DANS SON CADRE HISTORIQUE JUSQU'AU MILIEU DU XIX® SIÈCLE
Qu'est-ce qu’un journal, sinon le résultat de la curiosité naturelle de l’homme, du besoin, inné en lui, de savoir ce qui se passe en dehors du monde restreint où il évolue et qu'il connaît?
On a, de tout temps, aimé interroger les gens qui venaient de loin, ceux que leur vie errante faisait visiter les contrées inconnues et assister à des faits extraordinaires, On les questionnait sur les sujets les plus divers, sur ce qu'ils avaient vu, entendu, et le récit des événements, passant de bouche en bouche, revêtait souvent un aspect merveilleux qui n’avait plus, hélas! grand chose de commun avec la vérité originale.
Ce fut, pendant longtemps et jusqu’à la fin du moyen âge le seul moven d'information dont on put disposer.
Il était naturel, étant donné la constante évolution intellectuelle des individus, que ce moyen apparut bientôt comme insuffisant. II était également naturel que ce fut
dans le pays qui, au xv° siècle, était, et de loin, le plus
avancé dans cette. évolütion, l'Italie, que l’on cherchât tout d’abord à se créer des sources d'informations plus précises.
Les villes d'Italie étaient, en effet, dès cette époque, les centres de la vie intellectuelle et sociale du monde. Elles groupaient des élites de seigneurs et de bourgeois auxquels rien de ce qui touchait aux Arts et aux Lettres n'était indifférent.
Mais ces gens cultivés n’en étaient pas moins, le plus souvent, des hommes d’affaires et à l’élément curiosité pure vint bientôt s’ajouter un autre élément d’ordre plus pratique, l'élément intérêt. Etre au courant des nouvelles non seulement par simple plaisir, par besoin de savoir, mais aussi par intérêt, dans le sens le plus strict du mot. Savoir ce qui se passe pour savoir quelle ligne de conduite adopter; connaître les événements présents pour prévoir les événements futurs et prendre les précautions nécessaires, voilà aussi ce qui intéresse au plus haut point la haute classe italienne du xv° siècle.
C’est à l’union de ces deux facteurs également humains que le journal doit sa naissance et auxquels il devra, au cours des siècles, son développement continu:
Il se créa donc, en Italie, au xv° siècle, des marchands
de nouvelles et, comme la République de Venise était, à cette époque, en relations d’affaires avec la plupart des
pays du monde, ces « nouvellistes >» se trouvèrent particulièrement bien piacés pour récolter des informations précises sur tout ce qui se passait à l’extérieur. Ils inscrivirent ces renseignements sur des feuilles appelées « Avvisi » (avis) et les vendirent à tous ceux qu’elles pouvaient intéresser.
Cette industrie nouvelle prit rapidement de lextension
et, d'Italie, gagna tout d’abord l’Allemagne, dont les
banquiers étaient aussi actifs dans le commerce de l'argent que les Vénitiens dans le commerce maritime. Ces banquiers achetèrent d’abord les « Avis » de Venise mais trouvèrent bien vite que les nouvellistes du Saint-Empire étaient tout aussi capables de leur rendre les mêmes services. C’est ainsi que la « Zeitung » allemande fit bientôt concurrence à l’ « Avviso » italien. Certains banquiers d’Augsbourg, les Fugger, jugèrent même la chose si importante pour la bonne marche de leurs affaires qu’ils se créèrent un service de renseignements à eux.
Un véritable réseau d’informateurs, ancêtres des correspondants de journaux, s’organisa ainsi petit à petit. Les gens qui tenaient à être bien renseignés avaient des agents dans les principales villes d'Europe et certains de ceux-ci devinrent bientôt de véritables professionnels, possédant une clientèle à laquelle ils envoyaient régulièrement, moyennant finances, une relation des événements dont ils étaient les témoins.
L'apparition de la nouvelle imprimée, à la fin du xv siècle, devait permettre à ce système d’information un développement considérable. La nouvelle manuscrite, cependant, ne disparut pas immédiatement. Une certaine méfiance accueillit, en effet, la feuille imprimée aui se vendait meilleur marché et qui passa longtemps pour une marchandise de second ordre. Grâce à cette prévention la nouvelle manuscrite, tout en perdant progressivement de l'importance, put encore se maintenir aux côtés de la nouvelle imprimée pendant la plus grande partie du xvE siècle.
Cependant, à mesure que les imprimeries se multipliaient, les feuilles de nouvelles voyaient leur nombre augmenter dans d'énormes proportions. Les événements
politiques et militaires de l’époque leur fournissaient
d’ailleurs une inépuisable matière (1); dès qu’un imprimeur avait des renseignements précis sur l’un d’eux il faisait paraître une feuille consacrée à cet événement et la mettait en vente. Certains même se contentaient de traduire des feuilles imprimées en Fangues étrangères sur un sujet susceptible d’intéresser leurs compatriotes.
Ces feuilles, en tous cas, présentaient un caractère essentiellement occasionnel; l'événement faisait naître la nouvelle. C’est seulement vers la fin du xvr siècle et surtout au début du xvir® siècle que devait apparaître l'élément périodicité.
