Représenté à la Comédie-Française le 22 novembre
3. Ango, drame en cinq actes et en prose, par Félix Pyat et Auguste Luchet, joué le 2o juin 1835. I^ pièce eut un grand succès.
lier et d'ensanglanter la société, la persiffle et la bafoue. Cette fois, c'est l'heure de Robert Macaire*, et le parterre s*éprend d'une véritable passion pour ce gibier de potence, plus fin que la police, plus fort que le gouvernement. — Comment s'y prendre maintenant pour réveiller les sens assoupis du public? L'auteur n'a plus qu'une ressource, c'est de faire appel aux pires passions et aux plus bas instincts, de matérialiser de plus en plus la scène, de substituer aux émotions généreuses de Tâme les sensations physiques, de braver enfin toute pudeur et de fouler aux pieds toute morale, et, après avoir glorifié l'adultère, d'exalter le suicide.
Alfred Nettement avait été le témoin attristé de ces excès et de ces scandales. En 1838, heureusement, cette fièvre de licence était un peu apaisée. Si les idées et les partis révolutionnaires étaient loin d'avoir disparu, ils n'étaient plus aussi puissants. Les émeutes étaient écrasées, les clubs fermés, les sociétés secrètes dissoutes. L'ordre ne régnait pas seulement dans la rue, il commençait à se refaire dans les esprits. Le Gouvernement avait reconquis son autorité matérielle et une partie de son autorité morale. La religion même voyait revenir à elle et à ses ministres, sinon la confiance, du moins le respect. Il ne se pouvait point que cette renaissance des idées conservatrices n'exerçât pas son influence sur les théâtres. Mais s'ils étaient devenus moins mauvais, il n'en était pas moins toujours nécessaire que la critique les surveillât. Si le théâtre est
1. Robert Maeaire, comédie en trois actes, par MM. Benjamin, Saint-Amand, Maurice Alhoy, représenté, pour la première fois, aux Polies-Dramatiques, le 14 juin 1834.
un instrument qui peut servir à polir les esprits» il ne lui sera jamais donné, même aux époques régulières, même aux meilleurs jours, de purifier les cœurs. Ce serait une illusion de compter sur lui, en aucun temps, pour améliorer la morale publique ; mais on a le droit d'exiger que du moins il ne la pervertisse pas. On est également fondé à demander que l'art dramatique, même dans ses plus grandes hardiesses, respecte les lois du goût, que, pour obtenir de faciles succès, il ne se fasse pas un jeu de la vérité historique, des convenances sociales, des principes religieux. Il ne saurait lui être permis de corrompre et de dégrader les intelligences, sous prétexte d'égayer les loisirs de la société et d'amuser ses ennuis.
Le critique a donc le devoir de juger les pièces, non seulement au point de vue littéraire, mais aussi au point de vue moral. Il faut qu'il adopte nettement un parti, discuté vivement le pour et le contre, ne craigne pas de iuer ce qui ne mérite pas de vivre. Il faut qu'il aille au besoin jusqu'aux vertueuses colères d'Alceste ; qu'il s'attache à réprimer la licence, à redresser les écarts; qu'il s'efforce de ramener et de maintenir les théâtres dans les voies de la décence et de l'honnêteté, dans celles du bien et du beau.
C'est parce qu'il connaissait ces devoirs et qu'il était décidé à les remplir, qu'Alfred Nettement accepta de faire à la Gazette de France la critique théâtrale.
Par une heureuse fortune, il arriva que ses débuts
ALFRED NRTTEMENT 183
dans le feuilleton coïncidèrent avec ceux de M"' Rachel à la Comédie-Française. Son premier article est du 8 août 1838: le premier début de M"' Rachel avait eu lieu, dans Horace^ quelques semaines auparavant, le 12 juin. Le critique eut donc cette joie, dès ses premiers pas dans la Carrière nouvelle où il entrait, de pouvoir saluer un nouveau talent, et de pouvoir, à la même heure, applaudir à une renaissance littéraire, qui répondait à ses plus anciennes et à ses plus vives admirations. Ces tragédies de Clorneille et de Racine, que les romantiques se flattaient d'avoir à jamais reléguées dans l'oubli, voilà qu'elles réaparaissaient, et la foule se pressait maintenant au théâtre pour leur faire fête, confondant à la fois dans un même enthousiasme et les vieux chefs-d'œuvre et la jeune tragédienne.
Cette rentrée triomphale de la tragédie classique n'était pas pour plaire à Victor Hugo, doublement atteint et dans sa gloire et dans ses intérêts. Les recettes di' Andromaque étaient supérieures à celles de Marion de Lorme^ ; MithrU date battait AngeloiJeem Racine était applaudi comme jamais Victor Hugo ne l'avait été. Cela se pouvait-il
1. Les tout premiers débuts de Rachel, qui se produisaient au cœur de rété, n'avaient pas attiré le public. Le 23 juin 1888» on jouait Horace et une comédie nouTeUe, Faute de s'entendre. La recette ne •'élèye qu'à 803 francs. Au mois d'août, elle monte péniblement à 42B, à 715, à 800. Une fois, mais c'est un dimanche et avec Horace on donne Tartuffe, le chiffre atteint 1,225 francs. Au mois de novembre, il atteint 6,000 fr., et maintenant les recettes iront toujours en augmentant Il n'en allait pas précisément de même, à cette époque, des recettes de Victor Hugo à la Comédie-Française. Angelo avait été joué cinq fois, du 2 avril au 22 septembre 1887 ; les recettes de ces cinq représentations avaient été inférieures aux frais, lesquels étaient de 1,500 francs par soirée.
souli'rir 1 M. Granier de Cassagnac se chargea de venger le Maître. Il fit, dans la Presse*, une campagne en règle contre Racine et démolit Tune après Tautre toutes nés tragédies. Ce terrible homme démontrait, avec toutes sortes d'arguments, un jour, que « la tragédie de Mithridate est une des plus vides, des plus lentes et des plus avortées qui se voient » ; — un autre jour, qu'A thalie est une pièce médiocre, dont le plan dénote une absence complète de réflexion, dont le style est « mal venu », souvent « médiocrement exécuté», quelquefois même « particulièrement odieux » ; dont les « chœurs sont un ramassis de phrases communes et creuses, rimées avec des adjectifs et des infinitifs », et telles que « TOpéra-Comique d'à présent y regarderait à deux fois avant de les admettre * » . A ces férocités, suivant le précepte du Maître, le critique mêlait parfois la note gaie : « Victor Hugo, écrivait-il, emploie toutes les portes qui existaient au palais d'Angelo Malipieri ; Racine invente au temple de Jérusalem des portes qui n'existaient pas. De quel côté est la simplicité dans la mise en scène ' ? »
Tout a rhumeur gasconne en un auteur gascon.
Alfred Nettement répondit à Granier de Cassagnac. Ses feuilletons sur Miihridate ^ et sur Athalie*, celui auquel
1. « C'est par Victor-Hugo que je devins» dans la Prêt te, coUaborateur de M. de Girardin ». Adolphe Granier de Cassagnac, Souvenirs du Second Empire, 1. 1, p. 72.
2. M. Granier de Cassagnac a réuni ses articles sur le théâtre de Racine dans ses Œuvres littéraires, 1 vol. in-12, Paris, 1852, Victor Lecou, éditeur.