M. Dupin aine
personne ne prévoyait devoir se terminer si brusquement par un vote. L'absence de notre honorable ami a seule fait que son nom figure sur la liste des abstentions* ».
A peine rentré à Paris, il insérait en tête de son journal la déclaration suivante :
« En arrivant à Paris^ je veux d'abord remercier mes amis et collaborateurs de VOpinion publique d'avoir expliqué mon absence au moment du vote de la révision. Malgré le devoir qui m'appelait pour quelques heures hors Paris, samedi dernier, si j'avais pu prévoir que la discussion serait si brusquement fermée, je serais resté afin de voter contre la révision.
I Si je fais cette déclaration, ce n'est point pour faire montre de ma persistance dans mon avis, c'est parce qu'il est du devoir de ceux qui sont mêlés aux luttes de la politique, de mettre leurs actes d'accord avec leurs paroles. Dans cette question de révision, plein de respect pour les intentions de nos nombreux amis dont le vote a été différent du nôtre, nous sommes unis de pensée comme de cœur avec eux sur le terrain des principes si magnifiquement développés par M. Berryer.
« Notre dissidence porte sur la question d'opportunité. Persuadé que, dans les circonstances actuelles, en présence des divisions qui séparent encore les anciens partis monarchiques et de l'incertitude que ces divisions jettent dans le pays, comme en présence des prétentions présidentielles et des manœuvres administratives, la révision ne pourrait amener actuellement un changement de mal en mieux, nous avons cru devoir voter contre elle, parce que le moment de réviser la Constitution utilement pour le pays ne nous a pas paru arrivé.
« Alfred Nettement».*»
Les chefs de la majorité ea voulurent beaucoup à Nettement de s'être séparé d'eux en cette circonstance.
1. VOpinion publique du 20 juillet ISnl. 3. VOpinion publique du 22 juillet 1851.
Berryer, il est vrai, ne lui tiendra pas rigueur longtemps, mais le ressentiment de M. de Falloux ne s'éteindra pas aussi vite. En 1882, — treize ans après la mort d'Alfred Nettement, — l'ancien ministre de Tinstruction publique publia le recueil de ses discours. Celui du 14 juillet 1851 sur la révisions était précédé d'une note ainsi conçue :
« Cette controverse (sur la proposition relative à la révision de la Constitution) dura assez longtemps et prit assez de portée pour que l'extrême droite voulût, c'était peut-être la première fois, fonder un journal qui lui appartint pleinement. Il eut pour titre : VOpinion publique. La rédaction en fut confiée à M. Alfred Nettement qui s'inspirait tour à tour ou tout ensemble de M. de Saint-Priest et de M. Thiers ».
J'étais l'ami de M. de Falloux ; je lui écrivis aussitôt, pour lui faire remarquer que ses souvenirs le trompaient; que VOpinîon publicité n'avait point été fondée en 1851, en vue de combattre la révision de la Constitution ; qu'elle avait commencé de paraître le 2 mai 1848, alors que la Constitution n'était pas. encore née, alors que la Constituante elle-même n'était pas encore réunie. Dans ses Mémoires^ publiés en 1888, M. de Falloux, laissant de côté cette fois la date de la fondation de VOpinion publiqiœy s*exprime ainsi, toujours à propos de la révision, sur le compte d'Alfred Nettement et de son journal :
« Alfred Nettement était un écrivain d'un véritable talent ; on lui confia la direction d'un journal créé sous ce titre, VOpinion publique, et ce journal prit ouvertement ses inspirations, et disait-on, sans que j'aie pu le vérifier, une partie de ses ïondB ckez M. Thiers^, »
1. Discours et Mélanges politiques, par le comte de FaUoux. 1. Mémoires d'un royaliste, t. II, p. 73.
ALFRED NETTEMBNT
Ces lignes sont encore singulièrement iuei sonne n'avait confié à Nettement la direction d pu&Ugue, puisque c'était lui-même et lui seul fondée. Le peu d'argent dont il avait eu beS' créer, il l'avait demandé à ses amis personnels en même temps ses amis politiques, M. des ( Saint-Priest et M. d'Escuns. Comment eût-il j demander l'aide pécuniaire de M. Tbiers, dont pendant dix-buit ans l'adversaire irréconcilia même était resté, après comme avant le 34 ] réconciliable adversaire des Bourbons de la bn et qui se fût bien gardé de contribuer, pour si fût, k la création d'une feuille henri quiriquist M. Tbiers le bailleur de fonds et Yinap journal d'Alfred Nettement, c'est, à coup sûi plus étranges imaginations qui aient jamai cerveau d'un homme d'esprit !
