‹ La presse royaliste de 1830 à 1852Chapitre 56 sur 151 · La Mode, 4 janvier · texte numérisé non relu

La Mode, 4 janvier

« Celui-là a plutôt l'air d'un prédicateur ». Eloge et critique à la fois, le mot était assez juste. Un peu de tous les côtés, on reprochait à Nettement de transformer en prêche son feuilleton et de mener à l'église son lecteur, qui, ce jour-là, le lundis voulait aller simplement au théâtre. Comédiens, gens de lettres et gens du monde l'accusaient de rigorisme et d'intolérance, et voilà qu'à la môme heure les rédacteurs de V Univers religieicœ^ lui faisaient un crime de s'occuper des spectacles. Le seul fait d'en parler était, selon eux, chose m9,uvaise, et qui meltait à la fois en péril la morale et la religion. L'attaque de ce côté fut très vive ; la défense le fut également. Le 9 juillet 1839, Alfred Nettement publia un article sur V Utilité de la critique dramatique. Le 18 septembre, il revient à la charge dans un second article intitulé : Réponse du feuilleton de la Gazette à ^'Univers religieux. Quelques extraits de ce second article doivent ici trouver place:

« U Univers veut bien en user sans façon avec le feuilleton dramatique. Le premier reproche qu'il lui adresse, c'est tout simplement de vivre. Un feuilleton dramatique dans un journal religieux I Cette idée seule lui fait monter le rouge au visage ! Fi donc I une feuille catholique, une feuille morale s'occuper du thé&tre l c'est à scandaliser toute conscience pure et tout esprit sensé!

« Et si les moralistes ne s'occupent point du théâtre, qui s'en

1. Fondé au mois de novembre 1834 par nn prêtre auvergnat, l'abbé Migne, si connu depuis par ses immenses publications patrologiques et thëologiques, V Univers religieux n'avait pas tardé à passer des mains de M. Migne dans ceUes de M. fiaiUy, dont le nom se trouve mêlé à toutes les œuvres d'action catholique de son temps. 11 fut cédé par M. BaiUy en 1842 à M. Eugène Taconet.

occupera, s'il vous plaît! Les immoraux et les cyniques san^^ doute. . . Ainsi, ceux-lÀ seuls doivent agir sur la littérature dramatique qui régarent et la corrompent ; ceux-là seuls doivent scrupuleusement s'abstenir qui pourraient la redresser et la purifier. La parole doit demeurer aux écrivains corrupteurs du goût, profanateurs de la morale, violateurs des grands principes sociaux ; et, de peur de troubler l'harmonie de ce chaos, quiconque a une pensée religieuse au front et un sentiment catholique au cœur, doit garder le silence. Il est tout simple qu'il y ait dix feuilletons dramatiques incrédules, voltairie.ns, cyniques, athées ; il est horrible qu'il y en ait un petit nombre d'autres inspirés par les doctrines sociales et animés de sentiments religieux! »

Voici la fin de Tarticle :

a Quant à la singulière idée de vouloir interdire à un journal religieux les matières dont tous les autres journaux s'occupent d'élever ttntre lui et toutes les avenues de l'intelligence une barrière, de le mener dans un étroit cachot où aucun rayon ne pénètre, c'est créer une nouvelle espèce de censure, mais une censure absurde et fatale destinée à empêcher le bien et qui ne laisserait les voies ouvertes qu'au mal; c'est constituer en faveur des journaux antireligieux un privilège ; c'est placer les feuilles catholiques dans un 3 situation d'infériorité évidente. Serait-ce par hasard l'intention de nos adversaires? aurait- il paru habile à quelques esprits de remplacer la censure qui leur manque, en évoquant des scrupules ridicules qui, si on les prenait en coubidération, rendraient tout journal impossible? Ne se seraient-ils point promis un magnifique résultat de cette merveilleuse imagination? Aujourd'hui, on nous défend de nous occuper du théâtre, parce qu'il est trop profane; demain, on nous interdira la critique littéraire, parce que la littérature est trop licencieuse et trop ëchevelëe ; nous devrons aussi bientôt nous tenir en dehors du domaine de l'art, parce que l'art est trop nu. Or, comme on nous a déjà signifié d'avoir à

ne point défendre les principes du droit et de la morale en politique, parce que cela trouble le repos et la quiétude de l'ordre de choses actuel, il ne nous restera plus que la noble liberté de nous taire sur tout et la faculté précieuse de tout admirer.