Celle-ci fut tout d’abord semestrielle avec les « Messrelationen », ou feuilles in-quarto de cent pages relatant les principaux événements du semestre, publiées à Cologne à partir de 1588; puis mensuelle avec les « Notizie Scritte >» qui parurent à Venise vers la même époque ct enfin hebdomadaire avec les premières « gazettes » (2) donnant des nouvelles de toutes sortes aui parurent simultanément en 1609 à Strasbourg, à Augsbourg et en Italie.
Le succès de ces gazettes fut considérable et il en naquit presque simultanément à Bâle (1610), à Vienne et Franc-
(1) En 1588, Lord Burleigh, premier ministre de la Reine Elizabeth, fit une innovation sensationnelle pour l’époque. Il fit imprimer une feuille relatant la tentative de débarquement des Espagnols avec la fameuse Armada et les événements qui suivirent; cette fewiie fut expédiée dans les différentes parties du royaume comme un véritable journal officiel. Le cas se reproduisit à plusieurs reprises, mais ces feuilles n’avaient, bien entendu, aucune périodicité ; elles portaient le titre de « English Mereurie ». Sept exemplaires de ces feuilles sont conservés au British Museum, mais divers travaux, relativement récents, tendent à démontrer que ce sont des faux (« The Newspaper Press », de James Grant, p. 10-15).
(2) Les feuilles vénitiennes eurent pendant longtemps l'interdiction de se faire imprimer afin d'empêcher leur diffusion. Elles étaient manuscrites et affichées dans un lieu publie, mais il fallait pour les lire
donner une pièce de monnaie appelée « gazetta ». C’est de Rà qu'est venu le mot « gazette » (« The Newspaper Press », de James Grant, p. 6).
fort (1615), à Hambourg et Berlin (1617), puis à Bruxelles, Anvers (1616), Amsterdam, etc...
D’Amsterdam la mode des gazettes passe rapidement en Angleterre. Certaines de celles-ci étaient cependant imprimées en anglais aux Pays-Bas et expédiées telles qu’elles. D’autres étaient traduites en anglais dès leur arrivée à Londres (1).
Le premier journal anglais apparut en 1622. Il s’appelait « Weekly News > (2) et était hebdomadaire. Il fut lancé par un journaliste du nom de Nathaniel Butter et eut un grand succès. C’était la première fois qu’un journal était régulièrement numéroté comme nos journaux d'aujourd'hui.
En France, vers la même époque (1611) était né le Mercure Français, périodique paraissant une fois par an et ce n’est qu’en 1631 que parut le premier journal hebdomadaire durable : la Gazette, fondée par Théophraste Renaudot, qui devait prendre, plus d’un siècle plus tard, en 1762, le nom de Gazette de France.
On peut dire de ce périodique qu’il fut effectivement le doyen des journaux français. Sa naissance fut d’ailleurs quasi-officielle, son auteur ayant pensé, peut-être avec
juste raison, que ce caractère était le meilleur gage de
(1) Le Café de Windsor, à Charing Cross, libellait ainsi sa publicité: « Le meilleur chocolat à 12 pence le quart et la traduction du Harlem Courant aussitôt son arrivée » (Numéro spécial du « Times », paru pour l'anniversaire de sa création en 1935).
(2) Parmi les diverses hypothèses envisagées pour expliquer l’origine du mot « News », la plus curieuse est certainement celle qui fait dériver ce mot des initiales des quatre points cardinaux: N.E.WS, évoquant ainsi l’idée de nouvelle venant de toutes les parties du monde. Il est malheureusement prouvé, qu’à l’origine, le mot « News » s’écrivait avec einq lettres: « Newes » et par conséquent ne pouvait être employé dans le sens prêté à un mot de quatre lettres. De plus, il est maintenant certain que ce mot a d’abord été employé en Allemagne avant d’être importé en Angleterre. On ne peut donc, par conséquent, chercher son origine dans la langue anglaise.
sécurité dont il put doter sa gazette. Richelieu la prit en quelque sorte sous sa protection, à charge pour Renaudot de suivre fidèlement les directives qui pourraient lui être données. Un privilège lui donna même le droit de faire paraître cette feuille « à perpétuité, et tant que les dites gazettes, nouvelles et autres impressions auront cours en
ce royaume; et ce exclusivement à tous autres ».
Il semble, à vrai dire, que ce caractère officiel ait fortement contribué à donner au journal de Renaudot une certaine monotonie. Les nouvelles de France et de l'étranger y étaient en effet relatées à la suite, d’une façon
assez sèche et sans aucun commentaire.
Quoi qu’il en soit, et malgré ses imperfections, la gazette de Renaudot eut un succès considérable en France
et à l’étranger où elle fit école. Elle devait, en France, servir de modèle à deux autres périodiques qui se créèrent à la fin du xvu siècle et qui eurent un succès équivalent: le Journal des Savants, en 1684, pour les nouvelles littéraires et scientifiques, et le Mercure Galant, en 1672, pour la chronique mondaine. (Il devait devenir, en 1714, le Mercure de France.)
Ces trois périodiques constituaient en France, à la fin du xvur siècle, l'essentiel de la presse autorisée et officielle. En dehors de ces organes qu’il protégeait par un monopole, le Gouvernement faisait la chasse à une multitude de petites feuilles clandestines, à allure de pamphlets, qui paraissaient irrégulièrement et dont le succès était d'autant plus grand que leur ton était plus violent.
