Œuvres complètes de H, de Balzacy t. xxii, p
plupart de ses commencements sont à ravir, mais que ses fins d*histoire dégénèrent ou deviennent excessives. » Alfred Nettement en donne la raison. « Le seul tort, ditril, qu'on puisse lui reprocher au sujet de ses portraits de personnes, comme au sujet de ses descriptions de lieux, c'est que les uns comme les autres sont trop minutieusement fidèles. Ce tort est le résultat de la poétique de l'auteur. Quand on ne peint que pour peindre^ on doit naturellement attacher une importance excessive à la ressemblance, et cela servira de réponse à ceux qui demandent pourquoi M. de Balzac, l'auteur des heureux commencements, est aussi l'auteur des dénouements brusques et malheureux. Tjorsqu'il a montré ce qu'il avait à faire voir, la pièce est finie, la toile baisse, et il emmène, tant bien que mal, ses acteurs qui n'ont plus rien à faire sur la scène. »
On a souvent reproché à Balzac, et Avec raison, d'exagérer les proportions de certains de ses personnages, de ceux-là surtout qu'il nous montre en lutte avec la société. Alfred Nettement n'a pas été le dernier à signaler cette tendance du grand romancier, mais ici encore il fournit l'explication. 11 la trouve dans les années de jeunesse du grand romancier, si laborieuses et si dures, obstinément vouées à la poursuite de la fortune et de la gloire, et n'aboutissant qu'à le plonger de plus en plus dans l'obscurité et dans la misère. Gomment cette lutte longtemps stérile, comment ces efforts, dont s'éloigna longtemps le succès, n'auraient-ils pas imprimé dans son esprit des souvenirs que rien n'effacera plus ? « Il y a, dit Mfred Nettement, il y a de la rancune contre la société dans cet esprit qui a été long à se frayer sa route. U est plus enclin
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qu'un autre à croire que les mille portes de Tédifice où il est difficilement entré sont fermées pour les puissants caractères et les intelligences élevées, et il se venge à sa manière en revêtant de grandeurs et de magoiâcences toutes les natures anti-sociales. »
En étudiant Victor Hugo, Alfred Nettement a bien été obligé de parler de son « orgueil intraitable. )) Voici qu'il rencontre chez Balzac le même défaut ; mais il a vite fait de reconnaître que ces deux orgueils sont de qualité bien différente. Celui de Balzac est un orgueil bon enfant^ (( une de ces bonnes natures d'orgueil, pleine de franchise et de rondeur, bien naïves et bien familières, qui se posent d'elles-mêmes sur leur piédestal sans avoir besoin de l'aide de personne. » Et, en moraliste indulgent, Alfred Nettement continuait ainsi : « On ne sait vraiment pas s'il faut en vouloir à M. de Balzac de ce défaut, qui, du reste, n'est chez lui ni incommode, ni importun. Il a eu besoin de son orgueil comme d'un compagnon fidèle pour le soutenir pendant la première période de sa carrière littéraire. C'était lui qui donnait à l'auteur inconnu les couronnes que le public lui refusait ; c'était lui qui le consolait lorsqu'il se repliait en lui-même pour demander au sentiment de sa supériorité un témoignage en sa faveur. »
Comme Tannée précédente, Balzac était resté fidèle à sa signature de Veuve Durand. A l'occasion de ces articles de la Gazette de France^ il écrivit à Alfred Nettement la lettre suivante :
M Mon cher Critique,
«Je vous envoiele Médecin de campagne^ non pas pour vous dire que je ne peins pas exclusivement pour peindre, sans un
ISS ALFRED NBTTBUENT
but, dans une pensée générale dont voue trouverez trace ici, mais pour vous remercier des efforts que voue ave£ faits en ma '.veur et dont Je vous sais un gré InBni, je puis dire reconlÎBSant. Je ne anis pas de ceux qui ignorent qu'en sumblable Taire il faut prendre son siècle et le public en travers. Je sale oué par des travaux' extraordinaires, mais je vous porterai lOi-mCme un exemplaire des bonnes feuilles du Lyi dam ta ittée. Nous prendrons une matinée pour que je vous rende le ésa:«treux déjeuner de chez Véry. J'aurai à vous parler 'affaires. Un journal quotidien est décidé.
