Gazette de France, des 11 et 12 mars
sentatioD des Burgraoes, si M. Hugo était un écrivain dramatique; on le demande plus que jamais maintenant. »
Alfred Nettement — et il ne s'en cachait pas — mettait
bien au-dessus des drames romantiques les chefs-d'œuvre
i de notre vieux théâtre, et c'est de ceux-là surtout qu'il
aime à entretenir ses lecteurs. Sur Racine, sur Andro^
moque, sur Bajazet^ sur Iphigénie, et en particulier —
nous l'avons vu — sur Mithridate et sur Athalie^ il a de
larges et fortes études. Il prend texte d'une représentation
jde Kachel pour écrire un feuilleton sur les trois Phèdre^
icelles d'Euripide et de Sénèque, et celle de Racine. Une
{représentation du Misanthrope lui est une occasion de
parler tout à son aise d'Alceste, de Gélimène et de Phi-
jlinte ; et, à quelques jours de là, Don Juan ou le Festin
Pierre lui fournit matière à d'ingénieuses considérations
Philosophiques et littéraires sur le type de Don Juan. En
jl840 et 1842, je ne trouve pas moins de cinq grands feuille-
[tons sur Corneille. Le 26 mai 1840, Alfred Nettement
étudie les Types de Polyeucle^ et, le 28 septembre, les
\rypes d: Horace. La reprise du Cid à la Comédie-Française,
m mois de janvier 1842, l'amène à écrire trois articles,
\i sont particulièrement remarquables. Dans le premier
[27 janvier), il explique très bien comment le sujet du
ime du vieux Corneille est redevenu neuf. Le second
[6 février) met en regard le Cid français et le Romancero
(pagnol. Le troisième (18 février) se divise en deux
les : Le Cid^ Richelieu et le duel ; — Le Cid et Napoléon .
Aux alentours de 1840, il était de mode, parmi nos
ramaturges, de transporter l'histoire au théâtre. Ce que
levenait entre leurs mains la vérité historique, on se
▲LFRED KETTEMENT
rimagine aiséme.nt. Elle était, chaque soir, outragée, violée, mise en pièces. Nos gens n^en ressentaient d'ailleurs nul remords, et à qui eût essayé de leur reprocher les libertés. par trop grandes qu'ils se permettaient vis-à-vis de c<;tte pauvre Vérité, ils auraient volontiers répondu, comme] TAntony d'Alexandre Dumas, au moment où il vient à poignarder Adèle Hervey : Elle me résistait, je Vai assas* sinée!
Besoin était de rappeler à la pudeur les auteurs de honteux travestissements. Mais qui le fera? Ce ne pouvail être Janin. Il se piquait de ne point connaître l'histoire^ ni l'ancienne, ni la moderne, et il écrivait courammei dans ses feuilletons des phrases comme celle-ci : « La vil] de Cannes ^^i doublement célèbre par la victoire remporté par Annibal sur les Romains et par le débarquement Bonaparte. » Quant à Théophile Gautier, il avait poi l'histoire le plus parfait mépris. Pour un peu, il eût al que cola existât, puisqu'aussi bien, à ses yeux, en dehoij de la poésie, des lettres et des arts, il n'y avait rien. Si el avait une ombre de réalité, elle le devait aux seuls poèl — aux poètes romantiques, bien entendu. Le Moyen Agi il était tout entier dans Notre-Daime de Paris > XVP siècle? dans Hernani et le Roi s*am:iAse, XVIP siècle? dans Cromwell et Marion de Lorme, XVIIP siècle? dans Ruy Blas.
Cette tâche que ni Jules Janin ni Théophile Gautier peuvent remplir, c'est Alfred Nettement qui s'en acqi tera. Toutes les fuis que l'histoire sera travestie sur scène, il sera là pour protester, pour combattre le mi songe, pour rétablir la vérité. Il fera bonne garde autour nos vieilles gloires. Comme le soldat qui défend la frontii
menacée, il défendra ce patrimoine d'honneur que nous ont laissé nos pères et qui n'est pas moins précieux que llntégrité du sol. Combien de ses feuilletons de théâtre sont de belles et nobles pages d'histoire 1 A propos d'un mélodrame de TAmbigu sur Jeanne Hachette^ ^ dans legael les auteurs avaient fait une fille-mère de la pure et courageuse jeune fille qui avait si héroïquement défendu, contre les soldats de Gbarles-le-Téméraire, la ville de Beauvais, il raconte simplement les faits , et il ajoute :
« Nous avons cru devoir ce récit comme une réparation à la mémoire de Jeanne Hachette, discourtoisement calomniée par les auteurs du drame de l'Ambigu. Vous le voyez, Jeanne Hachette est un reflet plus pâle, comme tous les reflets, de la vierge de Domrémy; son caractère est un écho affaibli, mais ' harmonieux cependant, du caractère de Jeanne d'Arc ; ou plutôt c'est Jeanne d'Arc qui nous a donné Jeanne Hachette : quant à Jeanne d'Arc, c^ui qui nous Ta donnée, c'est Dieu. Vous retrouvez dans le dénoûment de leur vie la même différence. Jeanne d'Arc, à la vertu inspirée, disparut dans la sanglante apothéose qui couronne les grands dévouements, la souffrance «tle martjrre ; Jeanne Hachette, dont la vertu est plus hiunaine, qu'on me passe cette expression, obtint aussi un prix moins Jnut, quoique plus recherché par les cœurs vulgaires, le lonheur. Mais cependant Jeanne Hachette ne saurait être iéparée de Jeanne d'Arc. Gomme elle, pleine de piété, de pureté et de courage, c'est la femme agrandie par la chrétienne, c'est la force dans la douceur, le courage dans la foi>. s>
Dans le premier de ses trois feuilletons sur Ruy Bios, fred Nettement trace le tableau de la cour et des dernières
1. La première représentation avait eu lien le 5 janvier 1839. 2l Qat^^de France, du 15 janvier 1889.
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années du roi Charles II, d'Espagne ^ Il analyse ensuite la pièce et termine par cette page éloquente :
« M. Victor Hugo a voulu se donn^ir le plaisir de rapprocher le manteau royal de la livrée. Il faut qu'on voie un soupiraot d'antichambre portant ses visées jusqu'à sa souveraine, et qu'à la un la reine d'Espagne, prosternée devant ce Figaro solennel, baise ses mains avec respect. Il semble que la tour du Temple avait donné récemment au monde des spectacles k la fois plus touchants et plus vrais. Quand Louis XVI, séparé de la reine et de ses enfants, se levait, le matin de cette première journée de séparation, et allait porter à Qéry, à la nourriture duquel la Commune n'avait pas songé, la moitié du pain de son repas, ou que, pendant une courte maladie de ce fidèle serviteur, le roi, la reine, madame Elisabeth, le Dauphin, le servaient de leurs mains, ils enseignaient aux bommes, avec une tout autre éloquence et une tout autre vérité que le poète, Tégalité possible, l'égalité chrétienne des hommes devant Dieu. Il faut convenir que cette sainte égalité qui, plaçant dans le ciel son niveau, élève tout le monde et fait grandir les rois en même temps que les serviteurs, n'était pas pour être acceptée par on niveleur littéraire qui travaille systématiquement à abaisser toutes les cimes sociales. »
Au mois de novembre 1839, Alfred Nettement profita
d'une reprise de Marion de Lomu pour donner à ses
lecteurs un très beau portrait du Louis XIII de l'histoire.
* En 1840, Eugène Sue fit jouer au Théâtre-Français son
drame de Latréaumont^, dans lequel il s'attaquait