Ces organes éphémères se multiplièérent surtout à l’époque de la Fronde où l’on vit surgir des gazettes en vers comme: le Babillard du Temps, la Gazette des Halles, le Mercure Parisien, etc...
En Angleterre, un certain nombre d’organes, dont lexis-
L'ÉVOLUTION DE LA PRESSE ET DE LA PUBLICITÉ 15 tence était souvent également de courte durée, s'étaient créés, à l'exemple des < Weekly News». Un capital de quelques livres était seul nécessaire, en effet, pour lancer un journal et n'importe quel littérateur audacieux pouvait tenter l’aventure. En 1660, le nombre des journaux de Londres n’était que de 10 ou 12; mais il dépassait 60 en 1688. L'un d’eux, créé en 1665, bénéficiait de l’appui officiel du pouvoir royal, c'était la « London Gazette ».
Avec ces gazettes hebdomadaires, nous nous trouvons donc, dès le milieu du xvur siècle, en France comme à Pétranger, en présence de véritables journaux dont la périodicité était jugée suffisante, puisqu'elle devait satisfaire pleinement leurs lecteurs jusqu’en 1702, date de la création du premier quotidien.
C’est en effet en Angleterre, dans les premières années du xvimr siècle (1) que naquit le « Daily Courant », bientôt suivi par la « Review » de Daniel Defoe, le père du journalisme anglais (1704) (2), le « Tatler > (1709) de Steele et le « Spectator » (1711) d’Addison, dont le succès fut tel que son tirage passa en peu de temps de 3.000 à 30.000, chiffre extraordinaire pour l’époque.
Ce succès devait d’ailleurs lui être funeste ainsi qu’à ses confrères. En effet, les politiciens britanniques, à quelque parti qu’ils appartiennent, prirent bientôt peur. Les journalistes prenaient par trop de liberté dans leurs écrits et leurs organes devenaient trop lus du public: Pimpôt du timbre fut voté par le Parlement anglais en 1712: « chaque journal devait à l’avenir payer un penny par feuille imprimée ». Cette mesure, d’ailleurs aggravée par la suite, devait, en amenant un relèvement considérable du prix des journaux, écarter, pendant un siècle, le journal anglais
(1) Tout le monde n’est pas d'accord sur la date de 1702. Beaucoup d’historiens mettent en avant celle de 1709. D'autre part, M. Timperley, dans son « History of Printing in the Eïghteenth Century » donne la date de 1703. Cependant un artide du « Times », paru en octobre 1868, considérait la date de 1702 comme exacte et précisait même que le premier numéro du « Daily Courant » était sorti le 11 mars.
(2) Son titre exact était « The Review of the affairs of State ».
des masses populaires. Elle ne devait cependant pas empécher certains journalistes de mener, sur le terrain politique, une lutte acharnée contre les pouvoirs publics et l'histoire de la Presse anglaise au cours du xvur siècle n’est qu’une longue lutte pour la conquête de certaines prérogatives, dont l’une des plus marquantes fut lautorisation de publier les débats, jusqu'alors secrets, du Parlement.
Pendant ce temps, en France, les trois périodiques officiels continuaient leur existence tranquille sous un régime de monopole qui les rendaient aussi incolores pour leurs lecteurs que fructueux pour leurs propriétaires. Eusèbe Renaudot (petit-fils de Théophraste) déclarait avec complaisance que la Gazette lui avait, bon an mal an, pendant vingt ans, rapporté 12.000 livres de rente. Les résultats financiers du Mercure de France n'étaient pas moins favorables. En 1754, on évaluait son bénéfice net à 21 ou 22.000 livres. Sa clientèle se composait alors de 1.600 abonnés: 660 à Paris, 900 en province et 40 à l'étranger. Quant au Journal des Savants, il mena jusqu’à la Révolution une . vie sans histoire.
L’insuffisance de cette presse officielle ne manqua d’ailtleurs pas de susciter une certaine concurrence et des périodiques non privilégiés tentèrent leur chance. Ils eurent tous, du moins officiellement, un caractère exclusivement littéraire puisque l’exclusivité des nouvelles politiques était réservée à l’organe de Renaudot. On peut citer le Pour et le Contre, de l'Abbé Prévost, qui dura de 1733 à 1740, et surtout l'Année Littéraire, de Fréron, qui, créée en 1754, ne disparut qu’en 1776. Avec celle-ci, apparaissait pour la première fois, dans un périodique régulier, un ton de polémique jusque-là inconnu. L’Année Littéraire, bien que ne pouvant parler ouvertement de politique, attaquait directement Voltaire et les philosophes, en se posant en champion des principes traditionnels.