■ Une veuve tout A vous,
( Je suis en ce moment i. la rue Cassini pour deux mois. ]
Plus encore que les romanciers et les poètes, les histch iens attirent Alfred Nettement. Il parle d'eux tout à son Lise. Sur Michelet, par exemple, de 1836 à 1843, je ne roQve pas moins de sept grands articles. A la date où >arurent les trois premiers (18 août, 7 septembre et 13 ictobre 183ti), Michelet avait publié la traduction de la Science nouvelle de Vico, le Précis de l'histoire moierne, V Introduction à l'histoire universelle, Y Histoire -omaine et les deux premiers volumes de l'Histoire de France. De l'ensemble de cette œuvre, déjà considérable, i,lfred Nettement s'efforce de dégager la personnalité de 'auteur, sa physionomie propre. Si vive que soit la sympathie du critique pour celui qui avait été son maître, elle
ne l'empêche pas de voir les défauts qui obscurcissent ses brillantes qualités. Le prenant au début de ses travaux, il découvre chez lui non pas deux hommes seulement — homo duplex, — mais trois, un historien, un philosophe, un poète. Ces trois hommes cheminent ensemble, se prêtant appui quelquefois, mais souvent aussi luttant entre eux et ne laissant pas de se contrarier et de se nuire.
M. Michelet, dans ses primes années, a mené de front rétude de l'histoire et celle de la philosophie ; il a traduit les Essais de Thomas Reid et la Science nouvelle de Vico. D a puisé chez Reid le goût de la métaphysique, chez Yico la passion de la synthèse. A l'exemple du philosophe napolitain, il s'efforcera de systématiser l'histoire, de la conduire au lieu de la suivre. Il voudra tirer des faits toutes les idées qu'ils contiennent, au risque d'en tirer les idées qu'ils ne contiennent pas. Et comme si ce n'était pas assez pour l'historien, pour l'érudit, d'avoir à lutter contre le philosophe, voilà qu'il lui faut encore lutter contre le poète, car la qualité maltresse de M. Michelet, c'est l'imagination. Ces faits qu'il voulait tout à l'heure régenter et conduire, le dominent à leur tour. II s'exalte, il se passionne pour son sujet. Il appartient à répoque qu'il raconte, elle le fascine. Le tumulte des événements, la variété des spectacles, la confusion de mille détails lui donnent une sorte de vertige; les lignes se croisent et se confondent sur sa toile, mais les couleurs du tableau sont si vives, que le peintre, tout le premier, en est comme ébloui. Gomment s'étonner, dès lors, de rencontrer chez M. Michelet, à côté des défauts les plus graves, les beautés les plus rares, tant de lacunes, tant de développements oiseux, tant de singularités de style, tant
fantaisies d'imagioation, et, en même temps, des pages mirables, des conceptions puissantes, des aperçus de nie '?
A.prës avoir lu ces articles d'Alfred Nettement, et, eo rtieulier, celui où, à propos de YHistoire romaine, il lit représenté comme un disciple de Vico, disciple libre [tant que respectueux, traçant avec une fière indépen- LDce son sillon à côté du sillon du maître, Micbelet lui rivait :
H 11 est, MonBieur, daDS votre article (au total très obligeant,)
1 point Bur lequel j'ai besoin de m'expliquer avec vous.
u Jeeuisdieciple de Vico.comme nos physiciens d'aujourd'hui ut disciples de Bacon, mais je saie fort bien que la Sciema tova est un vieui livre tout •'■omme le Novum organum. )ut cela est débordé depuis longtemps ; mais cela reste et stera parmi les plus belles et les plus étonnantes prophéties I la science.
M Vico et Niebuhr après lui ont cm que l'histoire romaine du «mier siècle dérivait d'une poésie primitive. Mol, j'ai cru issi cette histoire fort contestable ; mais j'u dit que les omains n'avaient pu guère avoir dans leurs premiers âges i poètes ni de poésie, (V. Eisl. rom., t. ii, chap. vi). Cel Lcmple, entre autres, montre assez que, lors même que j'ai urtagé les opinions de Vioo ou des Allemands, je l'ai fait pour es raisons toutes diBérentes.
