Revue contemporaine, 1" et 15 mars
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supériorité à laquelle Tancien ministre de la monarchie de Juillet fut le premier à rendre hommage.
Les douze premiers volumes de Y Histoire du Consulat et de l'Empire furent à Nettement une occasion de tracer une esquisse du Consulat et des sept premières années de TEmpire jusqu'en 1811^ date à laquelle s'arrêtait alors l'ouvrage de M. Thiers. Cette esquisse est bien près d'être parfaite. Sur cette prodigieuse époque de notre histoire, sur Napoléon lui-même, nous n'avons rien de plus judicieux, de plus ferme et de plus impartial. Et pourtant, au-dessus de ces belles études sur le Consulat et l'Empire, je n*hésite pas à placer celles que Nettement consacra aux œuvres d'Augustin Thierry et, en particulier, à son Histoire du Tiers-État. Elles obtinrent un résultat singulièrement rare, et qui fait également honneur à rhistorien et à son critique.
C'est, je crois, lord Palmerston qui disait un jour, après une longue et brillante discussion à la Chambre des Communes : « Les discours de mes adversaires ont pu quelquefois modifier mon opinion ; ils n'ont jamais changé mon vote ». De même, la critique, si elle trouble quelquefois un auteur, ne l'amène jamais à changer sod texte. C'est pourtant ce qui eut lieu en cette circonstance. A la suite des articles d'Alfred Nettement, Augustin Thierry lui adressa, le 16 novembre 1853, la longue et très curieuse lettre que Ton va lire :
« Monsieur,
tt J'ai lu avec reconnaissance l'important travail de critique dont vous venez d'honorer mes œuvres, et je ne peux assez vous dire combien je suis touché de votre esprit de bienveii-
lance, de justice et de courtoisie à mon égard. Je ne me crois pas digne des éloges que vous avez la bonté de m'accorder, et parmi les fautes que vous mentionnez, avec indulgence, J^^t/is prêt à en reconnaître beaucoxtp et à corriger celles qui peuvent encore disparaître* La plus grave de toutes est mon ancienne complaisance pour les sectes dissidentes, un certain penchant à leur trouver des droits contre TEglise catholique ; je suis revenu de cela aujourd'hui, et je me prépare à faire, pour une édition ultérieure, des corrections, qui, je l'espère, ramèneront mes jugements à l'exacte mesure du vrai. Pour ce qui est de mes sentiments politiques, vous faites très bien voir ce qui est du temps et de l'homme. Le temps de 1820 n'est plus, l'homme vit encore, il a changé avec les années et, Dieu aidant, il se proposera toujours de chercher le mieux. Je vous remercie, monsieur, de l'avoir montré avec une approbation toute sympathique. Peut-être n'avez-vous pas donné la mesure exacte et la vraie formule de ces divers changements, car mes écrits imprimés ne suffisaient pas à tout expliquer là-dessus ; il aurait fallu des communications verbales qui Je le regrette beaucoup, n'ont pu avoir lieu entre nous.
« Vos articles. Monsieur, contiennent un grand nombre d'observations vraies, de remarques justes et sensées dont je ferai mon profit. Vous avez une véritable intelligence du fond de notre histoire, et vous en jugez les parties principales avec une grande liberté d'esprit. Je vous dois l'analyse la plus exacte qui ait été faite de mes Considérations sur Vhistoire de France» Jusqu'ici je me plaignais d'avoir été peu compris dans ce que j'ai dit des antécédents et du caractère de la révolution communale. Quand vous jugez par vous-même, sauf des préoccupations particulières dont nul n'est exempt, vous voyez d'une manière large et ferme ; pourquoi, monsieur, vous êtes-vous engagé, sur la foi d'autrui, dans des critiques de détails sur quelques points d'histoire concrète étrangère à vos études ? Vous avez eu trop de confiance dans une érudition novice S
1. Augustin Thierry fait ici allasion au volume do M. Léon Aubineau, pubhé «n 1851 sous ce titre : Critiqt^e générale et réfutations.
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armée contre moi de textes regardés en courant et d'un esprit de système bien autrement absolu que le mien. Je pourrais discuter victorieusement presque tous les faits sur lesquels je semble ici pris en faute. Je me bornerai à deux, l'un de rbistoire d'Angleterre, et l'autre de l'histoire de France.