C’est sous Louis XVI, en 1777, que devait naître le premier quotidien français : le Journal de Paris. Suivant les
termes mêmes de l’ambitieux programme qu’il publiait dans son premier numéro, on y trouvait : « 1° l’arrivée des étrangers de marque; 2° l’annonce des nouvelles publications avec une analyse détaillée du contenu ; 3° une chronique théâtrale soignée ; 4° la description des fêtes officielles et privées, habitudes et mœurs des artistes ;
»° un bulletin de santé des personnalités marquantes ;
6° des chroniques judiciaires; 7° le tirage des loteries ; $8° un bulletin astronomique, et enfin 9° les mots d’esprit les plus spirituels dits en société. » IL est difficile, n’est-il pas vrai, si l’on s’en tient à la lettre de ce programme, de trouver mieux dans un quotidien moderne,
Ce journal, malgré la multiplicité de ses rubriques, se gardait cependant résolument en dehors de toute politique. Cela ne l’empêcha pas de faire en peu de temps l’objet de plusieurs suspensions ; sa nouveauté inquiétait, en effet, quelque peu la censure; il réussit cependant à se maintenir jusqu’à la Révolution.
Dans les pays centraux, à la même époque, la presse se maintenait, du fait de la censure et de sa soumission au pouvoir royal, dans la plus stricte médiocrité. A Berlin, comme à Vienne, les rares journaux existants demeuraient vides et sans intérêt. Les deux principaux organes prussins, la « Gazette de Spener » et la «Gazette de Voss», tiraient, vers 1775, l’une à 2.000, l’autre à 1.780 exemplaires. Les journaux autrichiens eurent, jusqu’à la fin du siècle une vie également difficile.
La Révolution de 1789 devait, comme c'était normal d’ailleurs, provoquer en France une extraordinaire floraison de feuilles de toutes sortes. S'il ne put s’agir dès le début d’une liberté de droit, du moins la censure préalable ne tarda-t-elle pas à devenir parfaitement inopérante et la liberté de la presse devient bien vite une question de fait. Le Patriote Français, de Brissot, et le Journal des Etats-Généraux, de Mirabeau, furent les premiers journaux à paraître sans visa. Le Journal des Débats, dont la carrière n’a jamais, depuis, été interrompue, et le Moniteur
furent également créés dès le début de la période révolutionnaire, Ces deux organes devaient survivre au 9 Thermidor, à Fructidor, à Vendémiaire. Puis vinrent d’innombrables journaux à caractère éphémère dont les titres imagés expriment assez bien le ton général de leurs colonnes. Le Coup de Massue, le Fouet Patriotique, Les Fous, le Vomissement Aristocratique, la Grande Ménagère, le Tocsin de la Nécessité, le Glaive Vengeur de la République Française, etc. etc... L’Ami du Peuple, de Marat, et le Pére Duchesne, d’'Hébert, se situaient parmi les organes les plus violents, tandis que, dans le Vieux Cordelier, Camille Desmoulins demandait la fin des excès de la Terreur.
Comme Pa fort bien dit, en quelques mots, M. Le Poittevin, dans son ouvrage sur la « Liberté de la Presse » : « De même qu’à chaque transformation du sol correspond une flore nouvelle, de même, chaque bouleversement dans les institutions et dans le gouvernement fait éclore une presse appropriée aux idées ambiantes. »
Quoi qu’il en soit, le principe même de la liberté de la Presse fut pendant ia Révolution affirmé solennellement à plusieurs reprises, d’abord dans la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, puis dans la Constitution de 1793 et enfin dans celle de l'An III. Cette liberté de principe n’alla pas cependant dans la pratique sans une contre-partie souvent rigoureuse. On instituait, en effet, parallèlement, des mesures de répression pour châtier les excès mêmes de cette liberté. Le principe lui-même était cependant acquis et la censure préalable abolie en France.
Au 18 Brumaire, il y avait à Paris 70 quotidiens, mais, sous le Consulat et l'Empire, la Presse allait se trouver de plus en plus étroitement soumise à la tutelle administrative. Bonaparte s’était, en effet, bien vite rendu compte de Pinfluence et du danger de la presse. Par des restrictions progressives, il tendit à réduire au minimum la liberté d'opinion et à se servir de la presse comme d’un instrument
du pouvoir. Par le décret de Nivose, an VIII (Janvier 1800) il donnait l'investiture officielle au Moniteur Universel et ne laissait subsister que douze autres journaux, cités nommément, dont le Journal des Débats. C’était une sorte de retour aux privilèges de l'Ancien Régime, Napoléon, empereur, ne fit qu'accentuer les mesures de contrôle prises par Bonaparte, premier consul ; il alla jusqu’à charger son ministre de la police de nommer et de révoquer les rédacteurs en chef des journaux autorisés; le Journal des Débats, particulièrement surveillé, devint le Journal de l'Empire, sous l'inspiration directe du gouvernement,
En 1810, il n’y avait plus à Paris que six journaux politiques, les autres avaient été supprimés ou avaient fusionné. Ainsi se réalisait le plan d’unification et de création d’une Presse d'Etat de Napoléon. Enfin, en 1811, le Journal de l’Empire était enlevé purement et simplement à ses propriétaires et devenait propriété de l'Etat.
