La Mode, ii" du *i5 septembre
« Aujourd'hui qu'un si long espace de temps et de lieu me aépare de la France, la Revve du monde élégant^ si elle fût restée dans les limites définies par son titre, contrasterait d'une manière pénible avec mes pensers habituels et le douloureux état de mes esprits. Mais, à l'exemple des autres hommes de talent qui \ous ont précédé, vous avez su donner à votre publication un mérite plus en harmonie avec les besoins de mon cœur : vous vuus êtes fait l'interprète courageux des sentiments de fidélité.
« Vous avez donc acquis un nouveau titre à mon attention, et votre journal, qui m'apporte un parfum fugitif de la terre de nos regrets et de nos affections, laisse aussi dans mon &me l'empreinte plus solide de quelques douces consolations.
« Je serai heureuse d'apprendre que l'expression de l'intérêt justement fondé que je prends à vos travaux a pu contribuer à augmenter vos chances de succès.
u Croyez bien, Monsieur, à toute mon estime et amitié.
a Marie-Caroline. »
Nul doute que la Mode n'ait procuré à la duchesse de Berry un plaisir plus vif encore et ne lui ait apporté de nouvelles consolations lorsque Alfred Nettement eut commencé d'y écrire, au mois de février 1836. A partir de ce moment et jusqu'en 1848, il ne cessera d'y faire, chaque semaine, l'article de tête. Sa collaboration donnera à cette Revue, en dépit de son titre et de sa forme légère, une importance sérieuse ; elle lui assurera, parmi les feuilles de l'opposition, une place considérable. C'est la Mode qui, plus encore que la Quotidienne et la Gazette de France^ a entretenu, a nourri pendant dix-huit ans les répugnances, les rancunes, l'hostilité des royalistes contre le gouvernement de Juillet. Le raisonnement même y revêtait la forme du sentiment, à moins qu'il ne prît celle de l'épi-
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gramme. Elle arrivait ainsi à une classe de lecteurs que la logique eût laissés froids et indifférents. Mordant, incisif, infatigable, ce petit pamphlet harcelait l'adversaire, sans lui laisser ni repos ni trêve, jouant vis-k-vîs du pouvoir, dans cette guerre de tous les jours, le rôle du Moucheron de la fable :
Un avorton de mouche en cent lieux le harcèle, Tantôt pique Téchine et tantôt le museau, Tantôt entre au fond du naseau.
On sait d'ailleurs que les choses se sont passées dans rhistoire comme dans la fable :
L'insecte du combat se retire avec gloire : Comme il sonna la charge, il sonne la victoire. Va partout Tannonccr, et rencontre en chemin
L'embuscade d'une araignée ;
Il y rencontre aussi sa fin.
La Mode a vu succomber son ennemi ; mais ce jour-là même, — c'était le 24 février 1848, — au moment où elle sonnait la victoire^ elle rencontrait, elle aussi, r embuscade d'une araignée, et elle y trouvait sa fin.
Depuis qu'il n'écrivait plus que deux articles par semaine, l'un pour la Mode, l'autre pour la Gazelle, de France, Alfred Nettement avait des loisirs. Il les mit à profit et publia, au mois d'octobre 1836, les Ruines^ et, au mois de février 1837, les Mémoires historiques de S, A. R. MADAME^ duchesse de Berry.
Au moment où s'achevait la (Constitution de 1791, un de S66 auteurs, le philosophe Volney, avait fait paraître un volume intitulé : Les Ruines ou Méditations sur les Empires. Dans son voyage en Orient et dans ses excursions au désert, il avait été extrêmement frappé des ruines de Palmyre, à ce point qu'il n'avait pu se défendre, lui le plus sec et le moins rêveur des hommes, de rêver longuement, «c assis sur le tronc d'une colonne, le coude appuyé sur le genou, la tête soutenue sur la main, tantôt portant ses regards sur le désert, tantôt les fixant sur les ruines. » Un soir, tandis que sa vue errante s'égare, « dans le mélange du clair-obscur de la lune, au travers des colonnes d'un temple voisin», le Génie des tombeaux, « fantôme blanchâtre enveloppé d'une draperie Immense, tel que l'on peint les spectres sortant du cercueil, » lui apparaît soudain, l'enlève dans les airs, et, lui montrant la terre sous ses pieds^ lui explique alors de haut le principe des sociétés, Torigine des gouvernements et des lois, les causes des révolutions et de la ruine des états. Evoqués par le Génie, les siècles, les événements et les peuples divers ont passé tour à tour sous les yeux an voyageur ; et partout il n'a rencontré que fourberies, misères, représailles, haines, vengeances, perversité chez ceux qui gouvernent, avilissement chez ceux qui sont gouvernés, — partout le crime, l'ignorance et l'erreur, enfantés par la religion, source de tous les maux de l'humanité. Pénétré d'horreur à la vue de ce spectacle, le voyageur s'écrie : « 0 Génie, le désespoir est descendu dans mon âme : quand il n'est de choix que d'être complice ou victime de l'oppression, que reste-t-il à l'homme vertueux que de joindre sa cendre à celle des tombeaux ! » Mais ils sont arrivés au terme de leur
course ; commencé à Palmyre, le voyage s'achève à Versailles. Le Génie fait assister son jeune compagnon aux premières scènes de la Révolution» à la séance du Jeu de Paume, à la nuit du 4 août ; il lui montre dans rAssemblée constituante la première. asse7nblée d'hommes raisonnables. Autant le passé a été sombre, autant l'avenir sera brillant. La Superstition est vaincue par la Philosophie. Le législateur a dressé, non plus pour une seule nation, mais pour toutes les nations, le Code im/muable de la NA TU RE ; il a tracé la ligne qui sépare le inonde des chimères de celui des réalités ; il a enseigné aux peuples, après tant de religions et d'erreurs, la religion de l'évidence et de la vérité. Sur les débris du passé, s'élève un édifice indestructible, la Constitution de 91, qui bravera le temps et que respecteront les siècles.
Ainsi prophétisait Volney au mois d'août 1791, et voilà que, moins d*un demi-siècle après lui, un antre écrivain publie à son tour un livre intitulé : Les Ruines morales et intellectuelles y Méditations sur la Philosophie et l'Histoire. Est-ce à dire que la vision du poète se soit réalisée:
Oh ! dans ces jours lointains où Ton n'ose descendre. Quand trois mille ans auront passé sur notre cendre, A nous qui maintenant' vivons, pensons, allons. Quand nos fosses auront fait place à des sillons. Si, vers le soir, un homme assis sur la colline S'oublie à contempler cette Seine orpheline, O Dieu ! de quel aspect triste et silencieux Les lieux où fat Paris étonneront ses yeux^ !
Non, Paris est encore plus beau, plus grand, plus rayonnant que jamais. Les palais et les temples sont toujoui-s