‹ La presse royaliste de 1830 à 1852Chapitre 107 sur 151 · L'Opinion publique du 20 janvier · texte numérisé non relu

L'Opinion publique du 20 janvier

i. Pseudonyme sous lequel Pontmartin avait autrefois débuté dans la Mode.

rédigé lui-même, le Teslament d'une défunte^ fQuV'dunée 1Ç49. Jamais, depuis le Légataire universel de Regaard, on n'a eu tant d'esprit par devant notaire. Et la Lettre d'un représentant de province à un de ses amis^ et les Bulletins de la RépuJ)liqice... des lettres ! Comme tout cela est vif^ léger, aimable, et comme, à la lecture de ces pages écrites de verve, le mot de M"« de Sévigné vous revient vite à la mémoire : « Mes pensées, mon encre, ma plume, tout vole ! »

En 1849 et en 1850, la salle Ventadour et la vieille salle de la rue Le Peletier comptaient encore d'admirables chanteurs. Pontmartin était un ardent mélomane ; il se réserva, dans YOpinion publique^ le département de la musique, et il écrivit, sous le titre de Causeries musicales^ de délicieuses pages, gaies, fraîches et jeunes. Qui relira ces vieux feuilletons y retrouvera comme un écho, affaibli sans doute, mais encore eharmant, de ces merveilleux opéras boufifes qu'inter- ' prêtaient alors, au Théâtre-Italien, Lablache et Mario, Ronconi et M"« Véra.

C'est le 1^^ octobre 1849 que Sainte-Beuve entreprit sa campagne des Lundis au Constitutionnel. Le 11 février précédent, Pontmartin avait inauguré, à YOpinion publique^ ses Causeries littéraires. J'avoue — cela tient peutêtre à ce qu'elles sont enfouies au fond d'un journal depuis flongtemps disparu et joignent ainsi à leur valeur propre Tattrait des choses rares — j'avoue que j'ai un faible pour ces premières causeries.

t Armand de Pontmartin avait, à cette époque, 37 ou 38 ans. Venu tarda Paris, il était à peine connu en 1848, 'et c'était YOpinion publiq'ue qui avait tout à coup mis son

400 ALFRED NBTrEMBNT

nom en pleine lumière. Sous la caresse de ces premiers rayons de la renommée» plus doux que les premiers feux de Taurore, il était redevenu plus jeune que jamais ; il sentait enfin qu*il était autre chose et mieux qu'un « amateur » richement doué. Il avait foi maintenant dans l'avenir, foi dans son talent qu'il sentait grandir, foi danssa cause dont il espérait le prochain triomphe. En même temps q\x' kV Opinion ptUflique^ il écrivait alors à la Revue des Deux Mondes. A. la Revue, il était spirituel» élégant^ correct ; à M. Buloz, qui le payait, il en donnait pour son argent. A V Opinion publique^ il se dépensait tout entier ; tout ce qu'il y avait en lui d'ardeur, de flamme, de passion, il le doQuait à ce journal qui ne le payait pas.

Mais de tous les lieutenants d'Alfred Nettement, le plus actif, le plus dévoué, le plus utile, fut peut-^tre Albert de^ Circourt. J'ai déjà parlé de ce galant homme ; une lettre qu'il m'écrivait il y a longtemps déjà et où, sans le vouloir, sans le savoir, il s'est peint tout entier, achèvera de le faire connaître. Cette lettre se lie si intimement à Thistoire de VOpinion publique^ elle renferme, sur Alfred Nettement, un témoignage d'une si particulière valeur, que je la dois reproduire en entier :

« Paris, G mars 1883.