En dépit de cette longue politique de coercition, la presse avait, petit-à-petit, en France, vers la fin de l’Empire acquis une réelle importance. L’ampleur des événements qui agitaient l’Europe et la France en particulier depuis vingt ans et dont les journaux étaient le seul écho avaient, en dépit de son caractère officiel, fait acquérir à la Presse, dans la vie du pays, une place considérable. La lecture quo tidienne du journal suscitait un énorme intérêt et était devenue une nécessité pour les classes cultivées. Sous le régime suivant, la Presse allait devenir l’une des questions brûlantes, sur lesquelles se cristallisa l’opinion publique et qui devait jouer, dans la vie politique du pays, un rôle de premier plan. Quel serait le degré de liberté accordé à la presse ? Voilà quel devait être le principal enjeu des luttes politiques de la Restauration et l’une des raisons de la Révolution de Juillet.
La Charte de 1814 avait consacré formellement le principe de cette liberté, mais des lois provisoires la restreisnirent bientôt. L'autorisation préalable fut rétablie, puis remplacée par un régime pénal extrêmement strict pour
les journalistes. Des procès sans nombre furent intentés et contribuèrent à soulever l'opinion publique. Une loi plus libérale de 1819 déféra les délits de presse au jury. Par contre, la parution des journaux était subordonnée au versement de cautionnements relativement très importants (10.000 fr. de rente pour les quotidiens de Paris). Au bout de quelques années, en 1822, à la suite de l’assassinat du Duc de Berry, on revint d’ailleurs au régime de la censure. Les procès de presse redevenaient justiciables des tribunaux royaux. Le gouvernement les multiplia, pensant ainsi, en accablant certains journaux de frais de justice et d’amendes, anéantir leur existence financière et juguler la presse d'opposition.
Le résultat obtenu ne fut pas celui que l’on espérait. Certains de ces procès passionnèrent le public qui prenait fait et cause pour les délinquants. Souvent même les magistrats royaux se montraient peu dociles et acquittaient purement et simplement. À la faveur de ces polémiques, la presse d'opinion prenait en France, dans la vie publique, une importance sans cesse croissante. Les journaux cherchaient à tourner les rigueurs de la censure et y réussissaient souvent par des moyens humoristiques qui accroissaient encore leur popularité. Enfin, les ordonnances de 1820, aui prévoyaient pour les journaux la nécessité d’une nouvelle autorisation ministérielle renouvelable tous les trois mois, souleva l’indignation publique et ce furent les journées de Juillet.
La Charte de Louis-Philippe affirmait à nouveau le principe de la liberté de la Presse, condamnait définitivement la censure et promettait de soumettre les délits de presse au jurv, ce qui fut fait par une loi postérieure. Le cautionnement fut réduit, ainsi que les droits de timbre et le port des journaux.
Ces mesures libérales furent cependant de courte durée et, dès 1835, après l’attentat de Fieschi, on éleva le cautionnement et on déclara punissable l’offense à la personne du roi et toute attaque contre le principe du gouvernement
par voie de publication. Le nombre des journaux diminua et ceux qui subsistèrent se montrèrent prudents.
Malgré le lourd tribut du cautionnement et des droits de timbre, et la menace perpétuelle des poursuites du gouvernement, la presse française avait enfin, sous Louis-Philippe, acquis une liberté de droit et de fait. Les tentatives de création de journaux de province étant restées à l’état embryonnaire, plusieurs organes de Paris jouissaient d’une situation matérielle et morale fort prospère. Les principaux étaient le Constitutionnel, le Journal des Débats, la Quotidienne, le Globe, l'Univers. À cette époque se créa aussi le Figaro (1825) et le Temps (1829), qui devait subir quelques années plus tard (en 1842) une longue éclipse avant de reparaître en 1861.
Tous ces organes étaient essentiellement des journaux d'opinion. Peu ou pas d’information, mais beaucoup de politique. Celle-ci était souvent travestie sous un aspect de critique littéraire qui passionnait les lecteurs. On ne 52 contentait pas d’apprécier la forme d’un ouvrage, mais on analysait et commentait les idées qu’il développait. Ces articles, signés de noms déjà connus, tels que Veuillot, Carel, etc, faisaient, à leur tour, l’objet de discussions sans fin dans les cafés ou les cercles littéraires.
Assez différent était, dès cette époque, le caractère d’une presse qui était déjà parvenue à un haut degré de développement, la presse anglaise.
Les obstacles ne lui avaient cependant pas été ménages. L'impôt du timbre avait été augmenté à plusieurs reprises au cours du xvur: siècle (1724, 1756, 1775 et 1789). On avait même essayé de retirer les délis de presse au jury en ne le laissant juge que du seul point de savoir si l'article incriminé avait été écrit ou non par le délinquant. L’appréciation du caractère délictueux de cet article était laissé aux tribunaux ordinaires (système Mansfield). Ce système fut appliqué pendant une vingtaine d’années, jusqu’au vote par le Parlement du Libel Act., en 1792. La presse recevait
enfin de sérieuses garanties et le jury devenait compétent dans la matière.
Pendant les guerres contre la France, à partir de 1793, la répression était devenue très sévère, mais les principes acquis: suppression de la censure préalable et institution du jury, avaient été maintenus. On chercha à réduire le nombre et l'importance des journaux en les forçant à augmenter leur prix. L’impôt du timbre fut porté à 2 pence par feuille et le fait de revendre des journaux usagés fut considéré comme un délit. Quelques années plus tard, on adopta même le système du cautionnement.