« Vous affirmez, monsieur, que le seul témoignage digne de foi comme contemporain, celui d'iDgulf, est contraire i h prétendue désignation, faite par le roi Edouard, de Harold comme son successeur ; mais il y a là-dessus un témoignage tout aussi contemporain et bien plus présent que celui d'Ingulf, c'est une complainte composée entre la mort d'Edouard et le couronnement de Harold, qui se trouve dans la Chronique Saxonne à l'année 1065 ; de plus, en 1065, Ingulf était k Jérusalem, d'où il ne revint qu'en 1066, au moment du départ de la flotte normande. C'est alors qu'il trouva en Normandie toutes les fables répandues dans le pays depuis le serment de Harold et auxquelles ce fatal serment donnait une pleine vraisemblance. Quant au second fait, qui est le point triomphant de la critique de M. Aubineau contre mes BécUt det temps mérovingiens, c'est-à-dire la lettre de saint Germain* et sa date, M. Aubineau n'a pas lu le texte de cette lettre, il n'a pas lu davantage le récit d'Adrien de Valois* qui en fût mention, il s'est contenté d'ouvrir le quatrième volume de
M. Augustin Thierry. Ce Tolame faisait partie de la Bibliothèque nouvelle (Religion, Histoire, Sciences, Littérature), par une Société d'écrivains catholiques, sous la direction de M. Louis Veuillat, rédacteur en chef de V Univers.
1. Saint Germain, dit de Paris (496-576). Il fut élu évéque de Paris en 554. Il s'agit ici d'une lettre de saint Germain à la rein<^ Brosehiut.
2. Adrien de Valois {1607-1692), auteur du savant ouvrage : Gtstû Francontm, seu rerxtm francicarttm (Paris, 1646-1658, 3 vol. in-foL|. C'est la plus complète et la meilleure histoire des temps mérovingiens que nous ayons. Adrien de Valois a conduit son récit jusqu'à b déposition de Childérie III.
dom Bouquet I ; il a vu en marge de la pièce la date de 574, et il s'en est tenul&. Or cette date est fausse, et la lecture des cinquante premières lignes de la lettre le prouve manifestement. Saint Germain s'y excuse de n'être pas venu en personne audevant de la reine. C'est d'après ses propres paroles et d'après le récit d'Adrien de Valois que j'ai construit le mien.
« Si M. Aubineau, qui me juge, non avec des études approfondies, mais avec des recherches faites ad hoc et sur l'heure, connaissait de l'ouvrage d'Adrien de Valois autre chose que le titre et la page où il est question de la ruse de Frédégonde, il aurait vu que la plupart de mes additions au texte de Grégoire de Tours ont leurs racines dans la narration donnée par le savant du XVII« siècle, et que ses inductions très abondantes m'ont fourni ou suggéré les miennes. Il aurait vu, en outre, qu'Adrien de Valois, lorsqu'il met en scène quelque personnage nouveau, ne manque jamais ou presque jamais de dire s'il était franc ou gaulois d'origine, et cela sur la seule physionomie du nom, lorsqu'il n'existe aucune autre preuve. Il aurait su que ce commentaire des noms propres est une des conditions naturelles de l'histoire du sixième siècle, que je ne suis nullement l'inventeur de cette pratique observée il y a deux cents ans, et que, pour s'y conformer aujourd'hui, il n'est pas besoin de s'être entêté du système de la distinction des races. Enfin, monaieur, vous-même vous n'auriez pas été eiposé à, en faire, sur sa parole, une grave leçon que le moins systématique des historiens devait recevoir de vous en même temps que moi.
« Pour ce qui est de mon Essai sur Vhistoire du Tiers^État, vous le dirai-je, monsieur, j'attendais avec impatience votre examen, espérant que, cette fois, quant aux vues politiques, il y aurait une sorte de communion entre nous ; car je ne crois pas qu'on puisse trouver quelque chose de plus monarchique au fond que cette théorie de l'histoire de France, qui est en
1. Dom Martin Bouquet (1685-1754), bénédictin de Saint-Maur et bibliothécaire de Tabbayc de Saint-Gcrmain-des-Prés. Il donna les huit premiers volumes du grand recueil; Rerum galUcarum franciearu fft scriptores. (Paris, 1788-1752).
