‹ La presse royaliste de 1830 à 1852Chapitre 26 sur 151 · avril · texte numérisé non relu

avril

sur Mirabeau, à propos des périls que, à la veille de sa mort, il essayait de conjurer, et que vraisemblablement il n'aurait pu vaincre :

« Les grands hommes ont beau se coucher en travers d'une situation comme Attila en travers de la porte de son camp, les situations sont moins faciles & émouvoir que les armées. Il y eut un moment où Fouché fut plus puissant que Bonaparte, et où rhomme de la police put mettre insolemment aux arrêts, dans TElysée, l'homme de la victoire. Il y eut un moment où répée du vainqueur d'Austerlitz resta scellée dans son fourreau par une parole sortie de ce Sénat d'une bassesse si Iftche en face de cette grande fortune, d'un courage plus l&che encore contre cette grande adversité. Eh bien, il fût advenu à Mirabeau ce qu'il advint à Bonaparte. Les trente voix lui eussent rejeté cette loi du silence sous laquelle il les courbait naguère ; les trente voix eussent crié : Silence à la grande voix I « Sa vie, disent admirablement les Mémoires^ eût montré sa faiblesse dans le bien ; sa mort l'a laissé en possession de sa force dans le mal. »

Chateaubriand lui écrivait, après avoir lu cet article :

c 21 mai 1884.

« Je viens de lire. Monsieur, dans la Quotidienne, l'article que j'avais lu dans VBcho de la Jeune France. Louanges à part et le plaisir de mon amour-propre compté pour rien, votre article est admirable. Je prends un intérêt tout particulier à votre beau talent ; je vous regarde comme moa élève, et vous savez combien j'étais attaché & Monsieur votre père.

« Je vous remercie mille fois, Monsieur, je vous félicite en même temps et suis entièrement à vos ordres.

u Chateaubiuand. »

Sous la Restauration, le Conservateur, rédigé par Chateaubriand, La Mennais, Fiévée, de Bonald, avait jeté, de 1818 à 1830, un incomparable éclat. Des royalistes voulurent, en 1835, sinon le faire revivre, du moins ressusciter son titre : ils fondèrent le Nouveau Conservateur*. Le Conservateur de 1818 avait pour devise : Le Roi, la Charte et les Honnêtes Oens ; devise que le Nouveau Conservateur modifia ainsi : la liberté par l'ordre, Vcrdre par la monarchie, Ut monarchie par les honnêtes gens. Au premier rang de ceux qui avaient créé la nouvelle Revue, se trouvait Alfred Nettement. Lors de la fondation de Y Echo de la Jeune France, il avait fait appel à Balzac, et le grand romancier avait publié, dans la première livraison, sous le titre de : Ne touchez pas à la hache, le commencement du deuxième épisode de VHistoire des Treize. Nettement lui demanda de collaborer également au Nouveau Conservateur. J'ai sous les yeux la réponse de Balzac. Elle est signée : Veuve Durand. Rieur et bon enfant, ainsi se définit lui-même quelque part l'auteur de la Comédie humaine. II aimait les plaisanteries un peu fortes, les plaisanteries à la Gaudissart *. Â cette époque, pour échapper aux importunités qui lui dérobaient une partie de son temps, et aussi pour se soustraire aux deux choses qu'il détestait le plus au

1. Joamal hebdomadaire. Ses bureaux étaient nie Gaumartin, 7.

2. L'Ulustre GaudUsart parut pour la première fois dans le tome n de la première édition des Scènes de la vie de province, 1888.

