Mp de FrayssiBOos
4. L'abbé Nicolle, l'intime ami du duc de Richelieu et Tun de ses principaux coUaborateum à Odessa. R était le frère de Henri NicoUe. En 182J, il ayait été nommé recteur de l'Académie de Paris, mais il n'avait accepté cette dignité qu'à la condition de n'en pas toucher les émoluments. Tempi passaH 1 (Voir la Vie de l'ahbé Nicolle, par l'abbé Frapptu,)
d'août 1833, Alfred Nettement fut autorisé par ses parents à les aller rejoindre en Angleterre. U ne les avait pas vus depuis huit ans. Si étrange que cela nous puisse paraître aujourd'hui, le fait n'avait alors rien d'anormal. Outre que le voyage de Paris à Londres était une grosse affaire en un temps où la vapeur et l'électricité n'avaient pas encore rapproché les distances, il n'était pas rare, à cette époque, de voir des enfants passer sept ou huit années en pension sans revenir à la maison paternelle. La règle même de certains collèges interdisait les vacances. Une fois entrés, les élèves ne sortaient qu'à la fin de leurs études. C'est ainsi que Balzac est resté sept ans au collège de Vendôme sans retourner chez ses parents, qui habitaient à Tours, c'est-à-dire à une distance de moins de quinze lieues *.
Plus heureux que le célèbre romancier, dont il devait plus tard être l'ami, Alfred Nettement quittait chaque année son collège pendant deux mois, partageant ses vacances entre la famille de son père et celle de sa mère.
Je viens de nommer Balzac. Dans un de ses meilleurs romans, qui se passe précisément en 1833, il a décrit, avec un talent merveilleux, ce salon de province auquel les libéraux ont donné le sobriquet de Cabinet des Antiqtjtes ; ces survivants de la Révolution, le marquis d'Esgrignon, sa sœur, mademoiselle Armande, le notaire Ghesnel, types d'honneur, de vertu, de loyauté, ultras incorrigibles qui aimaient d'un même et fidèle amour Dieu et le Roi. Â leurs autres mérites ces braves gens joignaient celui de ne point ressembler à tout le monde, d'avoir un caractère
1. BalzaCt sa vie et ses œuvres, par M"* Lanre SurvUle» sa sœnr, p. 19 — Voir aussi, sur cette question des vacances, le ^néral de La Motte Rouge, Souvenirs et Campagnes, tome i.
ALFRED NBTTElffENT 29
et une physionomie propres. C'étaient des originaux dont, hélas i nous n*avons plus même la copie. La petite ville de Gh&teauneuf-en-Thimerais ' , où Alfred Nettement passait une partie de ses vacances, avait, comme Alençon, son Cabinet des Antiques. Combien de fois ne lui est-il pas arrivé de faire revivre devant nous quelquesunes des figures de ce monde évanoui 1 La moins intéressante n'était pas celle de la comtesse de Montmort, grand'mère d'une de ses tantes par alliance. Madame de Montmort, née de Comminges de Guitaut, avait été Tune des plus jolies femmes de la cour de Louis XVI. Au retour de Témigration, elle avait eu Tàme assez fort€^ pour ne pas craindre le voisinage de ses anciennes prospérités, et elle était venue demeurer à Châteauneuf, tout près de son ancien château, vendu nationalement et démoli. Elle était hautaine et familière à ses heures. Il y avait en elle de la grande dame et de la bonne femme. Aimable et avenante envers ceux qui la traitaient avec respect, elle regardait de son haut, en dépit de sa petite taille, ceux qui ne lui rendaient pas les devoirs dus à une femme de sa qualité. Jamais elle ne se plaignait des paysans qui avaient acheté ses terres ; en revanche, elle ne pouvait parler, sans un accent de colère et de mépris, de certain gentilhomme qui avait joué pendant la Révolution un rôle assez louche et qui, entre autres peccadilles, lors de la vente du ch&teau de la comtesse, avait acquis, pour un morceau de pain^ le grand meuble en tapisserie, — vingt-quatre fauteuils, douze chaises et quatre canapés, — où elle avait reproduit, depuis la sonnerie du départ jusqu'à l'hallali,
1. GheMieu de canton de l'arrondissement de Dreux (Eure-et-Loir).
les divers épisodes des grandes chasses qui avaient eu lieu à l'occasion de son mariage. « Lui» gentilhomme ! » dit-elle un jour à Alfred Nettement, sur le ton de l'indignation la plus vive ; puis elle ajouta, en baissant la voix, et du ton d'un juge qui va prononcer un arrêt de mort : « C'est un manant I » Elle avait deux passions : les Bourbons et la loterie. Dans sa jeunesse, une bohémienne lui avait prédit qu'elle ruinerait la loterie : ce fut la loterie qui la ruina, dévorant les restes d'une fortune qui était encore considérable. Elle ne manquait jamais un tirage. Plus imprudente encore que madame Descoings, « qui ne mettait que sur la roue de Paris * », elle poursuivait avec une égale ardeur les ternes de la province et ceux de la capitale >.
