Des destinées de la poésie
434 ALFRED NEriËMBNT
Telle est la pensée philosophique qui a présidé au livre d'Alfred Nettement. Sainte-Beuve, Gustave Planche, Armand de Pontmartin, Nisard lui-même s'attachent exclusivement aux écrivains « littéraires » et à leurs ouvrages. La littérature, pour eux, c'est la poésie, la critique, le roman, et peut-être encore l'histoire. Le re?te ne les préoccupe pas. Ils laissent de côté la religion, la philosophie, la politique, la tribune, la presse, le théâtre. Alfred Nettement, au contraire, leur donne place dans son livre. Il élargit son cadre, de façon à y faire entrer toutes les manifestations de Tintelligence, toutes les productions du talent. Il ne se tiendra même pour satisfait que s'il a pu, en terminant son ouvrage, signaler, au moins sommairement, l'essor que prirent les arts et les progrès que firent les sciences pendant les nobles loisirs que leur donna cette période de quinze ans.
Le succès de ces deux volumes fut très vif. Parmi les lettres que l'auteur reçut à cette occasion, quelques-unes doivent ici trouver place.
M. Guizot lui écrivait, à la date du 45 juin 1853 :
« Je n*ai pas voulu vous remercier. Monsieur, avant de vous avoir lu« et après vous avoir lu, je ne vous dirai pas tout ce que j'aurais à vous dire ; ce serait trop long et je suis trop loin. Vous avez fait un excellent livre, plein d'idées et de sentiments nobles ingénieusement exprimés. Et votre livre sera aussi utile que bon, car il met la sympathie à la place de la controverse. Pour mon compte, j*ai trop à m'en louer pour avoir le droit de le louer. Si nous causions, je vous dirais pourquoi je pense que vous auriez pu aller encore plus loin dans la voie où vous êtes entré; je serais tenté de vous reprocher de n'avoir pas été toujours jusqu'au bout de votre propre pensée. Ce sera, si vous le permettez, pour l'hiver prochain, '
car, après vous avoir lu, j'espère bien avoir le plaisir de vous Toir. Recevez en attendant, je vous prie, avec tous mes remerciements, l'assurance de ma considération la plus distinguée. »
Quelques jours auparavant, il avait reçu de Montalem- ; bert la lettre suivante :
a Je voulais. Monsieur, vous lire en entier avant de vou^ remerciiîr de l'extrême bonté que vous avez eue de m'envoyer votre Histoire de la littérature sous la Restauration, Mais voas n'êtes pas de ceux qu'on peut ou qu'on doit lire en cou- I rant, et je me vois forcé de partir pour la campagne au moment ; où je viens d'achever votre premier volume. Laissez moi donc , tons dire« dès à présent, combien j'ai été sensible à cette marque de votre bienveillance, et surtout combien j'ai été -eharmé de l'impartialité, de Ja modération, de l'élévation qui Ijègne dans tout le cours de votre récit. On a souvent dit que prépoque que nous ignorons le plus est celle qui nous précède {^immédiatement. Je l'ai éprouvé en vous lisant, car vous m'avez [appris une foule de choses que j'ignorais, mais vous m'avez tiortout appris à croire et à espérer que des travaux comme les [.tôtres amèneront enfin ce rapprochement de tous les esprits [droits et indépendants qui doit être la grande œuvre de notre l'époque et qui sera l'honneur et la consolation des tristes jours ^'il nous reste à traverser. Vous l'avez dit avec beaucoup de taison : les opinions ne montent pas, elles descendent. En [foyant tous les hommes de cœur et de talent se réunir pour |6ndre justice au passé, on se prend, malgré tant de mécomptes de symptômes fâcheux, à espérer en l'avenir. « Recevez, Monsieur, avec mes remerciements les plus sin- Mres, l'assurance de ma haute considération.
. <c Ch. DE MONTALEMBBRT.