Do ALFRED NETTEUBNT

londe. la garde nationale et lea créanciers, il avait loué à Ihaillot, au numéro 13 de la rue des Batailles, uo apparemeut où il n'était connu que sous le nom de « Madame euve Durand ». Voici sa lettre à Nettement :

B MONBIBUB,

a II eet dans le nalureldea femmea de vivement s'intéresser ux jeunes choses, et je m'inléresee nécessairement beaucoup u Nouveau Conservateur. Je n'y puis pas faire ce que vous l'aviz demandé. J'ai une armée à commander', je n'irai pas rendrti les chaînes du général de brigade. ]1 est si bon pour ne tenime de faire à sa tSte ! Maie j'ai beaucoup de choses à ous dxe de la dernière inportance sur votre entreprise; et ncore une livraison, tout serait dit, du moins dans mon pinion Quant à ce que j'y puis faire, vous le savez, un mor- Bsu littéraire de lempa en temps. Aujourd'hui, je remets mes ublicatioDs à jour, et je n'ai pas moins de neuf volumes soub resse simultanément, sans compter les deux Revues. Ce que 'ai a vous dire est plus pressé que de la collaboration ; car c'est i to be or not to be mécanique et matériel. Les veuves qui sont lepuis 1831 dans la trituration des journaux et qui en ont vu les n^illiers naître et mourir sont les sages-femmes de la partie, . es médecins en jupe, et il est bien temps que l'on ne perde dus de capitaux irréfléchis.

• Bien à vous.

fl Votre honorée servante, M Veuve DuRANn. ■

Dans une autre lettre, sans date, mais qui doit être de uillet 1835, Balzac propose à Alfred Nettement de lui

1. Celte armée A commander, c'était la Cbroniqu» de Paru, qne lalzac, en lS3â, patronnait et dirigeait, et où il avait pour Ueutenanta le jeunes écrivains déjù célèbres ob en train de le deienir : Jules iaudeau, GusUTe Planche, Charles de Bernard. Théophile Gautier.

donner, pour le Nouveau Conservateur, un de ses récits, Y Interdiction^ dont le héros, le marquis d'Espard, est une des plus belles créations du romancier: « Faitesmoi le plaisir, lui écril-il, de venir lundi 20, à huit heures du matin; vous aurez toute votre affaire. Gela ne fera même que sept feuilles ; nous ne ruinons pas les gens. » Et en post'Scriptum :

« Faites-moi la gr&ce d'être bien exact. Vous serez attendu par une tasse de café à la crème comme en savent faire les veuves et je vous lirai tout le morceau. Gela ne vous prendra pas une heure, et j'aurai vraiment besoin d'im bon conseil, après avoir écrit une histoire de ce genre en si peu de temps. La raison de cette intempérance de cervelle est dans la dysurie de la bourse. Aussi vos critiques seront écoutées, bonnet à la main. Quant à Tesprit de parti, je ne devrais pas être Tobjet d'un soupçon. En aucune œuvre, on n'aura vu plus beau caractère de grand seigneur, et l'effet général me semble vaste par réflexion, s'il est petit par les détails. — A lundi donc. »

Dans le Nouveau Conservateur, Alfred Nettement ne traita guère que des sujets politiques. Voici les titres des principaux articles qu'il y publia : De la Restauration des trois pouvoirs de l'Etat; — De V Armée sous le régime actuel, à Voccasion de la Question espagnole ; — La Révolution d'août est-elle Vouvrage et le triomphe de la classe moyenne ? — La légitimiié et la souveraineté du peuple y jugées au cinquième anniversaire de Juillet; — Position de Louis-Philippe depuis la Révolution de Juillet.

Pour un peu, Nettement aurait eu, non pas neuf volumes, comme Balzac, mais neuf journaux à rédiger simultanément. Il est à la fois à la OTiotidienne^ au

ALFRED NETTEHEKT

ovaieur, k VEcho de la Jeune France, aa Nouveau servateur, et cela ne lui suffit pas. Besoin est qu'il ve dane une autre feuille, dans la Gazette de France. l'est pas que la Oazette de France et la Quotidienne issent, à cette époque, exactement la même ligue et leur programme fût absolument le même. Tandis que uotidienne, qui représentait, dans les opinions de la te, le parti militaire, désirait ua coup de force et le ait possible, la Gazette de France repoussait l'action ée et s'en tenait à l'action légale ; elle estimait qu'il lit avant tout agir sur les idées et par les idées, et ucun résultat ne pouvait être obtenu dans l'ordre ériel avant d'avoir été préparé et accompli dans Ire intellectuel et moral. Malgré cette divergence, les E Jouniaus avaient, au food, mêmes principes, mêmes patbies, mêmes répulsions. Seulement l'un, le journal if . de Brian, se cantonnait dans son camp, exerçait ont son action dans le sein de son parti ; l'autre, le nal de H. de Oenoude, s'efforçait d'exercer son action lebors, de dissiper les préventions, de préparer un UQ commun sur lequel on pouvait se rencontrer avec aeur, de quelque point de l'borizon politique que l'on parti. Une femme d'esprit', avait trouvé un mot ingé- IX pour caractériser ces deux méthodes ; elle disait que, 9 le parti royaliste, la Quotidienne était l'apôtre saint -re, et la Gazette de France, l'apôtre saint Paul, parut à Alfred Nettement qu'il pouvait, malgré le rerbe, couvrir saint Paul sans découvrir saint Pierre, re dans la Oazelte de France, sans cesser pour cela