Parmi les personnes qui fréquentaient habituellement le salon de la comtesse de Montmort se trouvait un bonhomme très particulier, M. François Babault. Il avait refusé de prendre l'étude de notaire, où son père avait fait fortune, afin de se pouvoir livrer tout entier à une passion presque aussi funeste que celle de la loterie, la passion des belles-lettres. Après avoir publié, en 1807, un poème intitulé la Ligue du Nord^ il avait consacré plusieurs années à rédiger les Annales dramatiques ou Dictionnaire général des théâtres anciens et modernes. Cette énorme compilation ne forme pas moins de neuf volumes, qu'il fit imprimer à ses frais. L'édition entière resta dans
1. H. de Balzac, Un Ménage de garçon. Ce roman renferme une peintnre, étonnante de vie et de Téritë, de ce qae fat, dans les premières années da siècle, cette passion de la loterie.
2. La loterie avait on tirage de cinq en cinq jours aux roues de Bordeaux, de Lyon, de Lille, de Strasbourg et de Paris.
son grenier, non sans lui avoir coûté une grosse somme. « C'est égal, disait-il en se frottant les mains, je suis enchanté du résultat ; j'ai fait voir à ces coquins d'éditeurs qu'après tout Ton pouvait très bien se passer d'eux '.»
Alfred Nettement retrouvait, chaque année, chez M"'* de Montmort, qui adorait la jeunesse, plusieurs des nièces de la comtesse, et leur amie, M'^* Glotilde Babault, fille de l'auteur du Dictionnaire des théâtres. Il avait l'habitude, quand il entrait au salon, de jeter de loin des fleurs à ces demoiselles; sa fleur préférée tombait toujours sur le métier à broder de M^'* Babault. Les jeunes filles croyaient au hasard» qui n'y était cependant pour rien, ainsi que l'avenir devait le leur apprendre.
Si agréables que fussent pour le jeune écolier, pour le lauréat de Sainte-Barbe, ces semaines de vacances passées tour à tour chez M°>* de Montmort, chez son oncle de Bissy ou chez M°^« de Granet, sa tante maternelle, dont la fille, la baronne de Gerdy, était une amie de M"'* la duchesse de Berry et ne contribuait pas peu h. développer chez lui le sentiment royaliste que ne pouvait entretenir sa famille absente, on comprend, néanmoins, combien grande dut être la joie d'Alfred Nettement, lorsqu'il fut appelé à Londres, ainsi qu'on l'a vu plus haut, pour y passer auprès de son père et de sa mère, avec ses frères et ses sœurs, les vacances de 1823. Au bonheur de revoir enfin sa famille se mêlait pourtant un regret, celui de ne pouvoir être présenté à l'ambassadeur de France, M. de Chateaubriand, l'ami de sa famille. L'illustre écrivain avait