; « 10 juin 1853. •
i La critique n'avait guère adressé qu*un reproche à rouvrage d'Alfred Nettement, et ce reproche portait, non
sur le livre même, mais sur l'iDteiition présumée de l'auteur de renfermer Thistoire de la littérature contemporaine dans les limites de la Restauration, d'arrêter cette histoire à la révolution de Juillet, et de laisser ainsi à michemin de leur renommée la plupart des écrivaias qu'il avait rencontrés de 1814 à 1830. Il allait prouver, mieux que par des paroles, que Ton s'était mépris sur son intention. Au mois de janvier 1855, paraissaient ses deux nouveaux volumes, V Histoire de la Littérature française sous le gouvernement de Juillet *. Le livre de 1855 était la suite et le complément du livre de 1853. L*auteur ne pouvait concevoir et il n'avait pas conçu l'un sans l'autre; seulement, il avait cru possible et convenable de les publier successivement, parce qu'une révolution, surveuue entre les deux époques, les avait séparées en deux tableaux.
Mêlé, comme il l'avait été, de 1830 à 1848, aux luttes les plus vives, aux polémiques les plus ardentes, on pouvait craindre qu'il n'eût pas dépouillé complètement l'homme de parti et ne se fût laissé aller, en quelques rencontres, à trop de sévérité pour ses adversaires d'autrefois. Bien loin qu'il en soit ainsi, il se montre partout juste envers le talent. S'il lui arrive parfois d'être trop indulgent, c'e^ presque toujours lorsqu'il a en face de lui un écrivain d'une école opposée à la sienne.
Son impartialité, sa bienveillance même, n'étaient pas de l'indifTérence. S'il ne lui en coûtait pas de faire des
concessions sur le terrain des personnes, il ne croyait pas
1. Deux volumes in-8», Jacques Lecoffre et G»«, 29, me du Vienx- Colombier.
pouvoir en faire sur le terrain des principes. Il jugeait les écrivains et les livres du haut des idées religieuses et sociales qui étaient le fond même de son intelligence. Sur tous les points où la vérité lui paraissait menacée» il se portait à sa défense. Il disait volontiers: « Paix aux hommes ! » mais c'était à la condition de ne jamais cesser de dire : « Guerre à Terreur ! »
Ainsi comprise, l'histoire de la littérature n'est plus simplement un cours de belles-lettres, un recueil piquant, UQ trésor^ si l'on veut, d'anecdotes rares et d'appréciations délicates. Elle est autre chose et mieux qu'une récréation de l'intelligence, un amusement de l'esprit. Elle mérite de participer à l'éloge que Bossuet a fait de l'histoire proprement dite, lorsqu'il l'a appelée « une maltresse d'enseignements. »
Des lettres reçues par Alfred Nettement à l'occasion de ses deux nouveaux volumes, je citerai seulement celle que lui écrivit Montalembert :
« Dans le beau livre que vous m'avez envoyé, Monsieur, vous dites de moi trop de bien pour me laisser libre de vous adresser tous les éloges que mérite cette œuvre si remarquable et si utilement conciliante. J'ai lu avec une émotion profonde ce récit de ma carrière publique % tracé avec une faveur que je n'avais point encore rencontrée. Je ne veux ni accepter ni contester vos éloges, je ne puis que vous en remercier. Mais je dois vous dire que j'ai particulièrement été touché des pages où vous expliquez, en l'excusant, mon apparente injustice envers le parti légitimiste, mon indifférence à l'égard de son principe, et cette sécurité, si cruellement démentie, en la force et en l'avenir de la liberté. Aujourd'hui que rien, ce me semble,
L Tome h livre y (Religion:, pages 314-3:^ et 404-423i
ne nous sépare plus l'un de Tautre, il m'est infiniment doux de vous rendre grftees de Tafifectueuse impartialité qui a dicté vos jugements sur ma conduite dans un temps où nous combattions sous des drapeaux différents, sinon opposés.
« Mn« de Montalembert voudrait bien associer ses remerciements aux miens. Elle n'a pas encore Tbonneur de yoob connaître. Nous vous serions l'un et l'autre bien reconnaissants si vous vouliez bien venir dîner avec nous en tout petit comité jeudi prochain, 25 janvier, à 6 heures et demie.
tt J'augure un très grand bien de la publication de votre livre qui me parait destiné, au moins autant que votre précédent ouvrage, à éclairer et à rapprocher les esprits, & préparer les chances de l'avenir en rendant pleine justice au passé. Mais je sens que je suis trop intéressé à votre succès pour pouvoir en juger froidement. Croyez aux sentiments de haute considération avec lesquels je suis votre tout dévoué et très obligé serviteur,
u Ch. DE MONTAL.BMBERT.
« 18 janvier 1856. »