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même temps conforme aux idées libérales les plus raffinées et les plus exigeantes. C'est ce que j'ai dit aussi clairemeotqueje Tai pu dans ma préface. Pourquoi semblez-vous regarder avec ironie mon étonnement et ma tristesse de la catastrophe de 1848, comme si j'étais tombé alors des hauteurs d'une grande utopie ? Mon utopie était bien simple ; des femmes et des eofants auraient pu la comprendre ; elle n'était ni vaporeuse, ni extrême en principe, ni contraire à la tradition ; elle consistait en ceci : « Un prince de la maison de France avec la liberté constitutionnelle ». Je voyais là, en effet, le dernier mot de notre histoire, et, malgré tout, je persiste à l'y voir encore. Mon étonnement actuel, qui be manque pas non plus de tristesse, est de voir que nous ne soyons pas tous tombés en plein accord sur ce point. J'espérais de votre part quelques mots d'adhésion, et je trouve au contraire un nouveau point de divergence auquel j'étais loin de m'attendre. Vous attaquez le fait légal et constaté par tout ce qu'il y a de preuves authentiques, de l'unité du Tiers-État, c'est-à-dire que vous embrassez la théorie de l'histoire de France créée par M. Bûchez et développée par M. Louis Blanc. Vous faites remonter à six siècles en arriére de nous le prétendu antagonisme d'aujourd'hui entre la bourgeoisie et le peuple. Ainsi, vous adoptez le système de vos ennemis les plus déclarés» pour en faire une arme contre ceux qui ne sont que des dissidents à votre égard ; n'est-ce pas renouveler ce que je faisais moi-même en ressuscitant, il y a trente -quatre ans, eontre les ministres de Louis XVIII, le système de Boulainvilliers ? N'est-ce pas jouer avec le feu, et cela dans des circonstances bien autrement graves que celles d'alors et avec une maturité d'années, de jugement et d'esprit que je n'avais pas en 1820 ? Pardon, monsieur, je m'aperçois que cette longue lettre, commencée avec l'intention de vous exprimer des sentiments de pure gratitude, tourne à la controverse, qui est une des plaies de ce temps-ci. Je m'arrête en vous priant de vouloir bien agréer, avec mes remerciements, que je ne puis vous faire de vive voix, l'assurance de ma haute considération.
« 16 novembre 1853. « Augustin Thierry.
« Pari8> rue du Mont-Pamasseï no 28. »
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« P.-S- Pardon, encore ; en bl&mant la polémique politique faite en 1820 avec la conquête franque et l'antagonisme des deux races, vous laissez croire que j'ai été seul coupable de cette faute ; tous ne dites lien de la part qu'y a prise M. Guizot, circonstance très atténuante pour moi que votre équité devrait mentionner.
(f Note i. Extrait de la Complainte Saxonne, traduction dlngram :
Best the prudent thing Had settled the realm On high born men.
On Harold himself, The noble earl.
« Noie 2. Lettre de saint Germain: « Si nos istîe non conteruissent amaritudines et tribulationes, et corpori exliibuissent infirmitatem, per nosmetipsos vestrœ debuimus occurrere pietati.
« Nôle 3. Récit d'Adrien de Valois : a Quare Luteciam adventantem Reginam, cùm opidami obviam egressi pro se quisque salutare properarent, Germa nus, Parisiacœ ecclesise Ëpiscopas, vir sanctissimus, adventoriam excepit. »
Dans ses numéros des 1^' et 15 août, 30 septembre et 15 octobre 1853, la. Revue contemporaine publia un roman intitulé : Deuœ Mésalliances. G*était un roman de mœurs, simple, agréable, honnête. Il n'offrait pas, il est vrai, le développement des grandes passions, ni le fracas des coups de théâtre; mais on y trouvait des caractères bien étudiés, des observations délicates, de la sensibilité, du bon sens et de l'esprit. Il était signé Nathaniel^ et les lecteurs de la Revue ne se doutèrent pas qu'il avait pour auteur ce même Alfred Nettement, dont ils admiraient alors, presque chaque mois, les belles Études historiques.
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Au mois d*août 1855, Alfred Nettement quitta la Revue canicfnporaine. Que 8*était-il donc passé ?
La Revue du marquis de Belleval avait très vite marqué sa place à coté de la Revue des Deux Mondes. Elle avait eu, et en grand nombre, des articles brillants, solides, spirituels, des romans de Paul Féval, de Méry et de Léon Gozlan, des articles littéraires de Philarète Chasles et d* Armand de Pontmartin. Des vétérans comme Villemain, Salvandy et Vitet y donnaient la main à des nouveaux tels que Caro, Guillaume Guizot, Edmond About. De temps à autre, un article à sensation venait réveiller la curiosité publique, qui ne demandait qu'à s'endormir. C était, un jour, un article de M. Guizot : Nos mécomptes et nos espérances. Une autre fois, c'était |/e Louvre^ un chef-d'œuvre de M. Vitet.