« Monsieur,

« Il y a de cela trente-deux ans juste, et je n'étais plus al< un enfant. C'est vous dire que voua relancez un vieillard risquerait d'être prolixe s'il se mettait à causer du temps passi mais, tout en caressant complaisamment mes souvenirs VOpinion publique, dont je puis dire : C'est une belle eh que la guerre quand on en est revenu, je ne saurais guère y trouver des anecdotes à vous raconter. Pontmartin en a

quelques-uoes dans un de ses articles ; il a fait des bureaux et de la vie du journal, où nous le voyons une fois par semaine, un tableau, assez exact au demeurant, mal(^ré son ton légèrement épigrammatique.Il a expliqué ce tour de force, rédiger et publier sans un sou de capital un journal à 6,000 abonnés, qui était fréquemment dans l'embarras pour faire timbrer le matin le papier sur lequel il se tirerait le soir. Dans les jours de grande presse, Adolphe Sala vendait quelque pièce de son mobilier, et son industrieux dévouement triompha des difficultés renaissantes jusqu'au jour où la suppression du journal y mit fin. Alfred Nettement était seul capable d'inspirer à des collaborateurs, tous pauvres comme lui, ce dévouement qui se traduisait par le jeûne du Bénédictin et le travail de la machine à vapeur, car ce n'était pas œuvre de Bénédictin que cette production fiô\Teuse. A neuf heures du matin on était au bureau qui, de 2à5 heures, ne désemplissait pas. On lisait, traduisait, rédigeait, on faisait la conversation avec les nouvellistes, les politiqueurs de tous bords, avec les flâneurs de qui Ton tirait quelque chose en y mettant de la patience et de la verve. Heureux les jours où Ton pouvait aller dînera 7 heures ! on revenait à huit. Alfred Nettement avait passé l'après-midi à l'Assemblée. Il apportait son article, et pendant qu'on l'imprimait toute la rédaction se mettait aux entrefilets qui, à cette époque, étaient la partie vivante d'un journal. Ce travail s'exécutait au milieu d'un nuage formé par la fumée de dix ou douze cigares, cigares des rédacteurs, cigares des visiteurs qui affluaient le soir ; et le pauvre Nettement qui ne fumait pas ne s'est jamais plaint. Lorsque toutes les épreuves étaient sur la table, on en faisait la lecture à haute voix, visiteurs admis à donner leur coup de langue, sans voix délibérative. C'est là que se révélait le secret de Nettement pour diriger, lui-même acceptant la critique et l'exerçant avec une sûreté, une douceur, une fermeté, une sincérité qui auraient anéanti tous les amourspropres et les oppositions, si l'amour-propre avait eu la moindre part dans cette œuvre de convaincus. A minuit, l'on partait de la rue Taitbout et l'on faisait une promenade sur le boulevard avec les causeurs que l'on rencontrait. Les événements de

la journée, la situation du moment se récapitulaient dans cette promenade. On trouvait un mot, une formule, et le travail du lendemain, tracé d'avance en se quittant, était couvé pendant le sommeil. UOpinion publique justifiait ainsi son titre. Elle se rédifçeait avec des convictions arrêtées, des principes fixes et un but constant, mais dans un frottement incessant avec les esprits les plus vifs de tous les partis et la patiente investipfation des impressions vulgaires que les gens à idées ne peuvent trouver en eux-mêmes, tandis que pour agir sur le public il est indispensable de les connaître et d'en faire U trame de son tissu.