1. Sur M. François Babault, voir la Biographie des Contemporoûif, par A. Rabbe et Vieilh de Boisjolin, t. i, p. 186.
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quitté l'Angleterre & la Qn de 1823, pour se rendre an C^oagrès de Vérone. Chateaubriand, qui appréciaitle caractère et le mérite de M. Philippe Nettement, avait tenu à lui donner une marque de sympathie et l'avait nommé Vice-Conaul de France. Il allait souvent le voir au Consulat, et s'il lui arrivait de trouver tout le monde sorti, à l'fsception de la plus jeune des allés, ftgée de cinq ans seulement, il ne laissait pas d'entrer quelques instants. Il avait pour cette enfant une affection particulière et se plaisait k dire quelquefois : « Je n'ai jamais été mieux reçu que par cette petite, en l'absence de ses parents. •
A son retour d'Angleterre, au mois d'octobre 1823, Alfred Nettement, vétéran de rhétorique, ae trouva en présence d'un nouveau qui menaçait de lui enlever le premier rang. Dana une note adressée à H. Philippe Nettement et datée du 2 janvier 1824, l'excellent M. Nicolle jetait ce rai d'alarme :
•■ Travail Bouteau. Conduite quelquefois un peu bruyant* pour un élève tel que lui. Il lui est arriva un concurrent redoutable, qui lui a ravi la première place en discours fkunçaia, place que H. Nettement ne lui laissera Bans doute pas à U prochaine composition. »
U. Désiré Nisard % en réponse à la communication que
1. Nitard (Jean-Marie-Napoléon-Désiré), né à Ghfltillon-Hiir-Seiae, Il 30 mars lim, mort & Monte-Carlo le 34 mars 1888, député de 1842 à
je lui avais faite de cette Note, voulut bien m'écrire une lettre d'où j'extrais les lignes suivantes :
« Le concurrent redoutable, dont parle ici M. Nicolle, c'est bien moi... Nous étions, en effet, mon ami Nettement et moi, deux concurrents pour le discours français, où quelquefois le nouveau l'emportait sur le vétéran, où plus souvent c'était le vétéran qui l'emportait sur le nouveau. Alfred Nettement avait déjà les principales qualités qui signalent ses écrits d'homme mûr^ l'éclat, les traits heureux, l'effet quelquefois cherché, un peu à la manière de Chateaubriand, notre modèle d'alors, par moments une profondeur précoce de pensées. »
Au Concours général, le premier prix de discours français fut remporté par Félix Arvers, élève du collège Charlemagne; le second, par Alfred Nettement, et le troisième (premier prix des Nouveaux), par Désiré Nisard,
Félix Arvers *, qui obtint à ce même concours le premier prix de discours latin, est mort en 1850, après avoir fait jouer quelques comédies et publié un volume de vers où se trouve le sonnet sans défauts si souvent cité :
Mon àme a son secret, ma vie a son mystère...
1848 ; sénateur da second Empire, membre de l'Académie française» où il remplaça l'abbé de Félotz (28 novembre 1850) ; autenr des Poètes latins de la décadence et d'une Histoire de la littérature française. 1. Arvers (Alexis-Félix), né à Paris le 23 juillet 1806. mort le 7 novembre 1850. Son volume de poésies, publié en 1838 sous ce titre : Mes Heures perdues, renferme, outre le fameux sonnet, une piquante comédie : Plus de peur que de mal, et un drame : la Mort de Franr çois /*', qui, composé au mois de juin 1831, bien avant le Roi s'amuse^ n'est pas sans avoir plus d'un rapport avec la pièce de Victor Hugo.
ALFRED NerrrBMKNT
ed Nettemeut avait sur Félix Arvers et ses autres rrents cette supériorité d'avoir élé déjà imprimé. A lie du Concours général, il avait fait paraître un trs sur les avantages de la Légitimité ', qui n'avait i3sé d'être remarqué. Bien qu'il l'eût signé de son 'Elève au Collège de Sainte -Barbe, on l'avait, dans ilic, attribué à son père.
camarades de la rue des Postes, qui, eux, savaient à 'en tenir, n'étaient pas peu fiers, môme ceux qui se ent d'être libéraux, de compter dans leurs rangs teur, dont la copie {mirabile dictu .') avait trouvé iteur, et dont la brochure s'étalait, au Palais-Royal, levanture de Ladvocat; aussi fut-il le héros de la -Barbe de 1834. La fpte du collège fut célébrée, cette -là, le 5 décembre, avec plus d'éclat encore qu'en 1823. marquait dans l'assistance M. Guéneau de Mussy et NicoUe, membres du Conseil royal de l'instruction [Ue, M. le procureur général Bellart, M. le comte de -et, pair de France, quelques-uns des membres les ninents du barreau de Paris : MM. Bonnet, Chau veaude, Billecocq, Berryer flls. Six pièces de vers , dont chacune avait trait à l'un des principaux [nents de l'année, avaient été composées par les les plus brillants de la maison, MM. Désiré Nisard, 1 Nettement, tous deux élèves de philosophie, Edouard
leouri jur Isa avantages de la Légitimité par M Nettement, u Collège lie Sainte-Barbe, brochure in* de deu^ feuilles 3/4. lerie Le Normant flls, imprimeur du Roi rue de '^ine n* 8. 1824. Le Diacouri eal précédé d'une Dédicace à Son iUesse MADAME, ducheite d'Àngouléme.
Bonnier S Alfred Magin *, François Bellaguet • et Adolphe Lemoine *. Ce dernier avait décrit la visite de Charles X aux Invalides et à l'Hôtel Dieu. En applaudissant ses vers, pleins de goût et d'esprit, le bon abbé NicoUe se doutait-il que le jeune poète serait, vingt ans plus tard, sur la scène du Gymnase, le plus habile et le plus célèbre des directeurs de théâtre de la Capitale ?