« S'il en était ainsi, nous demanderions la permission de faire remarquer que ce plan n'est pas nouveau. On vit autrefois, dans l'histoire, quelque chose de plus qu'un journal, un empereur, qui se plaisait à répéter aux chrétiens qu'ils ne pouvaient se mêler, sans perdre de leur sainteté, aux affaires du monde ; qui leur défendait d'apprendre les belles-lettres, parce que, disait-il, leur culte leur ordonnait l'ignorance ; qui ne voulait leur permettre d'être ni éloquents orateurs, ni harmonieux poètes, ni grands écrivains, ni habiles critiques, parce que cette érudition profane, ajoutait-il, s'opposait à leur salut; qui voulait qu'ils vécussent en dehors de toutes les lumières, de toutes les idées ; qui leur interdisait la lecture d'Homère, de Virgile, de Platon, d'Horace et de Térence, de crainte qu'ils ne se laissassent gagner par la contagion des idées païennes. Cet empereur s'appelait Julien l'Apostat : nous n'avons pas besoin de l'apprendre & l'Univers religieux. »

Alfred Nettement continuera donc son feuilleton dramatique, n ne se contentera pas d'analyser et de juger les pièces ; il lui arrivera de donner, de temps en temps, des Nouvelles des théâtres. Parmi ces nouvelles, vieilles aujourd'hui de plus d'un demi-siècle, il en est quelquesunes dont l'histoire littéraire peut faire son profit. C'est ainsi que, dès 1839, un an avant la représentation de Vautrin, il nous apprend que Balzac songe à écrire pour le théâtre :

« Cet écrivain si pnissarit, malgré ses défauts, écrit-il, à rimagination mai réglée, mais large et belle, n'a, dit -on, suspendu ses travaux de romancier que pour aborder, à son tour, le thé&tre. Nous ignorons si cette nouvelle est vraie, mais nous désirons qu'elle le soit. . . Si dans ce moment un homme paraissait et s'emparait de la scène en tournant la comédie contre les vices et les ridicules dominants de l'époque, sa t&che serait belle et son œuvre serait grande. Nous souhaitons que cei homme soit M. de Balzac et qu'il agrandisse ainsi sa réputation en réparant les torts qu'il a eus dans plusieurs de ses ouvrages contre la morale et la sociétés . . »

Avec Balzac, les choses vont vite, et Nettement nous apprend bientôt que Tauteur du Père Goriot a liéjà deux pièces entièrement terminées. Je lis dans le feuilleton du 21 février 1839 :

« M. de Balzac a lu, dimanche dernier (17 février), au comité du thé&tre de la Renaissance, une comédie en cinq actes et en prose intitulée VEcole des Ménages, Le môme auteur, qui veut devenir le plus fécond de nos auteurs dramatiques, après avoir été le plus fécond de nos romanciers, a demandé lecture au Thé&tre-Français pour une autre comédie en cinq actes et ^n prose intitulée Le Commerce. »

J'ai raconté ailleurs les circonstances qui avaient empêché, en 1839, la représentation de VEcole des Ménages, Les affaires de la Renaissance allaient mal. Anténor Joly, son directeur, était à court d'argent; seul un grand succès pouvait le sauver. Avec Balzac, qui abordait pour la première fois la scène, le succès n'était rien moins qu'assuré. Il était, ou du moins il paraissait certain avec Alexandre Dumas. Ce dernier venait justement de faire sa

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