d'écrire dans la QiU)tidienne. H mènera de front, pendant cinq ans, cette double collaboration. Dès le 4 octobre 1830, — il était depuis un mois le principal rédacteur de la Quotidienne, — il publie dans la Gazette un article intitulé : Une visite au club des Amis du Peuple K Cet article était signé: le Vaincu. Sous cette signature, il donnera, jusqu'au mois de mai 1832, une série de feuilleons humoristiques : Visite à la Chambre des députés Visite aux caricatures du passage Véro-Dodat ; le Vaincu en bannes fortunes ; le Rêve du Vaincu ; Quand le Vaincu sera vainqueur ; Comment le Vaincu sera le vainqueur, etc., etc.

Ce titre de Vaincu, que si peu de gens en France ont le courage d'accepter, ce nom dont on rougit, dans un pays où la foule est si empressée à saluer le succès, à prendre pour devise le vers du poète :

Le parti qui triomphe est le seul légitime ;

ce nom, il le revendique, il s'en fait gloire. « Moi, vaincu entêté et incorrigible >, écrit-il le 4 janvier 1831. Il ne se corrigera pas, en effet ; jusqu'au bout, il refusera, selon le mot de Montaigne, « d'être de la troupe », de « vaguer le train commun > ; jusqu'à la fin, et ce sera là son honneur, il restera le vaincu.

Les feuilletons du Fa^ncu cessent au mois de juin 1882; c'est qu'à ce moment Golnet vient de mourir et qu'Alfred Nettement a accepté de le remplacer. Il est ainsi amené à publier deux Variétés par semaine, le lundi dans la

i. Ce club tenait ses séances au manège PeUier, dans la rue Montmartre. Ses membres appartenaient à l'opinion républicaine.

ALFRED NETTBHENT

indienne, le mardi dans la Gazette de France. A la Midienne, il signait de l'initiale de son nom N; à la Gate,i\ signe de l'initiale de son prénom, A. Chacune des tx lettres avait ses partisans, les uns tenant pour N, les .res pour A, ni les uns ni les autres ne se doutant que ^t le même écrivain qui,& vingt-quatre heures de disce, avait ainsi de l'esprit non pas seulement comme IX, mais comme quatre.

i^ntré à la Quotidienne au lendemain de la révolution ISW, Alfred Nettement la quitta à la fin de 1835. Ce avait i^té, pendant ces cinq années, sa vie de joumate, l'activité de son zèle, l'énormité de son labeur, on mt de le voir ; il s'est dépensé sans compter, il a donné meilleur de son talent et de sa jeunesse à une «uvre i ne devait servir, il le savait bien, ni son nom ni sa lune, — ni son nom, qui ne figurait jamais au bas de ) articles, ni sa fortune, — les journaux dans lesquels écrivait payant plus que la dîme au fisc et à ses agents. s années, pourtant, lui étaient restées chères, car il ait reçu une récompense moins vaine que la fortune et is précieuse que la renommée. U avait fait pénétrer un fon de joie et d'espoir à travers les barreaux de la prin de Blaye, au fond du château de Buschtirhad et du lais du Hradshin ; il avait parlé de la France aux oscrits ; ses articles, à certains jours, avaient été la fête l'exil. Il avait confessé sa foi, il avait tenu haut son apeau.

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