En dépit de ces mesures, les journaux anglais gardaient cependant leurs libertés essentielles et on peut dire que, vers 1830, ils ont à peu près complètement conquis leur indépendance.
De grands organes étaient nés au cours de cette période, créés et lancés par des hommes dont les noms sont restés célèbres dans les annales du journalisme. Le « Public Aabvertiser », né en 1752 (1) et dirigé par Woodhall, publia de janvier 1769 à janvier 1772 les fameux « billets de Junius >» qui eurent un succès considérable et dont l’anonymat ne put jamais être percé (2). Le « Morning Chronicle >», lancé par James Perry, devint rapidement un journal de haute tenue littéraire groupant des signatures comme celles de Shéridan, Coleridge, Thomas Moore, etc…., et apportant au public des révélations comme celle de Dickens. Le « Morning Post > (1772), de Daniel Stuart, organe de la haute société anglaise, devait être également, pendant de longues années, un grand succès journalistique
(1) Ce journal était en réalité paru pour la première fois en 1726 sous le titre de « London Daily Post and General Advertiser ». Il était, en 1740, devenu le « General Adwertiser », et prit enfin, en 1752, le nom de « Public Adwertiser ».
(2) De multiples recherches ont été entreprises afin de percer cet anonymat, mais vainement et on n’est jamais arrivé à une certitude absolue sur l'identité de l’auteur de ces articles. Tout au plus peut-on dire que beaucoup de chercheurs pensent qu'il s’agit de Sir Philip Francis.
et financier. On y vit, les signatures de Southey, Arthur Young et quelques-uns des plus beaux sonnets de Wormsworth (1). Enfin, le plus célèbre de tous, le « Times », fondé en 1788 par John Walter, l'ancêtre de la dynastie des Walter, se plaça rapidement au premier rang de la presse anglaise, Par ses innovations sensationnelles en matière de rapidité d'informations, en même temps que par la sûreté et l’abondance de ses nouvelles de l'étranger, le « Times » sut bientôt se créer en Angleterre et sur le continent, une situation hors pair.
D’autres organes londoniens de moindre importance virent également de jour vers la même époque: le « Morning Journal», le « Morning Herald », V« Observer », le « Sun », le « Morning Advertiser », le « Standard », etc. Plusieurs grandes villes eurent même leurs journaux locaux : le « Liverpool Mercury », le « Leeds Mercury », le « Manchester Guardian ».
D’autre part, comme ces journaux ne paraissaient que six fois par semaine, ont eut bien vite l’idée de créer des hebdomadaires. Le «Weekly Messenger », puis le «< Weekly Dispalch », puis les < News of the World », inaugurèrent la série de ces grands journaux du dimanche qui devaient avoir, par la suite, tant de succès dans les pays anglo-saxons.
Si l’on crnsidère les caractères propres de cette presse aux envirous de 1830 et qu’on les compare à ceux de la presse française à la même époque, on constate des différences essentielles. Les journaux anglais se posent avant tout en organes d’information. Le « Times », qui, dans cette matière, trace la voie à ses confrères, a déjà, à travers le monde, tout un réseau de correspondants particuliers. Les « dépêches » de ces correspondants font prime. Dans un journal anglais, les faits bénéficient de la place de choix, seuls, ils importent, tout le reste n’est qu’accessoire.
(1) Le « Morning Post » ne devait disparaître qu’en septembre 105 par fusion avee le « Daily Telegraph ».
En France, au contraire, les journaux sont, avant tout, des organes de polémique. Ils ont acquis ce caractère depuis la Révolution, avant laquelle ils avaient uniquement un caractère littéraire et pédagogique. Les faits y sont relègués au second plan. On y trouve, par contre, dans les moindres détails, le compte-rendu des discussions parlementaires ; on y commente longuement tel ou tel petit évènement de la vie politique ou parisienne ; on y discute sans fin sur un objet littéraire. Chaque journal a, sur les évènements du jour, une opinion arrêtée, qu’il manifeste et cherche à imposer. Sa rédaction, par ailleurs, est soignée ; on atache une grosse importance à la forme, au style, à la présentation générale.
On peut dire qu’à cet époque, la presse anglaise, relativement jeune, cependant, par rapport à celle du continent, avait pris sur celle-ci une forte avance. Pratiquement libre depuis le Libel Acte de 1792, elle avait, en effet, pu se développer pendant toute une période au cours de laquelle la presse française s'était trouvée soumise aux contre-coups violents des changements de régime successifs, et les grands organes londoniens avaient acquis en Europe une autorité incontestée,
Si cette supériorité de la presse anglaise était déjà marquée vis-à-vis de la presse française, elle était encore bien plus accusée vis-à-vis de la presse allemande.