« Un métier pareil, dans le dénuement incroyable de toutes ressources où était VOpinion publique, ne se pourrait continuer longtemps, mais il forme puissamment ceux qui s'y livrent Alfred Nettement y a gagné les qualités de tous genres qu'il a déployées plus tard dans ses beaux livres, l'Histoire de la lUtérature sous la Restauration et le Gouvernement de JuiUet, de la Conquête dWlger, de la Restauration. Il avait réussi à faire, sans même assez d'argent pour s'abonner aux feuilles Havas, le journal le mieux renseigné, où des ministères od envoyait prendre des informations, et avec 0,000 abonnés un journal qui exerça une infiuence quelquefois décisive sur l'action de son parti, quelquefois, pas toujours malheureusement, car si c'eût été toujours, j'ai la conviction que la restauration serait faite depuis trente ans. Il ne me convient point d'entrer dans le détail A ce sujet. De 1848 à 1852, la direction du parti royaliste a été disputée entre des personnages de tempéraments divers plus que de vues opposées, et finalement n'a pas abouti à bien. Tout ce que je veux dire est qu'Alfred Nettement,, sans prétendre à la donner, a toujours cherché à la faire prenj dre par des hommes qui y apporteraient les dispositions lui réussissaient dans sa sphère de journaliste. Il avait acqni^ dans la direction de VOpinion publiqite le sens des chose réelles, il faisait de la politique pratique, tendant chaque joi k avancer d'un pas vers la restauration, les regards tonjoui fixés vers ce but, n'éprouvant point de satisfaction en dehors d^ ce qui l'en pouvait rapprocher, cherchant des adhérents par]

tout, s'informant des idées et des intérêts qui amenaient des hommes vers son but et faisant leur place aux hommes en même temps qu'aux idées et aux intérêts, parce qu'il portait le dévouement à sa cause jusqu'à la plus entière abnégation personnelle. Ceci est le grand point. Alfred Nettement était le meilleur chrétien, le plus parfait royaliste > le plus grand citoyen, l'esprit le plus clairvoyant, parce qu'il était le cœur Je plus dévoué. Mais si je me mets à voua parler de l'homme, je n'en finirai pas, et je termine cette trop longue lettre qui ne vous apprend rien, en vous priant, Monsieur, de préciser les points sur lesquels mes souvenirs pourraient vous servir.

« Veuillez agréer, etc.

« Albert de Girgourt. »

Une année seulement séparait maintenant le pays de réchéance de mai 1852, date à laquelle la Constitution avait fixé l'élection d'un nouveau président et la réélection :." de l'Assemblée. Devait-on se laisser surprendre par cette échéance ? Ne convenait-il pas, au contraire, de prendre les déliants et de conjurer, en révisant la Constitution, les ]périls que ne pouvait manquer de créer le renouvellement aimultané des deux pouvoirs ? Les chefs de la majorité ^résolurent de demander la révision immédiate. Alfred Nettement ne crut pas pouvoir les suivre dans cette voie, qui devait, selon lui, conduire fatalement à la prorogation es pouvoirs de Louis Bonaparte.

Le 8 juillet 1851, M. de Tocqueville, au nom de la com-

mission, à laquelle avaient été renvoyées les pétitions concernant la révision, déposa son rapport, qui se terminait par la proposition suivante : « L'Assemblée nationale, vu Tarticle III de la Constitution, émet le vœu que la constitution soit révisée en totalité, conformément au dit article. »

La discussion, commencée le lundi 14 juillet, occupa la semaine entière. Le samedi 19, on vota à la tribune au scrutin public, et par appel nominal. Â huit heures moins quelques minutes, le président* prononça le résultat du scrutin :

Nombre des votants 72i

Majorité constitutionnelle des trois quarts exigée

par Tarticle III de la Constitution 543

Bulletins blancs pour l'adoption 446

Bulletins bleus 278

I^ proposition de révision n'était pas adoptée.

Une quinzaine de membres de la droite avaient voté contre: MM. Barchou de Penhoen, Betting de Lanca^tel, Bouhier de l'Ecluse, Caillel du Tertre, de Gastillon, Chauvin, Failly, Favreau, Laimé, Léo de Laborde, de Neuville, Ernest de la Rochette, Baudot, de la Rocbejaquelein, Thomine-Desmazures. Alfred Nettement est porté au Moniteur comme absent au moment du vote. Il n'était point de ceux qui reculent devant les responsabilités et se réfugient dans l'abstention. VOpinion publique publia sur le champ cette note :

« D'impérieux devoirs de famille ont empêché M.Nettenici de prendre part aujourd'hui aux travaux de rAsscnibléc, qi

Page 1