« Les parties de mesouvrages qu'on atrouvéeslesplue remaruables ne relèvent ni de Vico, ni de l'Allemagne, ni de ersonne que je sache (Xnmbal, Céiar, Tableau géographique e la France au commencement du second volume et i li n le chapitre sur l'Art chrétien).
B de nouveau et de vos éloges et de vos eiiti-
1. 0<ue$lB de France de* 16 ao&t, 7 eeplembre, 13 oetobre* 1836.
àlfrbd nettement 131
quet>, celles-ci autorisant ceux-là et leur donnant plus de gravité.
« Recevez mes cordiales et affectueuses salutations.
« MicaiELET. »
Le troisième volume de V Histoire de France^ qui va de la mort de saint Louis à la mort de Charles V (1270-1380), a paru en 1837. Au début de l'article qu'il lui consacra, Alfred Nettement mettait en regard M. Guizot et M. Michelet. Au talent du premier, à son style ferme et sobre, mais d'une sobriété qui fait songer parfois aux murailles de ces temples protestants, d*où un fanatisme puritain bannit tous les ornements, toutes les images, il oppose « le talent plus catholique du second ». M. Guizot, c'est la prose ; M. Michelet, c'est la poésie de l'histoire ; ce serait à merveille si l'auteur de V Histoire de France ne péchait pas souvent par excès de poésie. « A force de découvrir rhistoire, dit Alfred Nettement, quelquefois l'historien l'invente. M. Michelet oublie peut-être trop fréquemment que l'imagination en histoire ne doit être que la lumière
qui éclaire le fait, et non le rayon qui le colore Si
M. Guizot a dans sa marche quelque chose de trop méthodique et de trop compassé, M. Michelet procède par sauts et par bonds, et se laisse aller à ses impétueuses saillies avec un abandon qui est loin d'être toujours irréprochable. On dirait vraiment, en maintes rencontres, qu'il écrit l'histoire pour son plaisir plutôt que pour l'instruction des autres, ralentissant ou précipitant sa marche en voyageur égoïste, suivant que les sites lui plaisent ou le &tiguent, et s'arrêtant quelquefois tout à fait pour réciter
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ne ode ea face de quelque grande ruine qu'il aperçoit en assaut'. H
A cet article, Michetet répondit par la curieuse lettre u'on va lire :
• Quelque aimable et bienveillant que Boit votre bel article, [onsienr, je ne puis me résigner sans réclamation au parU^ uevoua faites entre M. Guizot et moi. Si poétique que la irme puisse être dans mes livres, j'ai ôtë à une foule d'événelenta ta teinte romnnesque qu'on leur avait laissée. Aioai, [. Guizot ne voit dans b règne de Ch&rlemagne que le miracle u génie individuel. Moi, je l'explique tout naturellement et 'après les textes, par l'influence ecclésiastique et la civilisa' on religieuse.
" M, Thierry avait beaucoup parlé des race», les prenaoi 3mme élément primitif et non explicable. Moi, j'ai donné pour 1 France les circonstances de lot et de climat qui forment et ominent la race. J'ai précisé le premier nos diverses natîonatés provinciales.
< Dans la dernière lettre que j'ai eu l'honneur de voue écrire*, ai appelé votre attention sur le caractère commercial (et non hevaleresque) que j'ai assigné aux guerres du XIV* siècle. < I. de Barante ne les avait pas jt^ées ainsi.
• Vous avez vu, dans mes Ortptnea du droU, que j'ai présenté % France comme l'un des peuples les plus anti-aymboliques |ui aient existé.
« En cela, comme en une fonle d'autres choses, j'ai été infiniaent plus positif que tous les historiens de ce temps. Que ta orme soit poétique ou non, le fonds n'en est pas moins érieux. I
" Croyez avec tout cela que je suis très reconnaissant de votre irticle, principalement de l'éloge que vous m'y donnez d'être, ' lans la forme et par le ntyle, l'historien catholique.