Celle-ci, au début du xvnr siècle, et malgré le stimulant qu'avait été, pendant un temps, la propagation des idées révolutionnaires françaises, était encore dans la période d'enfance. Les rigueurs de la censure, accentuées encore, après la chute de l'empire français, sous l'influence de Metternich, la diversité des régimes auxquels se trouvaient soumis les journaux dans chaque Etat en l’absence d’une règlementation commune de la Diète germanique, autant d'éléments qui devaient contribuer à ralentir le développement de la presse dans les pays de langue allemande. Malgré les efforts de journalistes comme Frédéric Gentz et Joseph Goerres, et l'existence d’organes comme le
« Mercure Rhenan », la « Gazette de Voss », la « Gazette de Cologne », etc. cette presse était si pauvre et si incolore dans l’ensemble que Goethe disait : «Si, pendant quelques mois, on n’a pas lu de journaux et si on les réunit ensemble, on se rend alors seulement bien compte du temps que l’on perd avec ces feuilles de papier ». La polémique, la passion politique, l'esprit de combat qui faisait le principal intérêt de la presse française, en étaient en cilet totalement bannis, au même degré d’ailleurs que la richesse d'informations nationales et étrangères qui faisait le succès de la presse anglaise.
Il en résultait que de nombreux journaux français pénétraient en Prusse et y étaient lus régulièrement. En 1895, 1.140 journaux français pénétraient en Prusse, et en 1831, on en comptait près de 1.500, dont 700 Journal des Débats, 400 Constitutionnel et plus de 350 Gazette de France.
Si tels étaient, vers 1830, les différents stades auxquels en était arrivée la presse continentale, une autre presse, de création toute nouvelle, commençait à faire parler d'elle : la presse américaine.
Jusqu'à la guerre de l'Indépendance, celle-ci était restée fort médiocre. Les colonies anglaises d'Amérique étaient en effet peu peuplées, le pays n’était encore aucunement industrialisé et tout le matériel de composition et d’impression devait venir d'Angleterre, les nouvelles d'Europe mettaient plusieurs semaines à franchir l'Atlantique, enfin les moyens de communications entre colonies elles-mêmes étaient plus que précaires.
La guerre de l’Indépendance, en galvanisant les enthousiasmes, en suscitant un esprit de polémique et de lutte politique, devait amener une véritable floraison de journaux : Feuilles patriotiques et nationales (Boston Gacelte, Pennsylvania, Magazine rédigé par Thomas Paine), d’une part, qui s’imprimaient avec des moyens de fortune et célébraient les bienfaits de la République et de la Liberté ; feuilles loyalistes, d’autre part, organes repris eu créés par les Anglais dans le but de contre-balancer
25 LA PRESSE MODERNE ET LA PUBLICITÉ l'influence des premières, en prêchant la fidélité et la soumission à l’autorité britannique.
Tout ceci fit qu’à la fin de la guerre, en 1782, le public américain avait pris définitivement le goût des journaux. Ce penchant ne devait pas tarder à prendre des proportions extraordinaires. II devait d’ailleurs être encouragé par les pouvoirs publics eux-mêmes, si l’on en juge par les paroles prêtées à Jefferson lors de la préparation de la Constitution de 1889: « Chargé de décider si nous devrions avoir un gouvernement sans journaux ou des journaux sans gouvernement, je n’hésiterais pas un moment à préférer le second régime ». En 1784, parut le premier quotidien, l’« American Daily Advertiser », qui existe encore sous le nom de « North American ».
La caractéristique de cette presse était, dès cette époque, un certain ton de violence dans les attaques et de brutalité dans la forme qui a pu faire écrire en 1799 par une personnalité américaine, non sans, peut-être, quelque exagération : « Les journaux américains sont les publications les plus basses, les plus fausses, les plus serviles, les plus vénales qui aient jamais souillé les sources de Ja société » (1). Un jugement analogue, quoique plus mesuré dans la forme, était formulé par Tocqueville, comparant les journaux français aux journaux amérieains : « L'esprit du journalisme, en France, est de discuter d’une manière violente mais élevée et souvent éloquente, les grands intérêts de l'Etat. L’esprit du journalisme, en Amérique, est de s’attaquer grossièrement, sans apprêts et sans art, aux passions de ceux auxquels il s'adresse, de laisser là les principes pour saisir les hommes, de suivre ceux-ci dans leur vie privée, de mettre à nu leurs faiblesses et leurs vices ». (2)
(1) « Main Currents in the History of American Journalism », par Willard Grosvenor Bleyer (Cambridge, Mass 1927). (2) De la Démocratie en Amérique, (chap. III), de Tocqueville.
Comme on le voit, les presses française, anglaise, allemMmande et américaine s'étaient déjà, vers la fin du premier tiers du xix° sièclé, nettement différienciées. Sous l'influence de l'orientation naturelle du génie national, des conditions de la vie politique, ou des facteurs économiques, chacune de ces presses avait évolué dans des directions un peu différentes et était parvenue à des stades de développement divers.
Un caractère, cependant, leur était commun à toutes : le taux élevé du prix des journaux. C’est la transformation même de ce caractère qui devait jouer ultérieurement dans leur développement un rôle de premier plan.
Nous examinerons tout particulièrement cette transformation en ce qui concerne les presses française, anglaise et américaine, car c’est dans ces pays qu’elle s’est manifestée le plus nettement, l'Allemagne n’ayant pu, en raïison de sa politique intérieure, suivre ce mouvement qu'avec un certain retard et suivant un rythme ralenti.