Malheureusement, à côté de ces rédacteurs, il y en avait d'autres. Un jour que Pontmartin sortait des bureaux de la Revue contemporaine^ rue de Choiseul, n* 21, il rencontra Henry Murger, qui lui dit, au cours de leur conversation : c( Pour bien diriger un théâtre, il faut être un peu canaille ; pour bien diriger une Revue, il ne faut pas être trop poli ». M. de Belleval était un émule de M. de Coislin : c'était l'homme le plus poli de France. Faire de la peine à quelqu'un, refuser à un galant homme d'insérer sa copiCy fût-elle la plus ennuyeuse du monde, il n'en avait pas le courage. Il se laissa ainsi aller à insérer des
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articles de M. Vienaet (si encore ce dernier ne lui ( apporté que des Fables I), puis, ce qui fut plus désastre encore, une certaine BUtotre des Conseils du Roi, d( la publication dura plus d'une année. Le résultat fut c M. de Belleval, eu réglant ses cooipteEi, s'aperçut qi avait, en moins de trois ans et demi, perdu plus de quat vingt mille francs et — ce qui pour lui était plus grave qu'il avait gagné une névrose. Sa famille le supplia s'arrêter sur cette pente ; il dut s'y résigner ; seuleme il quitta «a chère Revue, comme il l'avait créée, — grand seigneur. Il la céda pour rien à. un de ses collai rateurs, qui était en même temps un de ses compatrioti M. Alphonse de Calonne.
Au bout de peu de temps,il devint visible que la Hevi depuis le départ de M. de Belleval, si elle n'était pas pi sée au gouvernement, du jour au lendemain, prépar. cependant une évolution dans ce sens. Alfred Nettemt n'eut pas une minute d'hésitation ; malgré les iastanc du nouveau directeur, il se retira.
Après la disparition de VOpinion publique, Alfr Nettement avait dû renoncer à écrire des articles pulil ques. Sa signature au bas d'un premier-Paris eût entrai sur-le-champ la suppression du journal assez osé po l'accueillir. Le nouvel Empire voyait en lui — et en c« il ne se trompait pas — un adversaire irréconciliable, l jour même, l'ancien représentant du Morbihan put
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croire à la veille d'être arrêté. On se rappelle qu'au cours de son emprisonnement à Mazas et à Vincennes, il avait écrit une Histoire du coup d'Etat, Un de ses compagnons de captivité, M. Bixio% en avait obtenu de lui une copie. Au commencement de 1853, Nettement apprit que sa brochure s'imprimait à Bruxelles ; c^était l'imprimeur luimême qui l'en informait» et l'honnête Belge l'avertissait charitablement que la publication de ces pages séditieuses pourrait bien valoir à leur auteur, sinon la déportation, à tout le moins l'exil. Alfred Nettement remboursa les frais d'impression et ne revit plus M. Bixio*.
Sa collaboration à la Revue contemporaine lui laissait assez de loisirs pour qu'il pût songer à entreprendre un travail de longue haleine. Au mois de mai 1853, paraissait son Histoire de la littérature française sous la Restauration^.
Le choix du sujet était particulièrement heureux.
Sous Napoléon, le canon seul avait eu la parole. Sous Louis XVIII et Charles X vint le tour de parole de l'intelligence^. Après quinze années de compression et d'étouffement, il y eut dans toutes les poitrines comme une respiration immense. La France assista à une vérita-
1. Bixio (Jacques-Alexandre), 1808-1865, représentant du Doiibs aux Assemblées dv 1848 et de 1849. Lors des journées de Juin, il avait été frappé d'uno balle qui lui traversa la poitrine. Après le coup d'État, il rentra dans la vie privée, et ne s'occupa plus que de science et d'entreprises industrielles, et notamment de la direction d'une libraiiie agricole.
2. Ni le manuscrit, ni la copie de cette Histoire du coup d'État n'ont pu. être retrouvés ; elle n'a donc jamais paru.
3. Deux volumes in-8«; Jacques Lecoffre et C'«, rue du Vieui-i Colombier, 29.