Le9 aoâtl851,rA33emblée clôtura sa deuxiè
sa rentrée était fixée au 4 novembre.
Le temps avait manqué à Alfred Nettemi
précédente, pour visiter ses électeurs de l'arro ; de Ploërmel. Il s'était promis de les aller voir
ces prochaines. Les vacances étaient arrivées ;
partir cependant qu'après avoir étudié, dan. j d'articles, la Situation en 1851 et les Qi I conduite.
j Puisque l'heure de la monarchie se trouvai
'l()8 ALFRED NETTEMENT
cément i*etardée, puisque la fusion u*était pas faite et que rhostilité de M. Tbiers la rendait, pour le moment du moins, impossible, la conduite que les légitimistes avaient à tenir se trouvait toute tracée. Ils ne pouvaient Voter ni pour la réélection de Louis-Napoléon qui mènerait à Tempire, ni pour le prince de Joinville, dont la candidature, si elle était posée, serait un acheminement à un second 1830. Ils ne pouvaient pas davantage s^effacer, s*abstenir. S'effacer ne peut convenir à un grand parti ; s'abstenir, c'est abdiquer. Ils devaient donc avoir un candidat, choisi parmi les défenseurs de Tordre, digne des sympathies du pays. Ce candidat» il n'y avait pas de temps à perdre pour le trouver et pour le présenter au pays.
I>a nécessité d*une candidature constitutionnelle une fois établie, et aussi la nécessité de ne pas trop différer le chuix du candidat, restait à faire ce choix. Alfred Nettement ne prononçait encore aucun nom ; son choix pourtant était fait. Dans son opinion, les royalistes devaient se rallier autour de la candidature du général Changarnier. Le général, qui voulait éviter de faire partie de la commission de permanence, avait quitté Paris et regagné Autun dès le 25 juillet. C'est là qu'Alfred Nettement lui avait écrit, dans les premiers jours d'août, afin de s'assurer qu'il ne se refuserait pas à laisser poser sa candidature. Changarnier lui répondit le 7 août, et sa réponse n'était pas, on va le voir, pour détourner le directeur de V Opinion publique d'entamer sa campagne.
« Cher collègue,
« Deux mots seulement, car le temps me manque et je tiens à vous remercier sans d^lai de la très boune et charmante lettnj
qui me donne un aperçu si piquant et 8i net des manœuvres, dont le résultat, si elles réussissaient, sera de conduire la France à une perte certaine et prochaine.
« Votre fusionniste important a menti sur tous les points. Je n'ai pas émis une opinion quelconque sur la candidature du prince de Joinville, dont pas une lettre, excepté la vôtre, ne m'a parlé. Quant à ma candidature, loin de la croire impossible, je lui aurais cru et lui croirais encore d'excellentes chances, si les Burgraves qui s'abritaient si volontiers derrière moi aux jours du péril pouvaient sacrifier au salut du pays leurs vieilles rancunes et leurs ambitions personnelles. Maintenant que je vous ai dit ceci simplement, loyalement, comme un honnête homme à un honnête homme, à un homme de foi et de désintéressement, à un ami, croyez-vous que je pourrais trouver en faveur de ma candidature les paroles pénétrantes, irrésistibles, que jetrouverais si facilement en faveur d'un autre candidat que je croirais digne de la confiance de la France ? Non, sans doute. Après avoir donné une douzaine de jours encore à ma famille et à mes affaires depuis longtemps sacrifiées à mes devoirs publics, je retournerai à Paris et vous me reverrez tel que vous m'avez toujours connu, inébranlable dans la ligne de conduite que ma conscience m'a tracée et toujours prêt, sans irritation, sans mauvaise humeur, à me rendre utile, même au dernier rang.