En France, donc, ainsi qu’en Angleterre et aux Etats- Unis, les journaux vers 1830 étaient chers, et à ces prix élevés correspondaient, comme il était naturel, des tirages relativement faibles. La lecture de la presse était le monopole d’une classe aisée, sinon riche, et, partant, peu nombreuse.
L'abonnement annuel d’un journal français coûtait 80 francs (ce qui mettait le numéro à un peu plus de 0 fr. 20), soit 700 francs environ d'aujourd'hui (1), c’està-dire près de 2 francs le numéro. Les trois grands journaux de l’époque, vivant uniquement de l’abonnement, tiraient en 1827 : le Constitulionnel à 20.000, le Journal des Débats, à 12.600, la Quotidienne à 6.200 exemplaires (2).
En Angleterre, les prix de vente étaient encore plus élevés. Ils étaient de 7 pence le numéro, soit un peu plus
(1) Août 1937 (£ à 132 fr.). Es (2) Exposé fait par Villèle devant la Chambre des Députés, le
9 février 1827.
de 0 fr. 70 d’alors. Les journaux avaient très peu d'abonnés; leur vente se faisait presque entièrement au numéro. En 1829, les tirages des plus grands organes londoniens étaient les suivants: le « Times »: 10.000; le « Morning Herald »: 8.000 ; ie < Morning Chronicle >» : 4.000. (1)
Aux Etats-Unis, il n’y avait encore, vers 1830, que peu de quotidiens ; l'abonnement coûtait 8 et 10 dollars suivant les journaux, soit 43 fr. 20 et 54 francs. Comme ces journaux ne paraissaient que six jours par semaine, le numéro valait donc 2 cents 6 et 3 cents 2, c’est-à-dire 0 fr. 13 et O fr. 17 d’alors. Ces prix, apparemment plus réduits que celui des journaux français, leur étaient en réalité bien supérieurs, en raison du supplément de frais de poste à la charge de l’abonné, qui venait s’y ajouter. Celui-ci payait donc en général son journal sur la base de 5 à 6 cents, soit 0 fr. 25 à 0 fr. 30 d’alors.
Ces prix étaient par conséquent intermédiaires entre ceux des journaux français et ceux des journaux anglais. Mais les quotidiens de New-York, les plus importants, comme l’« American Daily Adbvertiser » et V« Evering Post», ne dépassaient guère des tirages de 1.500 à 2.000 exemplaires.
La caractéristique dominante et commune des trois grandes presses mondiales à la fin du premier tiers du xIx° siècle était donc la suivante : journaux à prix élevé et à tirage réduit, Soudain, apparut, presque simultanément dans les trois pays, le journal bon marché.
Nous étudierons plus loin les facteurs de cette transformation, nous nous contenterons, pour le moment, de conslater des faits.
C’est des Etats-Unis que partit le mouvement: le « Sun » fut lancé à New-York par Benjamin Day en 1833, au prix de 2 cents, soit 0 fr. 10. Au bout de 4 mois, il tirait à 5.000 ; au bout d’un an, à 10.000 ; en 1935, à 19.600, et atteignait enfin, quelque temps après, le chiffre de 45.0000.
(1) « English Newspapers Chapters in the History of journalism », par Fox Bourne (1887), t. II, p. 20.
Le «Morning Herald >, qui devait devenir le « New- York Herald >», fut fondé également à New-York deux ans plus tard, en 1835, par Gordon Bennett. Après avoir tentc de se vendre 1 cent, il dut revenir au prix de 2 cents comme le « Sun ». Son succès fut analogue à celui de son confrère, En 1848, le tirage atteignait 33.000 exemplaires.
En France, le 1‘ juillet 1836, paraissaient simultanément à Paris, la Presse, d'Emile Girardin, et le Siècle, de Dutacq. Le prix de l’abonnement était de 40 fr. seulement (48 fr. pour la province au Stécle), soit 0 fr. 10 le numéro. Le succès fut immédiat: au bout de 6 mois, la Presse tirait à 10.000 exemplaires ; en 1840, elle tirait à 13.483 ; en 1845, à 22.971 ; en 1847, à 23.800 ; en février 1848, à 30.000; en août de la même année, à 63.000, et enfin, en décembre, à 70.000 (1). Le Siècle obtint des résultats sensiblement équivalents. Il avait 38.000 abonnés en 1848.
En Angleterre, enfin, pour des raisons particulières, la
transformation fut plus tardive et se fit en deux stades. Les grands journaux de Londres passèrent d’abord en 1836, de 7 pence à 5 pence, c’est-à-dire de 0 fr. 70 à 0 fr. 50, certains même à 4 pence, et enfin, en 1855, fut fondé le « Daily Telegraph >, au prix de 1 penny. C’était sensiblement le même prix que le journal américain de 2 cents et que le journal français de 0 fr. 10. Son exemple fut suivi la même année par le « Daily Chronicle >» et l'année suivante par le « Morning Star ». Les tirages de ces trois organes progresserent rapidement.
Ainsi donc, en un temps relativement court, vers la fin de la première moitié du xix° siècle, et dans les trois pays où la presse tendait le plus à se développer, est apparue une formule journalistique nouvelle. Le journal à bas prix et à grosse diffusion est né.
(1) Les Créateurs de la Grande Presse en France, par Jean Morienval {Edition Spes), p. 87.
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