La vie de Louis XVIII, son exil et son règne, sa dernière maladie et sa mort, tel était le sujet choisi par Alfred Nettement. Un passage de sa pièce fit une vive impression
1. Edonard-Lonîs-Joseph Bonnier (1808-1877), professeur de législation pénale et de procédure civile et criminelle à la Faculté de droit de Paris, auteur de nombreux ouvrages'dont les principaux sont : Traité théorique et pratique des preuves en droit civil et criminel (1843) ; Eléments de l'organisation judiciaire (1847) ; Commentaire théorique et pratique du Code civil (1848) ; Eléments de procédure civile (1853) ; Ahélard et saint Bernard, la philosophie et l'Eglise au Xll» siècle (1862).
2. Alfred- Joseph- Auguste Magin (1806-1870), professeur d'histoire au collège RoUin, puis recteur des académies de Nancy, de Versailles, de Rennes et de Poitiers; auteur d'une Histoire de France abrégée, souvent rééditée, et d'une traduction des Comédies de Térence, dans la collection des classiques latins de M. Désiré Nisard.
â. François-Louis Bellaguet, né le 9 mars 1807, professeur au collège RoUin et chef du bureau des bibliothèques au ministère de l'Instructiou publique. Il a traduit de l'italien les Mémoires du cardinal Pacca (1883) et VHistoire du royaume de Naples, par le général Colletta (1835). Sa traduction de la Chronique du Religieux de Saint-Denys, en six volumes in-4* (1839-1852) a été couronnée par l'Académie des inscriptions et beUes-lettres.
4. Adolphe Lemoine, dit Lemoine-Montigny (1805-1880), auteur dramatique et directeur du théâtre du G3rmnase. Ses principales pièces sont : le Doigt de Dieu (1834) ; Samuel le marchand (1838) ; Un Fils (1839). Il avait épousé, en 1845, la célèbre artiste de son théâtre. Mil* Rose Chéri, morte en 1861.
sur l'assemblée, celui où Madame, duchesse de Berry, présente son fils au roi qui va mourir :
Hanc genitrix, tantis heu t nata doloribus uxor, Incertis lacrymans pavitantem amplectitar ulnis... At puer, ut miserse vidit lacrimantia matris Lamina, maternos imitatur et ipse dolores, Fletibus atque piis teneros sufTundit oceUos. Heu t qualis genitor pereat sibi nescius in fans I Ultima tum veluti deposceret oscula nati. In puerum patriam Lodoix extendere dextram VeUe videtar; et in mcdio jam funere languens, Sollicito nuper que tatabatur amore, Gallonim tutanda Deo cunabula crédit.
On le voit, la foi monarchique de Fauteur du Discours sur les avantages de la Légitimité était toujours aussi ardente. L'esprit d'opposition, qui soufflait partout à cette époque, avait pénétré dans la maison de la rue des Postes comme dans les autres collèges de Paris. On y était libéral, à la barbe du directeur, le très royaliste M. NicoUe. Pendant les récréations, au lieu de jouer aux barres ou à la balle, les grands se promenaient par bandes dans les cours et discutaient avec une ardeur sans pareille toutes les questions politiques à Tordre du jour. On commentait avec passion les articles du Constitutionnel et du Couturier Français, les discours de Benjamin Constant et du général Foy. Pour ces fougueux rhétoriciens, ce n'était pas Catilina que visait Gicéron dans son fameux Quousque tandem abutere patientia nostra, c'était M. de Villèle et son long ministère. Si Alfred Nettement et ses amis essayaient de prendre leur revanche sur le terrain littéraire, s'ils opposaient à leurs adversaires les chefs-d'œuvre poétiques de Lamartine et de Victor Hugo, c'était un toile
général. L'immense majorité de leurs camarades proclamaient bien haut la supériorité de Casimir Delavigne sur Lamartine, des Messéniennes sur les Méditations. Quant aux Odes de ce petit freluquet de Hugo» il fallait être un disciple de Loyola, un affilié de Montrouge, pour oser les compai*er aux Chansons de l'immortel Béranger! Je trouve, dans les Mémoires de M. Armand de*Melun, la page suivante sur le collège de Sainte-Barbe en ces années 1824 et 1825:
« Le monde politique n'était pas moins agité,... et le collège n'échappait pas au contre-coup des vives commotions de Topinion Chacun des partis qui divisaient le pays y était représenté par un premier de classe. Alfred Nettement soutenait, avec un talent précoce, la cause royaliste ; Désiré Nisard y était le tenant des idées libérales ; un autre, M. des Estangs, plus tard médecin distingué, se déclarait républicain, et il demeura constant dans ses convictions. Pour nous, fidèles à nos traditions de famille, nous étions dynastiques, et prenions hardiment la défense du droit, mais sans abandonner celle de la liberté. »
Alfred Nettement avait vaillamment soutenu l'assaut donné à ses convictions politiques ; l'intégrité de sa foi religieuse ne résista pas à l'influence du milieu où il grandissait.