« Une lettre de Montpellier m'annonce que de» émissaires, se disant accrédités par les plus hautes notabilités fusionistes, préparent la candidature du maréchal Soiilt, en disant que le général Changarnier s'éloigne de plus en plus des légitim stes et que« &i le maréchal Soult ne peut passer, il faudra continuer Louis Bonaparte. Ghapot* reste- t-il à Paris? Je lui écrirai bientôt. S'il part, il doit laisser son adresse.
« Je vous serre affectueusement la main.
« Changarnier.
« 7 août 18M.»
1. François Ghapot (1811-1856), représentant royaliste du Gard et l'an des meilleurs amis de Nettement. Il mourut à Veniso, le 8 février 1856, dans les bras du comte de Ghambord.
« Ne me croyez pas découragé par l'intrigue des poltrons et des traîtres ».
Alfred Nettement avait indiqué à ses amis la voie qu*il lui paraissait sage et politique de suivre. Ce devoir rempli, il crut qu'il lui était enfin loisible de prendre quelques jours de repos. Au milieu de septembre, il partit pour le Morbihan.
Après une course rapide à travers l'arrondissement de Ploêrmel, il visita cette fois le golfe du Morbihan, la petite mer, comme l'appellent les Bretons, à cause du voisinage de la grande. A l'Ile aux Moines, il fut l'hote de M. du Bodan *, ancien membre de la (instituante et alors procureur général à Rennes. Dans sa promenade à la presqu'île de Sarzeau, il eut la joie de retrouver, au joli château de Truscat, qui se dessine au milieu d'un bois, i peu de distance du rivage, un ami de sa jeunesse, on poète qui envoyait quelquefois des vers à VOpinion publique, M. Jules de Francheville. Le 29 septembre, une messe était dite à Sainte-Anne d'Auray pour l'anniversaire de la naissance du comte de Chambord. Alfred Nettement y assistait, et, au sortir de la chapelle, il reprenait le chemin de Paris.
A peine de retour, il multiplia les avertissements, répétant aux membres de la Commission de perma-
1. Du Bodan (François-Marie Guillo), 1794-1872. Après avoir été . représentant du Morbihan à la Constituante de 1848, il ne fit parti» ' d'aucune autre Assemblée. — Son fils, Charles-Marie-Christoplie; Guilio du Bodan (1827-1898), élu représentant du Morbihan à l'Assemblée nationale le 27 avril 1873, est mort sénateur.
nence: Prenez garde! les conjurant de rappeler sur le champ l'Assemblée*. Le 19 octobre, dans un article intitulé : la Présidence de M, Louis Bonaparte devant le pays, il dresse contre le Président un vigoureux réquisitoire ; il le montre marchant résolument vers le but qu'il s'est fixé, à la veille de faire, par une alliance avec les socialistes, un nouveau pas vers ce but si patiemment poursuivi, « sauf à reculer, mais à reculer pour faire un pas encore en avant, un dernier pas^ car^ malgré tout^ contre tout, on veut arriver^. »
L'Assemblée reprit ses séances le 4 novembre. En entrant dans la salle, chacun des représentants trouva sur son pupitre une brochure intitulée : Histoire du coup ^Etat du 18 fructidor^ par Alfred Nettement. C'était, dans la pensée de l'auteur, une histoire anticipée du coup d'État qui se préparait et dont la date seule lui était cachée.
Un bien averti en vaut deux. Malheureusement, beaucoup de députés se refusèrent à entendre V Avertissement que leur donnait leur collègue. Ce même jour, 4 novembre, l'Assemblée recevait un message du Président de la République, l'invitant à abroger d'urgence la loi du 31 mai. Qu'elle se déjugeât, comme on le lui demandait, qu'elle déchirât de ses mains une loi qu'elle avait votée, l'année précédente, à une énorme majorité, elle se discréditait elle-même. Qu'elle confirmât, au contraire, par un nouveau vote, une loi qui avait soulevé tant de colères, elle portait à son comble l'impopularité qui déjà pesait sur
1. Voir, en particulier, les articles de VOpinion publique du 14 et du 16 octobre.