‹ La presse royaliste de 1830 à 1852Chapitre 14 sur 151 · LA QUOTIDIENNE · texte numérisé non relu

LA QUOTIDIENNE

La Quotidienne, M. Laurbntik xt le baron de Brian. Joseph Michaud BT J.-T. Merle. Le caissier Leyisho» Jkan- Vincent Bully wr César Birottbau. — Bilan judiciaire de la Quotidienne. Beii- RYER avocat. — DuEL d'Alfred NETTEMENT. — Histoirs funtostique de la Révolution de Juillet. — Charles de Colnet et les Lettres à mon voisin.

Tandis que V Universel^ qui affrontait pour la première fois la haute mer, sombrait, le 28 juillet 1880, et coulait à pic avec le brûlot des Ordonnances, la Gazette de France et la Qtwtidienne, habituées dès longtemps aux orages, résistaient cette fois encore à la tourmente. Le samedi 31 juillet, la Gazette reparaissait appès une interruption de deux jours ; le dimanche 1*' août, la Quotidienne reprenait, après trois jours d'interruption, le cours de sa publication.

La presse royaliste, au lendemain des journées de Juillet, se trouvait en face d'une situation pleine de difficultés et de ' périls. L'impopularité du gouvernement déchu était immense et le poids en retombait tout entier

sur les journaux qui avaient défendu sa politique. Les haines, les passions, acharnées pendant quinze ans au renversement de la branche aînée, se retournaient contre eux, d'autant plus violentes que les vainqueurs, dans Tenivrement de leur triomphe, étaient à la fois surpris et indignés de retrouver debout, frémissants, prêts à recommencer la lutte, ces vaincus qu'ils croyaient avoir écras<^s pour jamais. Le trône était renversé, le convoi de la monarchie suivait, de Rambouillet à Cherbourg, son funèbre itinéraire; les ministres qui avaient signé les Ordonnances, renfermés au donjon de Vincennes, attendaient rheure prochaine où ils comparaîtraient devant leurs juges; les barricades n'étaient pas encore démolies ; les pavés de Juillet se dressaient encore à travers les rues de la ville, et la Gazette de France^ le journal de Yillèle, la Quotidienne^ le journal de Polignac, avaient l'audace de relever la tête, de braver la colère du peuple ! N'était-ce pas un scandale ?

Alfred Nettement n'avait jamais écrit dans la Quotidienne, non plus que dans la Gazette, Sa collaboration à r Universel avait duré quelques mois seulement, et, sauf pendant les dernières semaines, elle avait été plus littéraire que politique. Comme, à cette époque^ les articles n'étaient pas signés, son nom était complètement inconnu du public. Son intérêt lui commandait donc de mettre à profit sa liberté reconquise, de se consacrer aux lettres, de leur demander un profit légitime, une renommée durable, dont ses fortes études, sa facilité et sa puissance de travail, la richesse et l'éclat de son imagination lui étaient d'avance un gage assuré. Si l'ardeur de ses convictions ne lui permettait pas de déserter tout à fait le champ de

, bataille, si elle le poussait à se jeter dans la mêlée, il le ferait du moins à ses heures, en choisissant son moment, en prenant part à la lutte, non par des articles anonymes, mais par des brochures signées de son nom et qui ne seraient peut-être pas sans avoir quelque retentissement.

Certes, c'était là le parti le plus sage ; c'était celui que lui conseillaient sa famille et ses amis. Il ne le suivit pas.

Ecrire dans un journal, en Tan de grâce 1830, c'était se vouer à un dur et incessant labeur, sans espoir de fortune, puisque les feuilles d'alors, du moins les feuilles monarchiques, n'étaient pas riches, que les abonnés étaient rares et rares les annonces; sans espoir de renommée, puisqu'il était de règle que les articles ne portaient jamais de signature et que le nom du directeur arrivait seul à être connu du grand public. Ecrire dans un journal royaliste, au lendemain d'une révolution qui avait renversé la royauté, c'était se résigner pour longtemps, pour toujours peut-être, au rôle de vaincu. Mais ce fut là précisément la séduction à laquelle Alfred Nettement ne sut pas résister. Assez d'autres suivaient le char de la révolution triomphante ; il lui parut doux d'embrasser la défaite, de s'enfermer, pour n'en plus sortir, dans le camp que venait de déserter la victoire.

