Sainte -Beave, Portraits contemporains^ 1. 1, p
Comme M. Nisard, son ancien condisciple de Sainte- Barbe, il admire profondément les écrivains du XVII» siècle, il a un culte pour Bossuet, et c'est par lui qu'il a tenu à inaugurer ses Etudes littéraires. Mais on peut admirer Bossuet sans se croire obligé pour cela de marcher avec Boileau. Alfred Nettement ne suivra donc pas M. Nisard jusqu'au bout; il s'arrête à mi-chemin, et lui qui, en politique, a fait une si rude guerre au Juste^milieu^ le voilà qui se range sans vergogne sous le drapeau du juste-^nilieu en littérature.
N'ayez crainte, d'ailleurs; le juste-milieu pour lui ne s'appelle point CSasimirDelavigne ou Béranger; il s'appelle Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, — le Victor Hugo des Odes et Ballades et des Feuilles d'automne. Son Discours sur l'avenir intellectuel de la société, publié en 1836, nous fait connaître sa doctrine littéraire, les principes qui vont diriger sa critique et qui se peuvent résumer ainsi.
Trois éléments ont concouru à la formation de la société française : Tassimilation romaine, l'influence germanique et le christianisme.
Nous les retrouvons, réunis ou séparés, dans les diverses phases parcourues par notre civilisation et notre littérature.
Dans la première phase, ces trois éléments fermentent et bouillonnent, en travail d'une société qui n'est pas encore. C'est une confusion pleine de sève et de vie, jusqu'au moment où l'esprit de l'antiquité, l'esprit grec et ronnain, l'emporte et règne seul. C'est la seconde phase, l'époque de la Renaissance.
La combinaison de l'élément romain et de l'élément
chrétien produit le XVII* siècle. On a dit à tort que le siècle de Louis XIV était une immortelle contrefaçon du siècle d'Auguste. Racine est un Virgile, si l'on veut, mais un Virgile qui a lu la Bible et l'Evangile.
La littérature du XVIII'siècle, au contraire, répudie l'élément chrétien. Elle fait comme Julien, elle apostasie le Christ et revient aux autels des faux dieux. Cest la quatrième phase. Elle aboutit, en politique, à la forme républicaine; en religion, au paganisme. Rome et Athènes régnent dans Paris, placent leur Olympe dans ses églises, leurs magistrats et leurs consuls dans ses palais. Mirabeau est un tribun des démocraties antiques plutôt qu'un orateur moderne. Lui-même l'a dit, il est le descendant des Gracques. Robespierre est grec par ses sophismes et romain par son mépris pour la vie des hommes. Napoléon est un César qui reparaît, à peine changé, à vingt siècles de distance.
Avec le XIX* siècle, commence la cinquième phase. L'élément chrétien reparaît le premier, et à sa suite l'élément gaulois et germanique, l'élément national, qui, exclu trop longtemps, vient prendre la place de l'élément antique, épuisé par ses excès mêmes. De l'alliance de l'élément germanique et de l'élément chrétien natt une littérature nouvelle, un mouvement intellectuel admirable, dont Chateaubriand, Lamartine et Victor Hugo sont les chefs.
Chateaubriand se sépare avec éclat du XVIII* siècle ; comme les grands écrivains du siècle de Louis XIV, il paise à ces deux sources immortelles, Homère et la Bible; mais en même temps il retrempe notre langue à sa source pour la rajeunir. Il rappelle à la France de la Révolution les grandeurs de la vieille France» il restitue à notre
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histoire le Moyen-Age et Télément national à notre littérature. Lamartine bannit de ses vers les sentiments et les images du paganisme. Avec lui la poésie redevient chrétienne. Victor Hugo représente surtout l'élément germanique. Comme ces hommes du Nord qui entraient dans l'empire romain pour tout détruire, mais qui ne détruisaient que ce qui s'en allait en ruines, il a porté le fer et la flamme dans le camp des classiques. Son erreur a été de ne pas distinguer entre le XYII* et le XVIII^ siècle, de confondre dans un même anathème Voltaire et Bossuet, Gampistron et Racine. Mais ses exagérations et ses violences auront eu un salutaire effet. Il a rendu à notre poésie affaiblie, épuisée, la sève et la vigueur. Elle lui devra d'avoir recouvré cette qualité perdue depuis Corneille, rénergie.
Telles sont les grandes lignes du Discours d'Alfred Nettement sur l'avenir intellectuel de la société. En littérature, comme en politique, il a des principes, une doctrine. Sans doute, et lui-même est le premier à en faire la remarque, ces classifications ne doivent point être prises d'une manière stricte et absolue ; dans chaque phase, l'élément sacrifié exerce pourtant une influence qui, pour être secondaire, n*en est pas moins réelle; il est dominé, il n'est pas détruit. Mais, après avoir fait la part des exagérations, inévitables toutes les fois qu'il s'agit de systématiser une doctrine et de poser d'une manière dogmatique une théorie, il reste, je crois, qu'ici la théorie est exacte et que la doctrine est vraie.
C'est à la lumière de cette doctrine qu'Alfred Nettement jugera les écrivains de son temps. Le critique chez lui se double d'un historien et d'un moraliste. Historien, il se
plaît à rattacher la marche des idées à celle des événements. Moraliste, il indique comment le talent et le génie Itû-même sont condamnés à l'erreur et à Timpuissance, s'ils ne reconnaissent d'autre loi que leur bon plaisir, s'ils n'acceptent d'autre guide que leur orgueil. (Vest ainsi que, dès 1836, il signale chez Victor Hugo « cet orgueil intraitable qui est le fond du caractère du poète, orgueil si prodigieux qu'on se prend quelquefois à se reprocher de rendre justice au talent même de l'écrivain et à s'en vouloir de l'admirer ». Et il ajoute : « Depuis que le protestantisme proclame l'autorité individuelle de l'homme pardessus toutes les autorités, l'arrogance humaine, perdant tonte retenue, a pris de jour en jour d'immenses développements. L'homme préféra d'abord sa faible raison à la loi des cœurs et des intelligences, et l'on vit Luther et la Réforme. L'homme préféra ensuite sa volonté à la loi des faits, c'est-à-dire à la loi sociale, et l'on vit Mirabeau et la Révolution. Quand tout l'édifice fut tombé, quand tous les principes furent mis à terre, épouvanté des ruines qui l'entouraient et de la solitude qu'il s'était faite, l'homme qui ne croyait plus ni à la puissance de la société, ni à la puissance de Dieu, et qui avait cependant besoin d'une croyance, car le scepticisme n'est qu'un instrument de destruction, l'homme crut à la puissance de l'homme, et Ton vit Napoléon et l'Empire. La foi en la puissance de l'homme, tel est donc le symbole du siècle* ».
On le voit, Alfred Nettement plaide ici les circonstances atténuantes pour Victor Hugo. Les trois autres articles qu'il lui a consacrés respirent, en effet, à côté d'une pro-