège. Dans nos classes en effet, nous vivons dans l'antiquité ; ce n'est qu'au sortir du collège que nous entrons dans l'ère chrétienne. Il assure que, des poètes romantiques de son pays, aucun n'a reçu une instruction universitaire. Bien avant lui, le philosophe Reid avait eu la même idée.
IV. — M. Jeffries, dans la Revue d Edimbourg^ a prétendu que le classique est un genre de poésie où les images sont belles par elles-mêmes et en elles-mêmes, tandis que dans le genre romantique elles ne sont belles que par les idées qu'on y attache et qui les entourent. Une colonne corinthienne isolée est belle régulièrement et en ellemême ; une ruine féodale n'est belle que par les idées et les contrastes qu'elle suscite. En un mot, cette école émet ce principe : « Le genre romantique a besoin de souvenirs, le genre classique peut s'en passer. »
V. — Depuis longtemps Winckelmann avait cru que les statues antiques ont été créées par un genre d'impressions poétiques totalement différentes de celles qui sont répandues aujourd'hui. Marchant sur ses traces, l'anglais Tur- NER a pensé que le genre classique est celui où il est tou-
jours possible d'exprimer en tableau ou en statue ce qu'on veut dire, au lieu que cette représentation physique n'est jamais possible dans le genre opposé. Ainsi, le romantique n'a pas de forme matérielle; le classique en peut toujours recevoir une.
VI. — Enfin, les sources historiques assignées au romantique sont nombreuses:
1" Le Christianisme et la Chevalerie (M"« de Staël, M. Schlegel); 2» Les idées de galanterie chevaleresque (le professeur Bulhe, sir Walter Scott) ; S" LHnfluence des Maures (le professeur Bouterweh); 4" Les coutumes saxonnes (sir James Mackintosh); Les coutumes normandes (M. Goleridge) ;5° L'influence de la conquête en général (M. de Sismondi); 6" L'influence des idées religieuses de la Réforme (Villers).
Voilà le premier résultat de quelques recherches sur ces deux genres...
Un Allemand (1).
Nous aurons encore à citer plus loin un grand nombre d'articles du Globe; bornons-nous donc à ces fragments suffisamment caractéristiques d'une doctrine ferme et tolérante, fondée sur la raison et sur l'histoire.
La Revue française soutient cette même doctrine, laquelle est résumée de la façon la plus logique et la plus fine dans V Introduction, écrite par Gh. de Rémusat, et publiée dans le premier numéro, janvier 1828 (2). Rémusat soulieut que la liberté politique et sociale a pour conséquence nécessaire le renouvellement des lettres et des arts, et doit contribuer à leur donner plus d'éclat. Je crois, pour une part, — et je me trompe peutêtre, — que c'est là un brillant sophisme. Mais ce qu'il faut admettre c'est que si la Révolution ne devait pas