Ce sera l'honneur de la Restauration d'avoir, au sortir de la Révolution et de l'Empire, donné le signal de la renaissance religieuse en même temps que de la renaissance littéraire, ^ucune époque n'a été plus féconde en œuvres catholiques ; si la plupart n'ont acquis tout leur développement et n'ont donné tous leurs fruits que plus tard, la justice n*en commande pas moins de lui en reporter le principal mérite. Sur un point seulement ses efforts restèrent complètement infructueux, ses intentions et ses
actes demeurèrent frappés de stérilité. Dans son désir de réformer l'enseignement universitaire, le gouvernement royal confia la direction de Tlnstruction publique à un évêque. Un prêtre, dont le zèle égalait le talent, Tabbé de Scorbiac, fut investi des fonctions d'aumônier général de l'Université, avec mission de visiter, tour à tour, tous les collèges de France et d'y donner des retraites. Le soin le plus attentif fut apporté au choix des recteurs et des proviseurs. Les aumôniers furent pris parmi les jeunes hommes les plus distingués du clergé, et c'est ainsi, par exemple, que de 1822 à 1830, le collège Henri IV eut pour aumôniers l'abbé de Salinis, l'abbé Gerbet et l'abbé Lacordaire. Mais c'est vainement que Ton sème, si « les grains tombent sur un terrain pierreux et parmi les épines qui croissent et les étouffent. » Ce qu'était à cette date Tétat religieux et moral des collèges royaux de Paris, l'abbé Lacordaire l'exposa, un peu plus tard, dans un mémoire, signé par tous ses collègues et auquel j'emprunte seulement ce passage :
« Dans chaque collège, les classes réunies de mathématiques, philosophie, rhétorique et seconde, comptent à peine, sur quatre-vingt-dix ou cent, sept à huit élèves qui remplissent le devoir pascal.
» Or ce n'est ni l'indifférence, ni les passions seules qui les amènent à un oubli si général et si précoce de leur Dieu, mais
ime incrédulité positive Quand le cours de leurs études
est achevé, parmi ceux qui sortent de rhétorique ou de philosophie, faut-il dire combien il en est dont la foi se soit conservée et qui la mettent en pratique ? II en est environ, chaque année, un par collège *. »
1. Mémoire adressé à l'archevêque de Paris sur la situation religieuse et morale des collèges de sa ville métropolitaine. A\rU 1880.
Ce Mémoire était spécial aux cinq collèges royaux de Paris ; aussi n'était-il pas signé par les aumôniers de Sainte-Barbe et de Stanislas. Dans ces deux maisons, la situation était loin d'être aussi déplorable. Outre que la direction était hautement religieuse, sincèrement chrétienne^ les élèves appartenaient, en général, à des familles où l'esprit de foi s'était conservé. Les deux aumôniers de Sainte-Barbe, l'abbé Faudet et l'abbé de Sénac, ne se heurtaient donc pas aux ignorances et aux préjugés qui, ailleurs, condamnaient à l'impuissance l'éloquence d'un Lacordaire. Mais, même à la rue des Postes, le mal était grand et bien peu d'élèves échappaient complètement à la contagion régnante : ils ne mouraient pas touSy mais tous étaient frappés. Ici encore, les Mémoires de M. Armand de Melun nous fournissent d'intéressants détails :
« Plu8ieur^: de nos professeurs, hommes d'ailleurs instruits et d'une conduite privée irréprochable, étaient plus attachés aux doctrines philosophiques de l'Ecole Normale qu'aux croyances religieuses du chef de la maison...
« Le professeur de rhétorique *, devenu depuis proviseur d'un des principaux collèges, ne se donnait pas la peine de dissimuler son incroyance et son irréligion. C'est ainsi qu'en nous faisant remarquer les beautés littéraires et oratoires des Ch'aisons funèbres, il avait soin de nous dire que, s'il recommandait le style de Bossuet à notre admiration, il n'en était pas de môme des croyances surannées dont l'évoque de Meaux se faisait l'interprète . . .
« Le professeur de philosophie >, très honnête homme égale-
— Lacordaire, qui en fut le rédacteur, était à ce moment second anmônier du coUège Henri IV.