‹ La presse royaliste de 1830 à 1852Chapitre 130 sur 151 · Lettre du 23 juiUet · texte numérisé non relu

Lettre du 23 juiUet

2. Le Roman contemporain ; ses vicissitudes, ses divers aspects, son influence. TTn volume in-8» ; Jacques Leooflfre, libraire-éditeur,

En 1864, Paul Féval avait déjà écrit près de cent volumes; ces choses-là, en France, ne se pardonnent pas. La critique affectait de ne pas le connaître ; elle ne prononçait jamais son nom. Ces hauts dédains sont le propre des impuissants ; Alfred Nettement ne les connaissait pas. Il rompit le silence que gardaient si soigneusement ses confrères à l'endroit du pauvre grand romancier. Que l'auteur des Mystères de Londres et des Habits noirSy de Jean Diable^ du Bossu et de tant d'autres romans à grand spectacle perdit beaucoup d'esprit, d'imagination et de temps à monter ces grandes machines mélodramatiques, à brosser ces décorations hâtives, à peindre ces toiles d'un jour. Nettement n'en disconvenait pas ; mais il disait en même temps bien haut qu'il y avait, chez cet auteur de romansfeuilletons, un conteur merveilleux, un romancier puissant, capable de faire de beaux livres, et qui déjà en avait fait quelques-uns, dont l'un au moins, le Drame de la Jeunesse, était hors de pair. « Si on trouve chez lui, écrivait-il, rhomme du métier, on trouve aussi chez lui l'homme de Tart. Il peut, il l'a prouvé, laisser de côté la brosse pour prendre le pinceau. Il est, à ses heures, peintre de mœurs, observateur curieux et pénétrant du cœur humain, poète ; il a étudié ces mystères de l'âme, plus intéressants que ceux de Londres et de Paris, et ces drames intimes qui ont un retentissement plus profond dans la conscience humaine que les drames extérieurs. Je suis loin de vouloir dire que ses œuvres, même celles qui appartiennent à ce second genre, soient irréprochables ; mais le sentiment général qui les anime est honnête ; on sent battre le cœur d'un homme de bien dans ses livres, d'un homme qui vénère la morale tout en peignant l'im-

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moralité, et qui, en mettant en scène les vices contemporains, conserve un culte pour la vertu. La religion, Tesprit de famille, la tradition du passé, Tantique honneur, sont demeurés pour lui au nombre des choses respectables et respectées. Enfin, parmi des bijoux de strass, il compte des perles dans son écrin. Au milieu de ces perles, le Drame de la Jeu)iesse est celle qui est de la plus belle eau... »

Paul Féval lui écrivit la lettre suivante :

« Monsieur,

« J'aurais bien voulu vous appeler mon cher confrère, mais je n'ose pas. Je vous écris parce que je viens de lire avec une très grande émotion une page de vous sur moi, poor Ihing ! C'est moi que je nomme ainsi, non la page, car la page est belle et généreuse aussi dans son apparente sévérité. Elle dit, dans un style meilleur, ce que je répondrais si quelqu'un prenait la peine de me demander des renseignements sur moi-même. Il n'y a dedans qu'un châtiment qui soit trop cruel, c'est la comparaison^ ; mais vous. Monsieur, esprit si profondément fin, vous savez bien que la comparaison est le fouet, le plomb du bout du fouet, le vinaigre qu'on met sur le plomb, quoi eniln ? Dernier résultat de l'analyse chimique de ce sentiment amer et triste : idiotisme de l'orgueil l

« Nous C'Onsentonb à ce qu'on nous dise : Vous êtes pécheur ; nous nous révoltons contre quiconque nous dit : Vous péchez de la même façon que M. un tel, ou bien : Vous péchez un peu moins niaisement que lui. C'est spécialement pour les crimes de plume que Dieu juste créa la comparaison.

1. Dans le volume d'Alfred Nettement, les pages sur Panl Féval venaient immédiatement après un chapitre sur Ponson du TerraiL Le critique se gardait bien d'ailleurs de meltru sur la même ligne Ic^^ deux romanciers.

« Toute débauche a son entraînement je ne vous apprends pas cela. Ces machines absurdes que je fais ne m'apparaissent ainsi qu'à la lin. Je passe ma vie entière à me dire: Sois simple, et tout à coup une idée de mélodrame me prend au collet. Je la raille, mais je l'exécute. Mais ce n'était pas pour vous raconter cela. Monsieur, que je prenais la plume, c'était pour vous remercier. Votre appréciation d'une œuvre aussi lamentablement mêlée que lest la mienne eu général est, je le répète, généreuse et mA.me sympathique. J'en suis flatté et reconnaissant plus que je ne puis le dire, car vous ne pouvez ignorer que toutes mes tendances de cœur vont vers vous. Mes croyances sont nettes, et si ma plume trébuche, je n'ai jamais levé les yeux vers vous qu'avec amitié et respect. Vous m'avez traité comme on traite « un ami qui a de grands torts >». Encore une fois, merci.

M Je me permets de vous adresser le second tableau du Drame de la jeunesse, qui vient de paraître sous le titre dWnneUe Lats. Ce sont les mêmes iautes.

« Votre bien ancien et dévoué admirateur,

t Paul Féval. »

En 1846, quand il avait publié la seconde série de ses Études critiques sur le Feuilleton-roman, Alfred Nettement y avait fait entrer M. Michelet, à cause de son livre Du Prêtre, de la Femme et de la Famille^ — livre qui avait la prétention de s'élever jusqu'à la hauteur d'un traité de philosophie sociale et n'était, au fond, qu'une composition romanesque écrite avec les visions d'une imagination malade. Dans le Romxin contemporain^ il retrouvait de nouveau le célèbre historien avec son livre sur la Sorcière, M. Michelet a vu la sorcière, il la montre, il la suit dans toutes les phases de sa destinée, il la personnifie dans une figure qu'il crée et qu'il fait mouvoir

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dans un cadre d'événements imaginaires. Ne sont*ce pas la tous les caractères du roman ?

lies deux chapitres de Nettement sur l'ouvrage de Michelet avaient d'abord paru dans V Union, les 16 et 24 décembre ISm. Au lendemain du second de ces articles, Montalembert lui avait écrit :

« La Roche-en-Brény, ce 20 décembre 1862.

u Mon cher ancien collègue,

« Jt; ne puis m'erapêcher de vous écrire deux mots pour vous remercier de votre admirable article, dans l'Union d*hier, sar la Soivière de Michelet. Il est impossible de mieux rendre ce que les honnêtes gens de mon ftge doivent éprouver en voyant la déchéance successive des hommes qui ont été les idoles de notre jeune admiration. Hélas ! vous auriez pu ajouter le pauvre abbé de la Mennais à ce trio d'anges déchus* dont voos parlez en termes si émus et si éloquents.

u Ne vous donnez pas la peine de me répondre, je ne veux pas vous faire perdre un temps si bien employé. Mais, connaissant par expérience le bien que fait une voix amie et un cordial serrement de main quand on consacre sa vie au métier ingrat dVcrivain chrétien et consciencieux, j'ai voulu profiter de cette occasion pour vous renouveler l'assurance de ma profonde estime et de mon affectueuse admiration.

« Montalembert.

« Seriez- vous assez bon pour dire à M. Laurentie, s'il attache le moindre prix à mon suffrage, que j'ai été charmé de sa vigoureuse sortie contre M. de la Guéronniére. Cette variété de l'espèce césarienne est à coup sûr la plus répugnante de toutes, — et il appartenait à l'historien des Césars de la moatrer sous son véritable jour. »

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