Il n'hésita pas, et comme s'il eût voulu que son sacrifice fût complet, des deux journaux restés fidèles à la monarchie tonibée, il choisit celui qui était le plus atteint par la chute du gouvernement royal, le plus menacé, le plus impopulaire et le plus pauvre, — il choisit la Quotidienne,

Lorsque éclata la r<^volution de Juillet, le directeur de la Quotidienne, M. Michaud, voyageait en Orient. Il était parti au mois de mai précédent, en compagnie de M. Poujoolat, Tun de ses plus jeunes collaborateurs, afin de vérifier sur place quelques-uns des points restés douteux de son Histoire des Croisades et de visiter Jérusalem et la Palestine sur la trace des pèlerins et des chevaliers que sa plume avait fait revivre. Il ne devait revenir en France qu'au mois d'août 1831. Avant son départ, il avait cédé la direction du journal à M. Laurentie.

Quelle ligne politique convenait-il d'adopter dans la situation nouvelle créée par les événements? C'est ce que les actionnaires de la Quotidienne furent appelés à décider dans une réunion qui eut lieu aux environs du 9 août, à la suite de la proclamation du duc d'Orléans comme Roi des Français. D'accord sur la question de principe, ils se divisèrent sur la question de conduite. M. Laurentie voyait dans le fait de Juillet un événement dont il était bien impossible de ne pas tenir compte, dans la révolution qui venait de s'accomplir et dans l'établissement qui en était issu, non sans doute une solution définitive et à laquelle on dût se résigner, non un dénouement qu'il fallait accepter, mais le commencement d'une épreuve nouvelle, qui serait longue à coup sûr, durable peut-être, et qui dictait aux royalistes la conduite à tenir. D'après lui, il fallait se placer hardiment sur le terrain même des adversaires. La

révolution avait été faite au nom des libertés publiques ; c'était au nom de ces libertés que Ton devait combattre. Il fallait lui demander la liberté de TEglise et son affranchissement de la loi civile ; lui demander la liberté des discussions religieuses; lui demander la liberté des familles pour Téducation de leurs enfants; lui demander la liberté de la presse pour la défense des intérêts et des doctrines monarchiques. Il parut aux amis de M. Laurentie qu'une telle attitude pourrait être interprétée comme une quasi-acceptation de la quasi-légitimité. Ils ne répugnaient point à revendiquer toutes les libertés ; maiâ était-ce l'heure et le moment ? Ce qu'on leur proposait, qu'était-ce autre chose qu'une trêve accordée à l'ennemi? Pour eux, ce qu'ils voulaient, c'était la lutte, la lutte immédiate sur le terrain de la presse, et, si les circonstances s'y prêtaient, sur un autre terrain. La Restauration était tombée^ les mains pleines de ressources ; on avait de nombreuses intelligences dans Tadministralion et dans l'armée, de vives sympathies dans les provinces de l'Ouest et du Midi. Qui pouvait dire qu'un 20 mars monarchique ne réussirait pas ? Et s'il échouait, l'honneur du moins serait sauf!

Tels étaient les sentiments qui dominaient dans la réunion ; ne les partageant pas, M. Laurentie déclara qu'il abandonnait la direction du journal. Il annonça sa retraite à ses lecteurs dans le numéro du 18 août 1830 :

« Les lecteurs de la Quotidienne, écrivait-il, vont désormais trouver au bas du journal un nom nouveau, mais qui ne leur est pas étranger ; c'est celui de M. de Brian . . .

« Ceci n'est point un changement opéré dans la direction d'un journal qui doit rester, quoi qu'il arrive, toujours ûdèle à lui-

même. Mais c'est une mesure de convenance et peut-être de nécessité, après les événements qui viennent d'avoir lieu. . .

« Je pense que la position la plus convenable, pour quiconque a quelque noble idée de la liberté humaine, c'est d'oser demander aux révolutions la conséquence des principes qui les produisent.

« Ceci pousse à des abîmes peut-être, mais aussi ramène forcément à Tordre moral, le seul qui constitue en définitive la société *. »

Le baron de Brian, le nouveau directeur, était un ancien officier, très galant homme, énergique et bienveillant, d*une nature affable, de relations charmantes, mais qui ne pouvait prétendre, comme écrivain, à faire oublier ni M. Laurentie, ni M. Michaud. Son insuffisance à cet égard était d'autant plus fâcheuse que la Quotidienne^ à cette date d'août 1830, avait perdu à peu près complètement sa brillante rédaction d'autrefois. Michaud, qui écrivait peu, mais dont les articles très courts étaient des modèles d'esprit et de goût, avait groupé autour de lui, à la première Quotidienne^, de 1814 à 1822, Fiévée, Berchoux, Malte-Brun, Charles Nodier, le marquis de la

Page 1